C A LU RHO É
cheveux teints en roux et relevés en touffe sur le sommet de la tête, le corps tatoué de peintures bleues, la poitrine, les bras et, les poignets ornés de colliers et de bracelets d'or, la lance au poing, s'avance auprès des druides et des juges : c'est Dhu-Lug (le corbeau noir).
Mes amisKad-Aneitb,Dun-Glan, Wir-Dhu-Mar (le grand homme noir), Or-Mael (le soldat de la vallée), Luern (le renard), accourent à moi de toutes les jambes de leurs coursiers.
— A toi, Markek, de te présenter! En avant!
Poussé par mes amis, je m'élance au galop vers le conseil réuni ; mes compagnons me suivent, ceux de Dhu-Lug en font autant.
— Deux concurrents se présentent, crie le héraut: c'est Dhu-Lug, chef de clan dans la plaine, et Markek, chef de clan dans la forêt; tous les deux jeunes et vaillants : choisissez!
Dhu-Lug, me toisant d'un air dédaigneux, dit aux druides et aux notables :
— Les aïeux de sa mère sont venus sur nos terres de chasse avec Hu-Gadarn (Hu le Puissant), et les Bituriges de la plaine ne prendront jamais pour chef un Celte qui a du sang kimri dans les veines.
J'avais poussé mon cheval sur mon concurrent, et mon épieu était déjà prêt à me venger de ses vaines paroles, quand une jeune druidesse m'arrêta en me faisant signe de l'écouter.
— Markek, dit-elle, ne provoque pas Dhu-Lug ; tu n'es pas ici pour lui répondre, mais pour obéir à la décision de nos prêtres et de nos juges. Depuis que le père de ta mère et sa tribu ont passé la Piavageuse aux eaux froides (la Loire), pour s'installer, avec notre assentiment, dans les forêts de la Rivière-aux-Coupures (l'Indre), nous sa-
vous que les armes de ton clan ont plus d'une fois aidé celui de Dhu-Lug, qui te reproche aujourd'hui d'être un étranger. Si les vergobreiths veulent m'entendre, ils te donneront la préférence et te nommeront brenn.
— Vierge sacrée, répondis-je, votre décision sera ma loi ; mais je ne demande que le commandement des guerriers qui veulent franchir avec moi les montagnes blanches.
Les guerriers s'agitent, les armures résonnent ; les rangs s'écartent, et vingt chefs de clan sont déjà rangés sous ma bannière en me proclamant wald-righ (grand chef de guerre). Les clans hostiles à mon élection se rangent autour de Dhu-Lug, et le combat va s'engager; mais les bardes se précipitent entre les lignes ennemies et par leurs accents mélodieux nous ramènent à la douceur. L'ordre se rétablit; la vierge aux cheveux blonds, belle comme le jour, qui avait déjà arrêté ma colère, et qui s'appelle Margareth, fait jurer à Dhu-Lug et à moi de rester amis.
— C'est la volonté de Dieu, dit-elle, et ce serait lui déplaire que de ne pas m'obéir. Toi, Markek, tu conduiras les guerriers à la victoire, mais tu devras revenir. Toi, Dhu-Lug, tu commanderas ceux qui veulent rester, et tu protégeras les femmes, les enfants et les biens de ceux qui vont partir. Dieu le veut !
En recevant des mains de Margareth la branche de gui sacré qui devait protéger nos armes, je baisai le bas de sa robe de lin en signe de respect et de reconnaissance.
— Reviens vainqueur ou meurs, me dit-elle. Puis elle retourna vers ses compagnes.
Le soir, de grands feux de joie furent allumés sur le haut des carns (tumulus), et la nuit se passa en festins, en danses, en projets de gloire et de combat.
Notre départ du pays bilurige et notre marche à travers les peuples celtes du Midi et de l'Jsonibrie ne présentent
rien de saillant à ma mémoire, si ce n'est que notre bande aventureuse grossissait de jour en jour, et que je me trouvai deux mois après, en passant les petites montagnes aux cimes neigeuses (les Apennins), à la tête de quarante mille hommes de guerre, tant Sénons et Boïens que Bituriges. Une plaine immense inondée de lumière se déroulait sous nos pieds, des rivières aux eaux sinueuses coulaient à travers de gras pâturages et de riches moissons dorées par l'élé. Des fermes, des maisons de campagne, des villages au flanc des coteaux couverts de vignes ou de bois d'oliviers, des chemins blancs serpentant au milieu de la verdure, des chariots roulant dans la poussière, des laboureurs allant par groupes aux travaux des champs, un bruit de vie, une senteur de civilisation, montaient jusqu'à nous.
— Markek Wald-Righ, me crient mes guerriers, voici fÉtrurie! En avant!
Et, du haut des montagnes, nous nous précipitons, véritable avalanche humaine, sur les vallées fertiles qu'arrosent l'Arno et le Clanis (laChiana). Nous allons nous heurter contre une grande cité dont les épaisses murailles forment un carré long : c'est Arretium (Arezzo), une des douze villes de la confédération étrusque. Les moissons sont foulées sous les pieds de nos chevaux, les villas saccagées, les arbres abattus, et les habitants de la campagne, fermiers et esclsves, mis en réquisition pour construire nos tentes et creuser les fossés de notre camp, situé au confluent de l'Arno et de l'Amrha (la vaillante, l'Umbro). En souvenir de la patrie, notre campement prend le nom de Bitiirigia (aujourd'hui Dorgo di San Sepolcro). Quelques jours plus tard, nos vedettes, postées dans un bois, viennent m'avertir qu'une longue file de chariots et de cavaliers sort de la ville et se dirige vers le
camp: Les trompes de guerre résonnent, les chiens de combat sont amenés; les chevaliers, impatients de se mesurer enfin avec l'ennemi, qui jusque-là semblait se cacher derrière ses murailles, me suivent hors du camp ; mais la foule qui s'avance vers nous n'a rien de belliqueux. A la tête d'une troupe de jeunes filles vêtues de blanc, couronnées de fleurs, les cheveux flottant sur les épaules, un vieillard à cheval ouvre la marche. Viennent ensuite des joueurs de flûte et de harpe, en tunique rouge retenue par une ceinture de cuivre, et un chœur de jeunes gens qui brûlent des parfums en chantant une longue mélopée plaintive. Puis, dans un chariot élincelant d'or et d'argent, traîné par huit chevaux blancs aux sabots dorés, est assise une jeune fille plus belle que toutes les autres. On dirait une divinité. Elle porte un long voile noir qui l'enveloppe entièrement, et laisse pourtant voir, tant il est transparent, ses épaules et. ses bras couverts de côll:ers et de bracelets. Sa robe blanche, ornée de broderies violettes, est serrée au-dessous de la gorge par de larges bandelettes de pourpre dont les bouts retombent jusqu'aux pieds. Sa chevelure ondulée et poudrée d'or est retenue par des rangs de perles. Une jeune esclave au teint bronzé, aux cheveux crépus, vêtue de blanc, est assise derrière elle, et tient un grand parasol fait d'une étoffe rouge à travers laquelle les rayons du soleil teignent en rose la belle Etrusque. Une centaine d'esclaves de différentes nations, Pélasges, Libyens, et même Celtes, suivent le char en portant des vases précieux, de riches étoffes, de lourds tapis, ou conduisent des chevaux richement harnachés et des bœufs aux cornes argentées.
Le cortège s'arrête, et le vieillard, tenant à la main une branche d'olivier, symbole de paix, descend de cheval et s'avance.
— Je suis Kilnias, me dit-il, le dernier rejelon d'une des plus anciennes familles d'Arretium. Tu vois en moi le père de cette jeune fille : Callirhoé est son nom, et je viens, obéissant à la volonté des dieux, la remettre entre tes mains. Les habitants d'Arretium ont entendu retentir dans un ciel sans nuages une trompette d'un son si aigu el si lugubre, qu'ils en ont tremblé. Divers autres pronostics effrayants ont décidé les Arrétiens à consulter les oracles et les devins opiques. Ceux-ci ont prédit la ruine de la civilisation étrusque et la succession de huit races d'hommes sur la terre des Pélasges. Ils ont vu dans ton arrivée devant leur cité le courroux manifeste de Mamers, dieu de vie et de mort, et nos prêtres, voulant détourner sa colère, lui ont voué le dixième de tout ce qui naîtra dans l'année, et..., sacrifice plus grand encore ! une de leurs vierges chargées d'entretenir le feu sacré. La terre, qui s'est entrouverte pour laisser sortir un jet de sang sous la table d'un festin que je donnais à des amis, désignait clairement que les dieux étaient irrités contre ma maison. Ma fille a été vouée aux dieux Cabires, afin de sauver sa patrie et moi-même. Les Arrétiens, en m'envoyant vers toi pour te remettre tout ce que j'ai de plus cher, espèrent te voir accepter en outre ces richesses et ces esclaves, qui sont les tiens désormais, et te voir quitter notre pays sans le ravager. Maintenant, jeune Celte, écoute la prière d'un père. Callirhoé, la fleur des vierges d'Arretium, est condamnée à mourir, je le sais. Tue-la sans la déshonorer, tue-la tout de suite, et Axiokersos, le grand dieu tout-puissant, protégera les armes victorieuses!
Callirhoé était descendue de son char. Son père la prit par la main et la fit mettre à genoux devant moi; puis, se couvrant la tête d'un pan de son manteau, il attendit.
La jeune vierge avait écarté les draperies qui envelop-
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paient ses épaules et son cou, et, me montrant sa poitrine :
— Frappe ! dit-elle. Ton esclave est prête à mourir. Ses grands yeux noirs, sa peau veloutée, ses lèvres
rouges comme le corail, ses bras gracieux, ses manières pleines de noblesse et de fierté, faisaient d'elle la femme la plus séduisante que j'eusse vue de ma vie. L'agitation de son sein et son regard, humide comme celui d'une biche aux abois, me remuèrent jusqu'au fond du cœur. Je la relevai en lui disant :
— Je serais fier d'être le maître d'une esclave telle que toi. Je remercie tes dieux, mais je ne veux pas que tu meures ! Sois donc libre, et retourne avec ton père auprès des tiens. De tous les biens que tu m'offres, je ne veux garder que le bonheur de t'avoir vue et l'espérance de te revoir.
■ — Telle n'est pas la volonté de Mamers ; tu dois me faire mourir ; si ce n'est aujourd'hui, ce sera demain. Je suis à toi comme tout ce qui est ici. Je resterai !
Un vieil esclave celte, qui avait servi d'interprète entre Kilnias, sa fille et moi, prit la parole à son tour.
— Je m'appelle Karnach (du pays des pierres) ; je suis esclave de Kilnias depuis quarante ans par droit de guerre. Je jure par le divin Belenos avoir traduit fidèlement les paroles de mes maîtres et les tiennes. Maintenant, écoute ce que je sais, et agis comme tu l'entendras. Les Arrétiens sont rusés et perfides, prends garde ! Les yeux de celte belle Étrusque sont dangereux pour un jeune chef, et qui sait si elle n'agit pas ainsi pour se défaire de toi pendant ton sommeil? Renvoie-la, mais garde les esclaves et les présents pour tes guerriers.
Karnach eut pu avoir raison ; mais, trop loyal moi-même pour croire à la perfidie des autres :
— Ta fille, dis-je à Kilnias, est libre de s'en retourner ; mais, si elle préfère rester auprès de moi, qu'elle soit la bienvenue ; je jure par mon âme immortelle qu'elle sera respectée tant que je vivrai. Quant aux esclaves, chevaux et bêtes de somme, présent de tes compatriotes, je les accepte pour mes guerriers en signe d'alliance avec vous autres.
Kilnias méprend la main, la porte à ses lèvres pour me remercier, tente, mais en vain, d'emmener sa fille, et prend congé d'elle en disant :
— N'oublie pas que le jeune chef est ton maître, mais n'oublie pas non plus...
Il prononça le reste si bas, qu'elle seule l'entendit ; puis il partit, escorté de ses jeunes filles et de ses musiciens. Les présents qu'il avait apportés furent partagés entre mes guerriers; le vieux Karnach et nos compatriotes furent rendus à la liberté. Callirhoé ne garda près d'elle que sa négresse, qui n'avait pas voulu la quitter.
Il y avait loin du palais somptueux que Callirhoé venait d'abandonner à ma hutte de terre et de branchages, où les seuls meubles étaient une table, un escabeau et des peaux d'animaux sauvages. Quand je me trouvai en tête-à-tête avec cette jeune fille, la conversation devint très-difficile, et je me sentis fort troublé. Je la fis asseoir à table, et posai devant elle an grand pot de vin et un morceau de venaison froide sur un plat de bois. Je l'invite à prendre un peu de nourriture, et, pour lui donner l'exemple, je mords le pain à belles dents, et je bois copieusement à même la cruche. Je mangeais, à ce qu'il parait, de si bon appétit, qu'elle se mit à rire, prit à son tour un peu de nourriture et alla s'étendre sur une peau d'ours en me faisant comprendre qu'elle était mal à l'aise sur mon siège de bois. Elle était divinement belle dans ses grandes dra-
peries blanches, appuyée gracieusement sur un coude et grignotant comme un écureil mon pain bis. Elle avait du chagrin d'avoir quitté son père, sa famille, ses amis ; de grosses larmes roulaient à travers ses longs cils bruns. Elle me faisait de la peine, et je cherchais à la consoler en lui débitant les quelques mots que j'avais retenus de sa langue ; mais ce fut avec un accent si étrange, qu'elle finit par rire un peu, ce qui me mit en belle humeur et m'enhardit à lui faire nommer tous les objets qui me tombaient sons la main. Je pris ainsi ma première leçon d'osque.
Ma hutte était séparée en deux parties ; j'installai Callirhoé du mieux que je pus dans la chambre du fond avec son esclave noire, et, la nuit venue, j'allai me coucher tout armé en travers de sa porte. Je ne la soupçonnais pas de vouloir m' assassiner, comme m'en avait prévenu Karnach. J'avais vu toute la franchise de son âme dans ses beaux yeux; mais j'étais déjà amoureux et jaloux.
Le lendemain, une députation des habitants d'Arretium vint en procession aux portes du camp. Une trentaine de musiciens et douze prêtres vêtus de bleu, couronnés d'épis de blé, conduisent quatre génisses sans tache, ornées de bandelettes. Cinquante jeunes filles en robe traînante, La ceinture déliée, précèdent, en chantant des hymnes, deux statues de bois peint représentant des dieux et portées à bras par d'autres prêtres coiffés de mitres blanches. L'un d'eux, qui semble investi du pouvoir suprême, marche soutenu par deux jeunes garçons. Les principaux magistrats de la ville, les dignitaires et un grand nombre de citoyens et de femmes suivent le corlége, flanqué de deux rangs de soldats. Ceux-ci portent des cuirasses d'écaillés de métal qui les font ressembler à des poissons, des tuniques de cuir et des jambières de bronze. Ils sont coiffés de casques dorés à visière mobile
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et ornés de deux aigrettes rouges. Leurs armes sont une courte lance, un glaive et un bouclier rond et bombé. Le peuple de la ville et de la campagne ferme la marche. La procession s'arrête devant les hautes murailles de terre de notre Biturigia. Les jeunes filles, se tenant par la main, forment une danse circulaire autour des deux statues posées à terre. Les prêtres immolent les quatre génisses, les éventrent et consultent leurs entrailles. Le grand prêtre s'avance seul au pied du rempart et nous invite à venir nous joindre à ses concitoyens; mais Karnach craint une ruse de guerre et nous en prévient. Callirhoé, spectatrice comme nous de cette cérémonie, ayant aperçu son père dans la foule, me prend la main et me fait signe de la suivre. Elle avait déjà tant d'empire sur moi, que, m'eût-elle conduit à la mort, je l'aurais suivie. Mes amis Kad-Aneith et Dun-Glan ne veulent pas me quitter; ils franchissent le fossé avec moi, et nous voilà à la merci de nos ennemis.
Je ne compris pas le discours que Callirhoé fit à ses compatriotes. Ses compagnes se courbaient devant elle et lui baisaient les genoux en me regardant d'un air étonné. Le grand prêtre vint à moi, et, plantant une lance en (erre entre nous deux :
— Que Mamers, sous l'emblème de cette lance, me soit témoin de ce que je vais dire ! Vaillant guerrier, nous voyons la clémence et le pardon des dieux dans ta générosité envers la vierge sacrée. Tu pouvais la mettre à mort, tu ne Tas point fait ; tu pouvais la déshonorer, et tu l'as respectée. Nous t'offrons donc aujourd'hui la paix et l'amitié. Viens parmi nous avec tes guerriers; les portes de la ville vont vous être ouvertes.
Je voulais consulter nies guerriers ; mais Callirhoé ne m'en laissa pas le temps.
— Accepte, dit-elle en me poussant vers le vieillard. Celui-ci, m' ayant embrassé sur la bouche, ce que je
trouvai répugnant, me fit asseoir entre les statues de ses dieux. Le chœur des jeunes filles, entonnant un hymne à ma louange, vint me couvrir d'une pluie de fleurs et me brûler des parfums sous le nez, comme si j'eusse été un dieu moi-même. Mes soldats étaient sortis en armes pour nous secourir en cas de trahison ; mais, voyant qu'ils n'avaient affaire qu'à une poignée d'hommes, ils attendirent patiemment le résultat de ces cérémonies. Douze brebis noires furent immolées et leurs chairs rôties, afin d'être mangées en commun par tous les assistants. Dès que, sur l'invitation du grand prêtre, les Gaulois eurent goûté aux viandes des victimes, des cris de joie et des chants d'allégresse retentirent parmi les Étrusques. Kilnias vient encore m'embrasser, puis il tire de sa ceinture une petite tablette de bois, la brise en deux morceaux et m'en donne un.
— Sois mon hôte, généreux Celte ! viens chez moi et regarde comme tien tout ce qui est à moi.
■l'accepte, et je sens Callirhoé me serrer la main en témoignage de reconnaissance. Nous sommes invités à entrer dans la cité et à prendre part aux fêtes que les Étrusques appellent les Lectisternes. Pendant huit jours, les portes de la ville doivent rester ouvertes, et. tous les étrangers y sont admis, les procès suspendus, les querelles apaisées, les prisonniers rendus à la liberté. Dans les temples ouverts au peuple, des tables couvertes de prémices sont dressées devant les statues des dieux, qui, couchées sur des lits somptueux, reçoivent les offrandes et les libations des habitants de la ville, et de la campagne. Les maisons sont ouvertes aussi à tout venant, et c'est à qui aura des Celtes à sa table.
Les rues de la ville sont larges et se rencontrent toutes à angle droit. Des places carrées ornées de fontaines de marbre ou de colonnes de bronze, des temples magnifiques aux frontons peints de couleurs éclatantes, des colonnades sans fin, des portiques, des palais aux toits dorés, des eaux jaillissantes, des statues, des voiles d'étoffe tendus au-dessus des rues pour procurer de l'ombre aux marchands qui étalent leurs denrées sur les trottoirs en dalles ou en mosaïque : cette belle cité est pour nous comme un rêve.
Les Bituriges aux crinières flottantes se mêlent aux bruns Arrétiens couronnés de fleurs. Ici, quelques-uns de nos guerriers essayent de gambader en mesure, au son des doubles flûtes, avec de jeunes filles vêtues d'étoffes diaphanes; là, des Arrétiens contrefont notre danse nationale, en frappant la terre de leurs pieds, au rhythme des grandes cornemuses. Des soldats étrusques et gaulois, bras dessus, bras dessous, la tête échauffée par les libations, parcourent la ville en chantant chacun son air.
Mais voici, en tête d'un brillant cortège, le principal magistrat d'Arretium, le lucumon, une couronne de feuilles d'or sur la tête, une tunique brodée d'étoiles et de palmes d'argent, que cache en partie son large manteau de pourpre blanche : il s'avance sur son chariot, tiré par huit chevaux blancs harnachés de cuir rouge. Nous descendons simultanément, lui de son char, moi de cheval, et, m'ayant salué en inclinant le corps de côté et en mettant la main sur son cœur, il veut m'emmener dans son palais; mais j'avais promis à Kilnias d'être son hôte pendant les fêtes, et je remerciai le lucumon aussi poliment qu'un sauvage peut le faire. Je ne pus pourtant me dispenser de l'accompagner, et, comme il y avait fête au théâtre, je l'y suivis.
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Une foule immense se presse, se heurte, escalade les gradins comme s'il se fût agi d'un assaut; c'est un tumulte, une clameur à rendre sourd. Un grand voile bleu, parsemé d'étoiles d'or et tendu par des câbles, couvre le haut de l'enceinte pour préserver la salle des rayons du soleil, ce qui n'empêche pas la chaleur d'être étouffante. Bon nombre de spectateurs ont quitté leurs vêtements de dessus et leurs chaussures. Hommes et femmes, assis indistinctement les uns à côté des autres, agitent des éventails, et boivent des vins grecs à la neige que les marchands de petits gâteaux crient à tue-tête. Le silence se fait à la vue d'un héraut chargé d'annoncer le titre de l'action qui allait se dérouler devant nous et le nom de l'auteur. Vingt-quatre vieillards, vêtus de blanc, descendent ensuite du théâtre et viennent en chantant brûler des parfums sur l'autel placé au milieu de l'espace vide, en demi-cercle, au bas des gradins. La cérémonie achevée, un histrion barbouillé de noir, accoutré d'une tunique courte, composée de morceaux de drap de plusieurs couleurs, paraît sur l'avant-scène. Il est accueilli par des cris et des applaudissements qui l'empêchent de commencer. Le silence se rétablit enfin, et l'homme aux ha. bits bariolés raconte, avec des gestes comiques, une longue histoire que je ne comprends pas, mais qui transporte de joie les Arrétiens, car ils rient tous à se tenir les flancs en se roulant sur leurs sièges. Le Gaulois aime à rire aussi : j'aurais voulu comprendre, mais je craignis de passer pour indiscret en demandant à mes voisins de quoi il était question.
Je pensais que tout était fini, et j'allais me retirer quand le rideau placé devant moi s'abaisse et disparaît dans le plancher, au son d'instruments invisibles. Je vois alors le péristyle d'un palais aux mille colonnes, toutes
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rehaussées d'or et de peintures. Le fond s'ouvre sur la campagne, et plusieurs personnages diversement habillés, ayant de grands masques sur la figure et des chaussures à semelles démesurément hautes, entrent accompagnés de joueuses de flûte. Ils disent et font devant tout le monde des choses auxquelles je n'aurais jamais osé penser tout seul, mais qui divertissent beaucoup les hommes et font rougir les femmes. Dun-Glan s'endormit au beau milieu de la pièce, et Rad-Aneith, qui bâillait à se démettre la mâchoire, se leva et alla se promener par la ville. Pour moi, qui n'avais jamais vu rien de semblable, je regardais de tous mes yeux sans bien savoir si c'était fiction ou réalité.
La représentation terminée, j'allai dîner chez le lucumon en nombreuse compagnie. Je ne vis autour de la table que des lits moelleux couverts de fleurs et aucun siège pour s'asseoir. Je fus obligé de me coucher comme les autres, ce que je trouvai fort incommode pour manger, et d'autant plus indécent que j'avais, comme chaque convive, une jeune esclave assise à mes pieds et si légèrement vêtue, qu'il aurait autant valu être nue. Elle était là pour me verser à boire, me chasser les mouches, et satisfaire à toutes mes fantaisies ; mais son grand éventail de plumes de paon qu'elle me balançait sur la figure et les baisers qu'elle voulait toujours me donner m'empêchèrent de manger à mon aise. Dun-Glan allongea un grand coup de pied dans le dos de la sienne dès qu'elle approcha de sa bouche son museau plâtré. Je renvoyai moins brutalement celle qui me servait, et je m'assis sans façon sur le bord du lit. Le repas était splcndide, les esclaves apportaient sans cesse de nouvelles coupes, plus précieuses les unes que les autres, et pleines des vins les plus renommés de l'Étrurie et de la Grèce. Entre
chaque service, une troupe de musiciennes et de danseuses venaient nous récréer par leurs chants et leurs danses lascives. Quand l'une d'elles se distinguait par sa grâce ou ses talents, le lucumon lui faisait cadeau d'une coupe d'or, d'un plat d'argent, ou lui adressait un compliment. Il y eut même un jeune garçon qui dansa si hien, qu'il le fit asseoir près de lui, et, lui posant sa couronne de fleurs sur la tète :
— Je te fais libre, dit-il.
Vers la fin du repas, le vin et les parfums avaient tellement troublé le cerveau des convives, tous plus ou moins puissants dans la cité, qu'il fallut le secours de leurs clients, de leurs esclaves ou des licteurs pour les remporter chez eux : aussi l'ivresse de Kad-Aneith, qui avait bu et mangé de tout, passa-t-elle inaperçue. Dun-Glan retourna au camp, et, moi, je regagnai la demeure de Kilnias, précédé d'esclaves porteurs de torches et accompagné de quelques guerriers de mon clan. Je trouvai en arrivant mon écuyer Kad-Wir ivre-mort et couché en travers de l'escalier de mon hôte. Il avait passé la journée à boire avec des amis dans une taverne, en compagnie de bateleurs et de danseuses de corde qui l'avaient dépouillé de sa bourse et de ses armes.
Callirhoé, malgré l'heure avancée de la nuit, m'atteii* dait comme une esclave fidèle. Elle prend des mains de sa négresse une lampe dont l'huile parfumée répand en brûlant une odeur de myrrhe, et me fait signe de la suivre dans l'appartement qu'elle m'a préparé. En entrant clans la chambre, un courant d'air éteint la lumière qu'elle portait, et la voilà, moitié riante, moitié tremblante, qui cberche à retrouver son chemin dans l'obscurité. De mon côté, je me dirige en tâtonnant du côté où j'entends le frôlement de ses robes. Mes mains rencontrent les siennes,
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et, rendu audacieux par les ténèbres, je saisis dans mes bras le corps souple de la jeune fille, qui pousse un cri de surprise, mais ne cherche pas à se défendre de mon étreinte. Je sens battre son cœur contre le mien et sa jolie bouche me rendre un baiser.
— Laisse-moi, laisse-moi, dit-elle en entendant venir la négresse qui apportait de la lumière.
Et elle s'enfuit.
Seul et livré à moi-même, je me repentis du baiser que j'avais donné à Callirhoé. Je l'avais offensée, puisque je l'avais fait fuir, et, furieux contre moi, je me retournai vingt fois sans trouver le sommeil sur le lit parfumé et préparé par elle. Je me décidai à quitter cette couche moelleuse pour aller m'étendre sur le pavé de mosaïque, où je pus enfin dormir un peu.
Pendant huit jours que durèrent ces fêtes, les Arrétiens nous traitèrent magnifiquement et en véritables amis. Nous avions déjà pu à notre tour leur montrer notre gratitude en détruisant une bande de voleurs sicules et d'esclaves pélasges qui, organisés dans les montagnes, battaient la campagne et rançonnaient les voyageurs.
La plus grande partie de mes Gaulois était retournée au camp, qui devenait une vraie colonie. Les Arrétiens nous avaient concédé quelques terres, et plus d'une jeune Étrusque s'était choisi volontairement un époux parmi nous. Je commençais à parler un peu la langue de ma bien- aimée. J'étais habitué à cette existence nouvelle, et je comprenais déjà le bien-être et le charme de la civilisation.
J'avais offert maintes fois à Callirhoé de lui rendre la liberté; mais elle m'avait toujours refusé.
— Je ne veux pas être affranchie, parce que mon esclavage est une sécurité pour moi, disait-elle. Nos prêtres superstitieux et cruels m'ont vouée au dieu Mamers et à
toi, qui devais me donner la mort. Ils ne peuvent donc rien sur moi tant que je t'appartiens, d'après leur propre décision ; mais, le jour où je redeviendrais libre, je retomberais sous leur puissance, et alors malheur à moi, Markek!
Mon amour pour elle était désormais une passion violente, et, un jour, comme je la pressais vivement de devenir ma femme :
— Écoute-moi, dit-elle, et, quand tu m'auras entendue, tu jugeras toi-même. J'avais à peine douze ans quand le grand prêtre me désigna pour entretenir le feu de Vesta en me frappant de sa baguette. Je fus initiée aux mystères malgré la volonté des miens. Je fis vœu de chasteté à un âge où je ne pouvais pas supposer que l'Amour viendrait contrarier mes devoirs ou ébranler ma volonté. Aujourd'hui, ce dieu doux et méchant tout à la fois est maître de mon cœur. Si tu me rends coupable et parjure et que nos prêtres viennent à le savoir, je serai ensevelie vivante. Crois bien, Markek, que je brûle des mêmes feux que toi ; mais il n'y a pas de puissance humaine capable de me délier de mes serments. Je ne vois qu'un seul moyen de nous aimer malgré tout, c'est de nous vouer ensemble aux dieux Cabires, plus forts, plus puissants que Mamers et Vesta... Mais, toi, abandonneras-tu pour moi, pour une étrangère, ton dieu terrible?
— Mon dieu te délie des paroles que tu as prononcées sans les comprendre. Quant à moi, pour t'obtenir, je me vouerai, si tu l'exiges, à tes dieux Cabires ; mais à ton tour tu feras le serment, par ton âme immortelle, de m'aimer toujours.
— Je te le jurerai cette nuit. A la cinquième heure, viens dans le jardin de mon père, auprès du berceau de feuillage. J'y serai.
Combien me sembla longue à venir celte cinquième heure de la nuit ! J'étais au rendez-vous bien avant Callirhoé. La lune se reflétait en bandes d'argent dans une belle nappe d'eau légèrement ridée. Le vent m'apportait par bouffées les bruits mystérieux de la nuit, parmi lesquels je distinguais les aboiements lointains de nos chiens de combat restés au camp. A chaque instant, il me semblait entendre crier le sable sous les pieds de ma bien-aimée ; mais ce n'était que le frémissement des feuilles.
La jeune vestale parut enfin.
— Viens, me dit-elle à voix basse; ne fais pas de bruit, tout dort.
Je la suis avec précaution dans un petit oratoire dont le fond est éclairé par une lampe qui jette une lumière bleuâtre sur sept statues de bronze, dont quatre ont des têtes d'animaux. Callirhoé, vêtue d'une longue robe noire, ôte ses sandales, détache sa ceinture de pourpre, dénoue son abondante chevelure brune qui ondoie jusqu'à ses pieds, et, me jetant les bras au cou :
— Si tu veux conserver celle que tu aimes, dit-elle, garde-lui le secret de ce que lu vas voir ici, garde-le, même au delà du tombeau.
Je le lui promets. Alors, m'ayant fait quitter mes armes, elle m'ordonne de m' étendre sur les marches de l'autel, où brûlent des parfums dont l'odeur acre me porte au cerveau. Elle prend un agneau noir nouveau-né et l'égorgé au-dessus de la flamme. Pendant que la chair du petit animal se consume, Callirhoé, les yeux égarés, les mains teintes de sang, les bras levés vers ses dieux de bronze, trépigne sur place, prononce des mots... que je ne répéterai jamais, et me marque de signes cabalistiques au front et à la poitrine avec le sang de la victime,
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Elle ôte ensuite le large bracelet qu'elle porte volontairement comme marque de sa condition d'esclave, et trace des signes sur le métal avec la pointe d'un stylet trempé dans le sang de l'agneau ; elle verse un liquide clair et limpide comme de l'eau dans un vase de terre qu'elle place sur l'autel, y trempe son bracelet, et, me tenant par la main, le bras droit étendu vers les dieux de bronze, elle m'ordonne de répéter après elle la formule suivante :
Par les dieux Cabires, Markek et Callirhoc, Vivants ou morts, Se sont juré Un amour éternel.
Le serinent prononcé, ma belle esclave coupe une boucle de cheveux à son front et au mien : elle les entremêle et les jette sur les charbons ardents; elle relire ensuite son bracelet et me montre, profondément gravé dans le métal, le serment qu'elle vient de prononcer.
— Les dieux nous sont propices, dit-elle en recommençant à sauter et à chanter, en frappant à coups redoublés sur un tambourin.
Cette danse devient bientôt de la frénésie, ses chants ne sont plus que des cris, un véritable transport s'empare d'elle.
— Us viennent, ils sont nombreux ! dit-elle ; une grande armée passe sur nos plaines, une grande armée pour tout détruire ! Des flammes ! du sang partout ! ici et puis là ! La vengeance est allumée! Un vaillant chef est à la tête de cette armée de guerriers ; Markek va partir! Partout du sang! S'il ne revient bientôt à mon secours, Markek ne trouvera plus personne dans la maison de Kilnias; mais non, non ! il revient ! Rien ne peut plus nous séparer ni dans la vie, ni clans la mort !
... Deux jours après, Kad-Aneith, Dun-Glan, Kadmar, quelques autres chefs et moi, en prenant le repas dans ma hutte, nous entendons une grande rumeur dans le camp. Nous courons sur le lieu du tumulte : c'était une bande de colons gaulois en habits déchirés, souillés de sang, et suivis de leurs femmes et de leurs enfants. Une de ces femmes, grande, brune, les cheveux en désordre, la figure et les épaules sillonnées de coups de sabre, montait à nos soldats le cadavre d'un enfant.
— Regardez, disait-elle, comment les amis de vos amis nous ont reçus! Vengeance !
Voici ce qui s'était passé.
Un grand nombre de colons gaulois, avides de posséder des terres, en réclamaient continuellement aux Arrétiens. Le lucumon, ayant assemblé les principaux d'entre eux, leur avait dit :
— J'ai pris en considération les demandes de mes amis les Gaulois. 11 ne dépend pas de moi de céder des terres que je n'ai pas autour d'Arretium ; mais, à quelques lieues d'ici, les gens de Camars (Clusium) en ont plus qu'ils n'en peuvent cultiver : ils vous en céderont volontiers. Allez, et que les dieux vous soient favorables!
Les colons, se fiant à ces paroles, étaient partis avec leurs familles et leurs bestiaux pour Camars, d'où ils avaient été repoussés brutalement, et ils étaient forcés de reconnaître que le lucumon s'était joué d'eux. En effet, les gens de Camars étaient rivaux des Arrétiens, bien qu'appartenant à la même confédération, et le lucumon avait détourné le torrent gaulois en le rejetant sur ses ennemis.
A la vue de nos compatriotes ainsi maltraités, la colère s'empara de nous; on courut aux armes.
— Sus aux Étrusques ! cria Luern.
CALLIRIIOE. 200
— J'ai tant bu de leur vin, que je n'ai plus soif que de leur sang! dit Kad-Aneith.
Je me rendis aussitôt chez le lucumon, il était parti pour une de ses villas dans l'Apennin. Je remis à son retour l'explication que je voulais avoir avec lui, et je donnai le signal du départ pour le lendemain. Je voulais, avant de commencer cette expédition, dire adieu à Callirhoé, peut-être pour toujours! Dans la nuit, je sortis du camp, et, comme la ville était fermée dès la première heure, je pénélrai auprès de la fille de Kilnias, en passant sous la muraille fortifiée, par le lit d'un petit ruisseau à sec. Nala, l'esclave noire, me conduisit auprès de sa maîtresse. Celle-ci, vêtue d'une robe de lin blanc rayée de rose et d'argent, serrée au-dessous de la gorge par une ceinture d'or, les cheveux relevés sur le front par des bandelettes, retenus à la nuque dans une résille et poudrés d'or, le cou, les oreilles, les bras, couverts de bijoux, était à demi couchée sur un lit en bois de citronnier incrusté d'ivoire et recouvert d'étoffes de pourpre brochées d'or. Elle m'attendait pour souper. Dès qu'elle me voit, elle vient à moi, me débarrasse de mes armes, me fait, asseoir à sa place et vient se mettre à mes pieds. La négresse se relire après avoir placé, sur une nappe de lin à rosaces bleues, des coquillages, du gibier froid, du poisson et des fruits servis dans des plats d'argent. Le vin blanc brille dans les amphores de verre de Phénicie, et les coupes de cristal taillé à facettes scintillent comme des étoiles à la flamme des candélabres où brûle une huile parfumée. Le pavé, la table et jusqu'au lit sont couverts de feuilles de rose et d'oranger. Callirhoé est triste : elle voudrait me suivre dans'mon expédition. Elle pleure, et, pour exprimer sa douleur, elle prend un luth et chante :
« Markek est mon époux, les dieux ont reçu nos ser-
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monts. Ses yeux sont doux et bleus, ses lèvres ressemblent au corail. Ses cheveux ont emprunté leur couleur à l'aile du corbeau, et ses sourcils sont comme des arcs. Markek est un guerrier plein d'énergie, de gloire et de force. Il n'a pas son égal au combat. Il fait gémir l'air avec son épée. Les aigles n'osent pas voler au-dessus de son casque. Partout où son cheval mouille son poil, le cœur de ceux qui le combattent se dessèche. » Puis, après une pause, elle reprit :
« Semblable au moissonneur à la faux tranchante, qui coupe également les herbes fraîches et les épis mûrs, et n'écoute pas les plaintes qu'elles lui adressent, la mort ne fait pas de distinction entre l'époux et l'amante, entre le grand-père et le petit-iils ; elle ne regarde ni l'âge ni le bonheur ; elle nous abat comme des herbes. Telle est la loi de ce monde, où nul n'est enfanté que pour mourir, car le nombre des respirations de l'homme est compté par le destin. »
Les paroles douloureuses et poétiques de Callirhoô opéraient en moi une sorte de transformation que je ressentais sans pouvoir me l'expliquer. Jusque-là, en véritable enfant de la nature primitive, je l'avais aimée avec mes sens, et d'autant plus passionnément que je l'avais plus longtemps désirée et respectée. Peu à peu cet amour, qui était aussi de l'amitié forte et sincère, comme celle que j'aurais eue pour un frère d'armes, s'était modifié, et il me semblait aimer cet être gracieux et faible comme un père aime son enfant. Dans sa tristesse, Callirhoé me révélait encore quelque chose de nouveau. Elle ouvrait mon esprit à des rêveries tour à tour sombres et riantes. Son esprit à elle était un mélange dé lumière et de ténèbres. Je n'avais guère étudié la science de nos druides, et maintenant je me le reprochais ; j'aurais pu enseigner
Gallirhoé à mon tour et lui donner confiance dans la destinée. Il me semblait que, si j'eusse pu autrefois m' entretenir des choses saintes avec la pure et souriante Margareth, j'aurais acquis quelque sagesse à transmettre à ma belle Ktrusque en retour des voluptés et des mystères qu'elle me révélait ; mais je ne traversais pas à cette époque une vie d'étude et de réflexion : formé pour la curiosité et l'avidité de la conquête, mon rôle dans le monde était tracé, et je devais finir après avoir accompli ma tâche d'agent aveugle du progrès civilisateur.
Comme j'écoutais Callirhoé avec un sourire de résignalion à la destinée, quelle qu'elle fût :
— J'ai le pressentiment que nous ne nous reverrons plus, me dit-elle tout en larmes. 0 mon bien-aimé ! prends ce collier de dents de loup, et porte-le toujours, afin qu'il te préserve de la mort.
Tout ce qui venait de Callirhoé m'était cher; je passai le collier à mon cou plutôt pour lui plaire que par croyance à ce. talisman. ■
— De quelle science occulte et de quels philtres subtils, lui dis-je, te sers-tu donc pour que je sois si follement épris de toi?
— C'est un charme sans poisons et sans magie, ditelle, et cependant il est infaillible : c'est d'aimer pour être aimée.
Le jour commençait à poindre, il fallut s'arracher aux douces caresses de ma compagne.
Ici, je fus forcé de suspendre un instant mon récit. La mémoire des faits devenait confuse.
— Eh quoi ! s'écria Fanny, est-ce tout? N'avez-vous pas revu Callirhoé?
■ — Je me rappelle fort bien tout ce qui la concerne, ré-
pondis-je; mais la campagne qui me sépara d'elle se présente moins nette à mon esprit, et je puis vous dire pourquoi : c'est qu'on a écrit cette histoire de différentes manières, et j'ai besoin d'en retrouver le spectacle réel dans mes souvenirs. Attendez; m'y voici.
Nous donnons l'assaut aux Étrusques de Camars; nous sommes repoussés, nous formons le blocus. Trois jeunes gens se présentent aux avant-postes. Ils s'appellent Fabius, se disent envoyés en conciliateurs par la ville de Rome. J'ai la loyauté de les laisser entrer dans Camars ; ils en sortent avec l'ennemi pour fondre sur nous. Dun- Glan, indigné, s'avance vers l'un des trois en levant sa hache; un javelot, lancé par le Romain, lui traverse le cœur! Honneur et gloire au brave Dun-Glan tombé dans le combat! Honte et malheur aux traîtres !
Je fais sonner la retraite, et tous jurent avec moi que la mort de Dun-Glan sera vengée, ou Rome détruite... Mais vous savez ce que les Romains répondirent à mon envoyé, lorsque, de ma part, il leur demanda que les Fabius nous fussent livrés.
— Ah çà ! dit mon oncle en riant, tu t'appelais donc Brennus, dans ce temps-là ?
— Les Romains firent de mon titre de brenn (chef) un nom propre.
— Ah ! oui, c'est juste. Je me souviens d'avoir lu cela quelque part, et j'ai appris l'histoire romaine dans mon jeune temps. Les Romains vous envoyèrent promener, et récompensèrent les Fabius au lieu de les châtier. Que veux-tu ! c'était alors comme aujourd'hui : chacun pour soi.
— Oui, repris-je, dans ce temps-là surtout, on avait pour principe que la raison du plus fort est toujours la meilleure, et on connaissait fort mal le droit des gens ;
mais toute parole était sacrée pour les Gaulois naïfs, et, dans celte invasion, qui était un véritable brigandage, j'en conviens, nous portions des idées, des sentiments et un courage chevaleresques. Aussi, notre terrible trimarkisia, marchant sur trois rangs et rencontrant l'armée romaine au confluent de l'Allia et de l'Albula, la balaya comme une moisson coupée, et, trois jours après, nous arrivions avec l'aube aux portes de Rome. Vous savez ce qui en advint.
— Oui, dit Fanny. Toute la population épouvantée s'était réfugiée dans la citadelle, et les Gaulois trouvèrent les portes ouvertes et la ville abandonnée.
— C'était, repris-je, un spectacle solennel et terrible que cette grande et riche cité morne et silencieuse. Nous y pénétrions en tremblant et sans oser toucher à rien, tant il nous semblait marcher dans un rêve.
— Ah! pourtant, dit Marguerite, l'un de vous osa toucher la vénérable barbe d'un sénateur, et je vous avoue que ceci m'a toujours scandalisée.
— Eh ! mon Dieu, répondis-je, avant de condamner, il faut savoir comment les choses se sont passées. C'est mon écuyer Kad-YYir...
— Kadour ! s'écria Fanny en riant.
— Kadour ou Kad-Wir, comme il vous plaira. Après avoir traversé toute la ville sans rencontrer personne, nous arrivons sur la place publique, et nous trouvons enfin, sous les portiques de leurs maisons, des vieillards vêtus de pourpre, assis dans leurs chaises d'ivoire. Ils ne se lèvent pas en nous voyant : appuyés sur leurs bâtons blancs, ils restent impassibles comme des statues et cherchent à nous imposer par l'air de majeslé qui brille sur leur visage ; mais le Gaulois n'est pas aisément dupe de ces affectations de gravité qui peuvent dominer les es-
21 i CALLIRIIOÉ.
prils faibles. Le Gaulois a toujours regardé eu face toutes gens et toutes choses. Il trouve risible qu'on veuille l'intimider, et ce qui est nouveau l'amuse sans trop l'éblouir. Aussi, mon écuyer Kad-Wir s'approcha d'un de ces vieillards impassibles, et, après l'avoir examiné longtemps avec une curiosité naïve, il lui demanda en riant ce que signifiait cette manière de combattre des hommes. Le sénateur ne daigna pas lui répondre, et Kad-Wir, il me l'a dit depuis, commença à douter que ce fût un être vivant. Pour s'en assurer, il passe doucement sa main sur la barbe blanche du Romain, qui, de son bâton, le frappe sur la tète. Avant que j'eusse le temps de l'en empêcher, Kad-Wir, irrité, avait, de son coutelas, transpercé le vieillard. Ce fut le signal du carnage. La majeure partie des habitants avaient fui à notre approche ; mais quelques sénateurs et principaux citoyens qui, pour détourner la colère des dieux, s'étaient dévoués en restant exposés au péril, furent passés au fil de l'épée. La ville est pillée et incendiée ; nous campons sur ses ruines fumantes. Nous avions tenu notre promesse à l'âme de Dun-Glan : Rome n'existait plus. Vous savez l'histoire du Capitule, je ne vous la dirai pas...
— Pardon, pardon ! dit mon oncle, je veux savoir si l'histoire des oies est véritable !
— C'est un détail trop naïf pour n'être pas vrai, répondis-je, et cette maudite aventure faillit me coûter la vie.
— A toi?
— Oui. Nous avions échoué dans nos premiers assauts, et nous nous consumions de colère et d'impatience au pied de cette roche maudite. Nous avions ravagé la campagne, les vivres commençaient à nous manquer ; déjà nos chiens de combat étaient affamés. Je propose de tenter
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un dernier effort, une surprise nocturne. Tous veulent me suivre, mais je tire au sort trente guerriers seulement ; les autres se tiendront prêts à envahir la citadelle dont nous allons ouvrir les portes. J'avais remarqué plusieurs fois dans le jour le chemin que je voulais suivre : c'était le plus périlleux, mais aussi le moins bien gardé. Nous parlons sans bruit ; la nuit est noire, et. le silence si profond, que j'entends la respiration des guerriers qui escaladent derrière moi. L'un d'eux roule au bas du rocher, mais sans pousser un cri, sans proférer une parole. Le bruit qu'avait fait son corps en tombant n'avait pas donné l'éveil dans la citadelle. Je continue de monter en m'accrochant aux moindres aspérités du roc; je pose la main sur un animal, j'allais le lancer derrière moi dans l'espace, quand je reconnais mon chien Dhu, qui m'avait suivi malgré moi. J'arrive enfin au faîte de la montagne, je louche le pied du rempart, si peu élevé en cet endroit, que mon chien le franchit d'un bond. Je m'élance aussitôt, mes compagnons me suivent, une sentinelle endormie est tuée avant qu'elle ait eu le temps de s'éveiller. Déjà les échelles de cordes sont jetées à nos guerriers, et l'assaut se donne sans bruit. J'avance en suivant mon chien, dressé à dépister l'ennemi. Tout à coup il tombe en arrêt et s'élance sur une bande d'oies, en étrangle une et n'en fait qu'une bouchée. Je lui pardonne ce méfait, le pauvre Dhu était affamé ; mais les autres volatiles s'erfarouchent et poussent des cris perçants et sonores comme des trompettes. Les assiégés accourent avec des torches, se précipitent sur nous et nous repoussent de leurs grands boucliers. Je frappe, mais c'est comme si je m'attaquais à un mur. Poussé et entraîné par mes compagnons, je tombe au pied du rema part et je roule dans le précipice...
Quand je rouvris les yeux, une grande bande jaune s'allongeait à l'horizon : c'était le jour. Je regardai autour de moi; j'étais suspendu au-dessus de l'abîme au fond duquel gisaient les cadavres de mes compagnons. Quelque chose me tirait par mon vêtement et me secouait violemment. Ces secousses me ramenaient insensiblement sur la plate-forme d'un rocher au-dessus de moi. C'était mon chien Dhu qui m'avait retenu dans ma chute. Pourtant ma position semblait désespérée, mais je ne m'arrêtai pas à y songer. J'invoquai le secours de Teutalès et des dieux Cabires de Callirhoé, et je fis si bien des pieds et des mains, que je réussis à me sauver du précipice, mais non des assiégés, qui pouvaient me voir du haut de leurs murailles. Le jour commençait à éclairer le faîte de la citadelle, il n'y avait pas de temps à perdre pour m'échapper. Dhu me montre le chemin, et, là où un chien passe, un Gaulois jeune et agile peut passer. En m'accrochant aux broussailles, en me retenant aux entailles de la roche, glissant et roulant sur des pentes herbues, en un clin d'œil je suis au bas du Capitole. Je retrouve mes compagnons ; mais, des trente qui avaient tenté l'escalade avec moi, j'étais le seul vivant!...
Là, je m'arrêtai encore; cette sinistre vision de mes compagnons morts me serrait la gorge.
— Est-ce que vous croyez, dit Fanny, que Noiraud, le chien du père Carnat, est un descendant de votre fidèle Dhu le noir ?
— Pourquoi non? dit Marguerite ; aussi bien Carnat lui-même peut être l'esclave Karnach revenu en ce monde.
— Ça m'est égal ! dit mon oncle ; mais l'histoire de Camille? Ah! lu vois que je sais ça aussi, moi! Il vous fit baisser le ton ?
— Non pas; Camille n'était point là, il n'y vint pas, et les Romains, qui ont écrit leur propre histoire, ont un peu falsifié la nôtre. Je me rappelle les faits, moi, le prétendu Brennus! Puisque vous avez la mémoire de ce que vous avez lu, mon cher oncle, vous savez qu'en définitive les Romains nous offrirent la paix et subirent de dures conditions. Ils durent 1° payer deux mille livres pesant d'or, 2° fournir des vivres et des chariots pour emporter notre butin, 5° céder aux Sénons, qui nous avaient prêté leur secours, une portion de leur territoire, 4° laisser dans leur ville, s'ils la rebâtissaient, une porte toujours ouverte, afin que nous n'eussions pas la peine de l'enfoncer quand il nous plairait de revenir. Il leur fallut plusieurs jours pour rassembler tant d'or ; toutes les richesses des temples, l'argent de l'État, et jusqu'aux bijoux des femmes, y suffirent à peine. Leurs sénateurs, leurs prêtres vinrent en procession nous payer le tribut; mais je m'aperçus bientôt qu'ils se servaient de faux poids pour leur rançon, et je m'en plaignis. Comme ils niaient le fait et que je ne voulais pas être leur dupe, je tirai mon sabre et le posai dans la balance en disant à mes chevaliers :
— Faites comme moi, opposez la force à la mauvaise foi.
Puis, m'adressantaux Romains :
— Et vous, vaincus, malheur à vous si vous ne reconnaissez pas ce que pèsent les épées gauloises!
L'ennemi se résigna et paya. Depuis sept mois, j'avais quitté Callirhoé et je brûlais de la revoir. Je donnai le signal du départ. Chargés de butin et de dépouilles glorieuses, nous nous mimes en marche. Camillus, qui s'était retiré à Veïes après la bataille de l'Allia, viola les conditions et harcela nos détachements; mais le gros de
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l'armée, composée surtout de Sénons et de Boïens, ne fut nullement inquiété.
Nos auxiliaires, qui se dirigent vers leurs foyers, nous quittent devant notre camp de Biturigia en nous faisant promettre de passer chez eux lorsque nous retournerons dans la Celtique, car tel était le dessein de mes Bituriges.
Ils voulaient revoir les bords de l'Andria (l'Indre), jouir de leurs richesses et raconter leurs faits d'armes. Quant à moi, j'étais décidé à rester près de Callirhoé.
J'ai passé rapidement sur des faits qui vous étaient à peu près connus. A présent, je rentre dans mon drame personnel, et je suis forcé de vous faire une prière, qui est de ne plus m'interrompra, car je me sens oppressé par une foule de détails qui pourraient m'échapper.
En rentrant au camp, je trouvai Kilnias.
— 0 toi qui as respecté la vie de ma fille, pourquoi lardes-tu tant à revenir? lien est peut-être temps encore, sauve-la. Elle est à loi comme tout ce que j'ai. Ta magnanimité envers elle, l'hospitalité que tu as reçue de moi, et l'inscription du bracelet qu'elle porte toujours l'ont fait accuser d'avoir oublié ses serments de chasteté. Son esclave noire, mise à la torture, a fait des révélations qui ont prouvé la culpabilité de ma pauvre fille. Le lucumon, les juges, les prêtres l'ont condamnée à être ensevelie vivante, et toi, à avoir la tête tranchée et le corps jeté aux chiens. Les prêtres et les vestales sont venus chercher Callirhoé en grande pompe, et l'ont emmenée dans le temple. Après l'avoir dépouillée de ses bandelettes et de ses vêtements, les licteurs l'ont battue de verges sous mes yeux, mais elle n'a fait entendre aucune plainte : son cœurj plein de toi, n'a point faibli; puis les bourreaux l'ont enfermée dans une bière, dont les parois intérieures sont garnies de coussins pour étouffer les cris des victi-
mes; mais Callirhoé ne disait rien. Une foule pressée, morne, s'écartait en silence devant le triste convoi. Les boutiques se fermaient ; c'était un deuil public, car ma fille était aimée et estimée dans Arretium. Dans l'intérieur de la ville, au pied de la muraille, le lugubre cortège s'est arrêté. Les licteurs ont ouvert la bière; le grand prêtre est venu prendre par la main la vestale, toujours pleine de fermeté, et l'a conduite près du caveau d'où elle ne devait plus sortir. Ma fille chérie s'est retournée vers moi, elle m'a dit : « Adieu, mon père ! » Elle a crié par trois fois : « Mark! Mark! Mark! » Et elle est descendue courageusement. Son voile s'est même accroché à l'échelle, et elle a eu le sang-froid de le dégager adroitement. Elle était à peine arrivée au fond de son tombeau, que le bourreau s'est hâté de retirer l'échelle. Des esclaves ont placé une large dalle sur l'orifice du caveau, et ils l'ont recouverte de terre pour effacer toute trace de la présence de ma fille en ce monde. J'ai juré de la sauver ou de la venger, si elle est morte, dusse -je être traître à mon pays! Voici déjà trois jours que je t'attends. Maintenant, n'espère pas entrer dans la ville autrement que par la ruse. Les portes sont solides et bien gardées, les hautes murailles sont épaisses et les habitants ne demandent qu'à vous livrer bataille, car le riche butin que vous apportez les tente. Si les Étrusques vous ont fait si bon accueil à l'époque des Lectisternes, c'est qu'il leur fallait vos armes et votre vaillance à opposer aux envahissements journaliers des Romains, Aujourd'hui qu'ils n'ont plus rien à redouter de ceux que Vous venez de vaincre, ils ne demandent qu'à vous chasser de l'autre côté de l'Apennin. Le lucumon a déjà fait sortir d' Arretium les Gaulois qui s'y étaient établis. Vous revenez plus vaillants, mais moins nombreux, et tu as eu
tort de laisser les Sérions et les Boïens continuer leur roule. Avec leur secours, tu aurais pu, tenter un assaut contre la ville, tandis que, livré à tes propres forces, lu ne dois pas même y songer... Que faire, ô dieux immortels ! pour sauver ma fdle qui se meurt, qui est morte peut-être?
Et le vieillard se laissa tomber par terre, se couvrit le visage et s'abandonna à sa douleur.
— Lève-toi, Kilnias, lui dis-je; cette nuit même, j'aurai ta fille vivante ou morte. Rentre dans la ville, va dire au lucumon que je t'envoie vers lui afin qu'il m'ouvre ses portes dans une heure, ou que je tirerai vengeance de l'insulte faite à mes compatriotes ! S'il consent, j'entre avec mes guerriers, et nous allons au secours de Callirlioé; s'il refuse, j'entrerai seul et déguisé par le lit du torrent, où tu m'attendras avec deux esclaves. Il faut agir et non pleurer, car cela est indigne d'un homme. Va, et que les dieux nous protègent!
J'assemble les guerriers, et je leur fais part de mon plan d'attaque. Cinq ou six cents hommes, sous le commandement de Wir-Dhu-Mar, donneront l'assaut à grand bruit pour attirer l'ennemi sur un point, tandis qu'avec mon écuyer, sans éveiller les soupçons, je pénétrerai dans la ville et j'ouvrirai les portes à un corps de réserve sous la conduite de Kad-Aneith, qui prendra les assiégés a revers. Karnach objecta que nous étions en trop petit nombre pour prendre Arretium.
— Le véritable but de Wald-Righ, dit-il, n'est autre que d'aller chercher Callirhoé. Il est sous le charme d'une magicienne. Je l'ai averti quand la fille aux yeux noirs est venue sous sa tente. Il n'a pas cru devoir m'écouter. Elle a par des philtres subtils égaré sa prudence. Aujourd'hui, il ne craint pas d'exposer sa vie et celle de braves
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guerriers pour ramener une esclave, car elle l'est à son tour, la fière Étrusque ! S'il veut prendre femme, qu'il la choisisse au moins de condition libre et de sang gaulois, et non parmi la race de Cus, race maudite, condamnée à disparaître!
— Karnach, lui dis-je, tu ne pardonnes pas à Kilnias et à sa fille d'avoir été tes maîtres! Aujourd'hui, lu es libre; le passé doit être oublié. Il est indigne d'un Gaulois d'insulter une femme, et, si tu étais homme noble, tu m'en aurais déjà fait réparation. Apprends d'ailleurs que mon esclave est morte, et que, si je veux tenter l'assaut d'Arretium, c'est afin de punir le lucumon de nous avoir trompés.
— Qu'importe, dit Kad-Aneith, pourvu que nous nous battions ? Que Karnach aille faire ses remontrances et débiter ses oracles aux colons prudents et aux esclaves timides, bons seulement à cultiver la terre. Nous sommes des guerriers, et ne connaissons que les combats. Malheur aux An étiens !
Les autres chefs de clan répètent le cri de Kad-Aneith, et, à peine remis d'une longue route, mes vaillants soldats se tiennent prêts. L'heure donnée au lucumon étant expirée et les portes de la ville restant fermées, je donnai l'ordre de sortir du camp et d'attaquer malgré la nuit. Les Arrétiens, se fiant à la réputation des Gaulois, qui est de ne jamais ruser en guerre et de combattre toujours de front et tous à la fois, s'étaient portés aux murailles, que Wir-Dhu-Mar et les siens assaillaient en poussant de grands cris. Je passai sous les murs avec Kad-Wir, et, grâce à nos déguisements et à l'obscurité, nous traversâmes la ville.en rumeur sans être reconnus. Les habitants, inquiets et surpris de cette brusque uttaque nocturne de leurs anciens alliés, se portaient en armes au lieu du combat.
Je trouve Kilnias déguisé comme moi, et nous nous rendons à l'endroit où gît Callirhoé. Cette partie d'Arretium est déserte, mais une porte à quelques pas de nous est gardée par deux soldats. Nous délibérons sur le moyen de nous défaire d'eux sans bruit, quand mes chiens, qui m'avaient suivi de loin malgré moi, se glissent en rampant dans mes jambes. Il n'y avait pas de temps à perdre. Sur un signe de moi, Dhu s'élance sur une des sentinelles, Kad-Wir fend la tête de l'autre d'un coup de hache ; puis, réunissant nos efforts, nous pesons sur les chaînes du pont-levis, et Kad-Aneith, qui se tenait en embuscade avec trois cents guerriers, pénètre dans la ville. Kilnias appelle ses esclaves-, cachés dans une maison voisine, et leur ordonne de déblayer la terre qui recouvre la tombe de sa fdle ; mais une crainte superstitieuse les retient, ils refusent et prennent la fuite. Je me mets à l'œuvre, la dalle est soulevée. Je prends une corde et me fais descendre dans le caveau, d'où je n'entends sortir aucune plainte... Nous arrivions donc trop tard !
A la flamme d'une lampe expirante, je vois ma bienaimée étendue sans mouvement sur le sol. Elle tient encore une amphore vide, dont elle avait épuisé jusqu'à la dernière goutte d'eau. Je la prends dans mes bras et je remonte à l'air libre.
Kilnias, à la vue du cadavre de son enfant, se répand en larmes et en malédictions, et moi, écrasé sous ma douleur, les yeux secs, hébété, je regarde, sans être convaincu que c'est bien là Callirhoé, ce corps roide et glacé que je tiens sur mes genoux et dont mon chien Dhu lèche les mains.
Un bruit d'armes et de chevaux, des cris, des vociféralions se rapprochent sans m'arracher à ma stupeur.
— Partons, me dit Kad-Wir, voici de nos gens qui fuient !
Kad-Aneith, blessé au visage et pleurant de colère, accourt à moi à la tète de son clan en désarroi.
— Que fais-tu là, me dit-il, avec cette morte entre les bras?
— C'est mon esclave qu'ils m'ont tuée !
— Laisse-la et partons; l'ennemi est sur nos talons : nous sommes trahis! Allons nous rallier dans la plaine.
Je prends le corps de Callirhoé et je vais franchir le fossé, lorsqu'un gros de fuyards me sépare de Kad-Aneith et de Kilnias ; puis une charge de grosse cavalerie étrusque, bardée de fer, me force à me réfugier dans un jardin avec mon précieux fardeau. Je fuis comme un lâche, mais j'ai un devoir à remplir : je dois donner à ma compagne une sépulture digne d'elle. Grâce à l'obscurité de la nuit, j'ai pu échapper aux vainqueurs, dont les cris de triomphe retentissent dans le lointain. Je reprends ma pénible marche à travers champs. Tout à coup deux hommes sortent d'un sillon à côté de moi. Je pousse mes chiens sur eux ; maislhanet Dhu ont reconnu Kad-Aneith et mon écuyer.
— Où est Kilnias? leur demandai-je.
— Je l'ai vu fuir avec nos gens, me répond Kad-Aneith. Honte et malheur ! c'est pitié de voir fuir ainsi des Gaulois!
Tout en marchant à travers la plaine, mon compagnon m'apprend que les Arrétiens avaient eu avis, de notre attaque, et qu'une partie de leurs troupes s'était postée dans un ravin en nous attendant. Wir-Dhu-Mar, pris par derrière à l'improviste, avait été écrasé en montant à l'assaut. Ses propres soldats, répandus dans la ville, avaient été attaqués séparément par les habitants, et la cavalerie du lucumon avait eu bon marché de ceux qui voulaient résister. Delà cette déroute générale...
22i CALLIR110E.
— Mais silence! dil-il tout à coup. Une troupe de soldats vient derrière nous. Si nous restons là, nous allons être découverts et massacrés.
Il y avait à gauche des meules de paille; nous y courons, et, blottis derrière cet abri, nous attendons que l'ennemi soit passé; mais trois soldats, s'éclairant d'une torche, se dirigent vers les meules.
— Le feu là dedans! dit l'un. Nous verrons plus clair pour les débusquer.
11 n'avait pas achevé sa phrase, qu'il tombait mort. C'était Kad-Aneith qui, nous sentant découverts, lui avait envoyé une pierre avec sa fronde. L'un des deux ramassa la torche et allait la lancer sur la meule à côté de nous, quand la hache de Kad-Wir, jetée à toute volée, alla le frapper à la tête et l' étendit dans le sillon. Le troisième s'enfuit vers le gros de la troupe en criant :
— Les Gaulois! les Gaulois!
À la lueur de cette torche, qui commençait à incendier les herbes, je vis une trentaine d'archers armés à la légère.
— C'est ici, dis-je à mes deux compagnons, qu'il nous faut mourir, si nous ne les tuons tous !
Je rassemblai quelques bottes de paille éparses sur le sol un peu en arrière des meules, et j'y cachai le corps de Callirhoé. Pendant ce temps, Kad-Aneith s'était élancé avec l'agilité d'un chat sur les arcs et les flèches des morts. Kad-Wir avait tenté d'éteindre la torche ; mais une flèche qu'il reçut dans l'épaule le mit dans l'impossibilité de combattre.
— Va-t'en auprès de la morte, lui dis-je, et veille à ce que l'ennemi ne nous prenne pas à revers.
Cette torche, qui brûlait à terre, devait être pour les ennemis un appât fatal. A mesure qu'un homme s'avançait
pour la ramasser, il recevait une flèche de Kad-Aneit ou de moi. Cachés derrière les meules, nous avions déjà douze ennemis de moins avant de faire la sortie que nous méditions. Nos" flèches épuisées, nous avions dû nous servir de la fronde. Les Étrusques, ne sachant à combien d'ennemis ils avaient affaire, avaient d'abord reculé; puis, comme ils revenaient en masse de notre côté, deux tombèrent; niais la torche était en leur pouvoir. 11 fallait bien qu'on nous vit enfin! Je crie à Kad-Aneith :
— Montrons-nous.
Et lui, l'épée à la main, moi armé de mon casse-tête, hurlant comme toute une armée, excitant nos chiens qui mordent avec fureur, nous tombons sur l'ennemi en frappant comme des forgerons sur une enclume. Pas un coup n'est perdu, et, si notre sang ruisselle, nous ne le sentons pas, nous chantons l'air des combats. Les Étrusques ne se battent plus qu'en fuyant ; mais, à la lueur des meules qui se tordent sous la flamme, ils voient que nous ne sommes que deux; ils reviennent à la charge. Heureusement, je n'en compte plus que huit, dont un à cheval. Je crie à mon brave compagnon :
— Chacun trois! et le reste aux chiens !
L'un d'eux reçoit une flèche de mon écuyer, qui n'a pu tenir à son poste et qui, malgré sa blessure, a couru s'emparer des armes des nouveaux morts; il prend l'ennemi en flanc. Un second tombe. Le cavalier fond sur moi, je l'évite, et d'un coup de hache je coupe les jarrets de son cheval, qui roule au milieu des morts.
— A toi, Dhu!
Et mon fidèle animal s'élance sur le capitaine, que sa pesante armure de bronze empêche de se relever. Mon chien le maintient à terre en le serrant à la gorge. Il en restait encore cinq !
— Faisons des prisonniers, dit Kad-Aneith.
Mais les flèches de Kad-Wir en abattent deux. D'un coup du pommeau de son épée brisée sur la tête, mon compagnon en assomme un autre. Les deux derniers se jettent à plat ventre et demandent grâce.
— Esclaves! relevez-vous, leur dit Kad-Aneith, et portez nos trophées.
Puis, à la lueur de l'incendie, je le vois, avec l'aide de Kad-Wir, enlever les chevelures des vaincus.
— Rends-toi, dis-je au chef, que Dhu étranglait.
Il me tend son glaive. J'ordonne à mon chien de le lâcher, et, ayant entravé les pieds du prisonnier, je cours vers l'endroit où j'avais laissé le cadavre de Callirhoé.
0 terreur et bonheur tout à la fois! elle est debout, pâle comme un spectre ; mais ses yeux sont ouverts, elle n'est plus glacée, elle respire, elle vit. Elle ne peut encore marcher, mais elle me reconnaît et me dit d'une voix faible :
— Markek! j'ai bien froid !
Je la porte devant la meule embrasée. J'appelle Kad- Aneith et Kad-Wir, je leur montre ma bien-aimée vivante; mais les dépouilles et les trophées sanglants qu'ils récoltent les intéressent bien davantage.
Callirhoé revient à elle ; elle se souvient peu à peu, mais ne comprend pas encore ce qui se passe. Une troupe qui s'avance clans l'obscurité me fait redouter un nouveau combat; je reconnais heureusement des amis dans ceux qui viennent : c'est un chef boïen que nous avions quitté le matin, et qui, au bruit lointain de la bataille, est revenu sur ses pas. Nous nous dirigeons tous vers le camp sans plus rencontrer d'ennemis. J'y trouve mes Gaulois abattus et découragés. Wir-Duh-Mar avait été tué. Karnach nous blâmait de ne l'avoir pas écouté : il était bien temps
de faire des reproches ! Notre retour, nos trophées, nos prisonniers et surtout nos amis les Boïens relevèrent un peu leur courage.
Après avoir invité le Boïen et tous les chefs à un grand repas pour le lendemain et chargé Kad-Wir de veiller sur mon prisonnier, je porte Callirhoé sous mon toit do chaume. A peine l'ai-je déposée sur mon lit de camp, que je me sens défaillir, et alors seulement je m'aperçois que je suis hlessé. Je perds tout mon sang. C'est au tour de Callirhoé de me sauver la vie. Malgré sa faiblesse, elle se lève, appelle et demande des médicaments; mais on ignore chez nous l'art de la médecine, et on lui répond que Karnach seul connaît quelques formules pour guérir avec des paroles. Callirhoé hausse les épaules, ordonne à Kad-Wir de laver mes blessures pendant qu'elle ira chercher certaines plantes hors du camp. Je ne veux pas qu'elle s'expose seule, je la fais escorter, et, quoique très-affaibli, j'étanche mon sang moi-même.
J'avais trop compté sur mes forces, je m'évanouis de nouveau. Quand j'ouvris les yeux, j'étais étendu sur mon lit de peaux d'ours, le corps enveloppé de bandelettes, assisté par Kilnias et Callirhoé. Kad-Wir parlait à mes chiens tout en pansant leurs blessures et la sienne avec un baume dont l'odeur aromatique parfumait l'intérieur de ma hutte. Quelques jours après, grâce aux soins de mamelle Étrusque, nous étions tous guéris. Des tribus gauloises, qui s'étaient attardées à battre la campagne autour de Rome, passaient continuellement. Près de dix mille Sénons et Boïens nous avaient rejoints à Biturigia dans l'attente d'un coup de main sur Arretium. L'attaque fut bientôt résolue, et notre armée entoura la ville. Kad-Aneith et moi, suivis de trente guerriers, qui portaient au bout de leurs piques les têtes ou les chevelures des Arrétiens
tués dans notre combat nocturne, nous nous avançâmes près des murailles.
— Arrétiens, dis-je aux habitants pressés sur les remparts, en leur montrant nos trophées sanglants, voici ce que deux Gaulois savent faire dans la fuite! Jugez de quoi sont capables dix mille quand ils courent à la victoire. Craignez le sort de Rome, rachetez votre trahison et vos insultes par mille livres d'or, mille bœufs, mille moutons et autant de sacs de blé.
Je reçois pour toute réponse une flèche que j'évite. Je prends des mains de mon ôeuyer notre drapeau national rouge, blanc, bleu, et je crie :
— A l'assaut!
Les fossés sont comblés, les échelles dressées, les portes enfoncées ou brûlées, et nous sommes dans Arretium.Kad- Aneilh et moi, suivis de nos clans, nous tombons sur l'ennemi, qui, massé en colonnes, défend la large rue qui traverse la ville. Le lucumon, couvert d'armes étincelantes, debout sur son chariot de guerre, excite ses soldats ; une grêle de flèches et de javelots pleut sur nous de toutes parts, le sang ruisselle. Le cheval de Kad-Aneith tombe, et dans sa chute retient son cavalier sous lui : je vole au secours de mon ami pour le dégager; mais le lucumon, du haut de son char roulant au milieu des cadavres, lui traverse la poitrine de sa lance acérée, et fait passer le char sur son corps. Kad-Aneith ne se relèvera plus! La soif de la vengeance me dévore. Je renverse tout ce qui s'oppose à moi, je cours au perfide lucumon, et d'un coup de sabre formidable je lui tranche la tête. Ce trophée sanglant, que je montre aux Arréliens, jette la terreur dans leurs rangs; ils hésitent, ils plient, ils sont vaincus. Les Gaulois les poursuivent dans les rues, dans les maisons, dans les temples; les statues des dieux sont brisées, les
hommes qui ne se rendent pas sont massacrés sans merci, les femmes sont enlevées, les maisons saccagées et pillées; après quoi, poussant devant nous chariots, provisions, bestiaux et esclaves, nous levons notre camp de Biturigia et nous repassons les montagnes avec les Séno.ns. Kilnias et sa fille, dont j'avais fait respecter les richesses et les esclaves, nous suivent volontairement avec leurs dieux lares, et viennent se fixer au milieu de mon clan, sur les bords de l'Andria.
Le bruit de notre retour s'était déjà répandu dans les Gaules. Tous les peuples venaient nous recevoir et applaudir à notre gloire, en sorte que notre marche fut un véritable triomphe. Que de repas, de libations, ne fallut-il pas subir! que de sacrifices aux dieux! que de récits de combats nous eûmes à faire ! Mais la plus touchante ovation fut celle des clans de nos forêts de l'Andria. Les druides, le collège des druidesses, les ovates et les bardes vinrent au-devant de nous à Kraeg-Aven (le rocher de l'inspiration, Crevant), lieu sacré, à la limite du pays biturix et du pays cam-bon (Chambon). Dhu-Lug, en sa qualité debrenn de la contrée, avait amené toute une nouvelle génération de jeunes guerriers, qui n'étaient que des enfants lors de notre départ. Mais combien d'entre nous étaient restés au delà des monts ! Les femmes, les enfants, les vieillards, cherchaient dans nos rangs un époux, un père ou un fils... Des larmes de joie ou de douleur coulaient de tous les yeux.
Le soir, avant de camper pour la nuit, les druides sacrifièrent à Tentâtes sur la haute pierre du feu, celle des pierres de Crevant qui porte toujours son nom de lap-ar-eU. Les bardes chantèrent les exploits glorieux des vivants et les louanges des héros morts dans notre expédition. Dun- Glan, Kad-Àneith et Wir-Dhu-Mar étaient restés sur les
champs de bataille ; je revenais seul, et, de tous les amis ([ue j'avais laissés au pays, je ne retrouvai que Margarelh la druidesse. « Reviens vainqueur ou meurs! » m'avaitelle dit au moment du départ, et ses yeux semblaient alors me promettre son amitié, son amour peut-être, pour récompense de mes exploits; mais, depuis que j'avais vu Callirhoé, nulle autre image de femme n'avait passé dans mes rêves. Après la cérémonie religieuse, Margareth me fit signe d'approcher.
— Tu es parti chevalier et tu reviens brenn, comme je te l'avais commandé. Tu sais que mes vœux de prêtresse du gui de chêne ne me défendent pas de choisir un époux ; mais j'ignore si tu as combattu et voyagé pour l'amour de moi, ou seulement pour la gloire, et je ne puis appartenir à celui qui n'aurait pas ces deux amours dans le cœur.
La beauté de Margareth était devenue éblouissante. Sa blancheur et ses cheveux d'or la faisaient ressembler à un rayon du matin, ou plutôt à une divinité d'un ordre supérieur, qui ne peut descendre aux soucis et aux travaux de la vie terrestre. Si Callirhoé résumait en elle tous les dons de la civilisation, toutes les grâces de la volupté, toutes les ardeurs de la jeunesse, la druidesse, avec ses vêtements immaculés et ses beaux cheveux flottants ornés de feuillages, me représentait le génie de nos forêts vierges et cette beauté éternellement enfant de la nature éternellement renouvelée. Elle était plus et moins que ma belle esclave. Privée du prestige que donnent l'art et l'industrie, elle était comme un parfum de la terre, comme une émanation de cette vie primitive que l'homme peut modifier, mais non rendre plus belle et plus sainte.
Je sentis confusément ces choses et ne pus les lui exprimer; car, si je possédais beaucoup de notions nouvelles.
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si je savais parler des langues étrangères, si j'apportais dans notre monde encore barbare des éléments de progrès matériel, je n'avais rien acquis de vraiment religieux clans le inonde du Midi, et Margareth, gardienne de nos saintes traditions et de notre science intellectuelle, m'inspirait un respect mêlé d'effroi.
— Yierge auguste, lui dis-je, tu vois en moi un homme nouveau qui a toujours honoré ton souvenir, mais qui n'appartient plus au passé. Le Grand-Esprit a disposé de moi, et, si tu ne me trouves pas indigne d'être ton frère, accorde-moi ce titre, et traite comme ta sœur la compagne que je ramène dos pays du soleil.
— Je ne puis être la sœur de l'étrangère, répondit Margareth avec douceur, et je prévois qu'elle apportera chez nous le mal et le bien. Notre science nous enseigne à suivre la loi des changements, puisque cette loi, douce ou cruelle, nous conduit à des existences plus complètes. Pour moi qui t'ai aimé, et qui ne puis plus ni te comprendre ni te communiquer mon esprit, je rentre dans l'ombre de nos sanctuaires verdoyants. P»espectez-les du moins jusqu'au jour où ils devront tomber sous la hache, car le sens prophétique m'a souvent avertie de ce qui les menace inévitablement. Le jour n'est pas loin où la terre semblera trop étroite à vos descendants innombrables, et où les arbres séculaires aujourd'hui protecteurs de nos races deviendront les ennemis de la race future. Je veux vivre et mourir sous leur ombre, je veux rester vierge et m'endormir Gauloise jusqu'au prochain réveil dans une autre existence. Alors, Markek, nous nous retrouverons, si ton âme est libre, et l'amour de Margareth, aujourd'hui stérile, te deviendra fécond et vivifiant comme la rosée d'une aube nouvelle.
Elle dit, et s'éloigna avec un doux regard d'adieu et un
calme sourire. Je la suivis longtemps des yeux comme elle s'enfonçait dans les angles des puissantes roches tapissées de mousse et de lierre. Deux fois elle disparut dans le labyrinthe des masses de granit, deux fois elle reparut montant de cime en cime ; enfin elle passa comme une ombre légère entre les tiges des chênes sacrés, et se perdit derrière l'épaisseur de leurs ramures pendantes. Je n'avais jamais eu qu'un vague sentiment d'amour pour elle, comme celui qu'inspire à tout jeune homme l'apparition d'une belle jeune fille ; j'aimais Callirhoé de loutes les puissances de mon être, et ne désirais aucune autre femme. Cet amour ne laissait place en moi à aucun regret possible, et pourtant l'adieu et la prédiction de Margareth firent naitre en moi une tristesse étrange et je ne sais quel remords, comme si la divinité de la Gaule m'eût reproché d'avoir, par un serment impie, consacré l'avenir de mon âme au culte des dieux Cabires et à l'éternelle alliance avec l'étrangère. Je contemplai longtemps ces majestueuses forêts où la Gauloise venait de s'ensevelir, et dont elle semblait m'avoir condamné à opérer l'horrible destruction. Un instant saisi d'horreur à la pensée de ce sacrilège, je redevins craintif jusqu'au fond de mon être, et je fus tenté, moi aussi , de me précipiter dans ces ombres austères, gardiennes sacrées du passé... Mais Callirhoé vint m'arracher à cette sombre rêverie. Sa vivante et rayonnante beauté dissipa mes angoisses. Kilnias m'appelait pour me consulter sur son établissement dans le pays. Au milieu des chariots qui portaient ses richesses et des nombreux serviteurs conduisant les che. vaux, le bruit, le mouvement, les soins, les devoirs et les intérêts de la vie active me rappelèrent à ma mission d'initiateur. En sa qualité d'altudd (étranger), Kilnias ne pouvait acquérir de terres dans les Gaules pour son propre
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compte. Afin de lui faciliter le moyen de s'établir, je dus le prendre sous ma dépendance, et, devant les vergobreiths, il me jura foi et hommage. 11 n'était pas esclave, car il avait la liberté de quitter le pays, mais il n'avait pas le droit de porter l'épée comme les Celtes, propriétaires fonciers. Quant à Callirhoé, elle était, comme les femmes de tous les pays, libre de droit en mettant le pied chez nous.
Dans les mains de ces nouveaux venus, le pays changea bientôt d'aspect. Les ajoncs et les fougères furent convertis en champs de blé et en prairies. Un palais de pierre, orné de colonnes et de portiques dans le goût étrusque, s'éleva comme par enchantement. Au lieu de huttes de terre et de chaume, les esclaves et les clients deKilnias se construisirent des maisons de pierre et de bois. Les forêts environnantes furent transformées en parcs et en jardins. Les marais, changés en étangs ou en cours d'eau, firent tourner des moulins. Le minerai de fer qui couvre le sol des brandes fut recueilli, et les échos de Brigg (Brives) retentirent du bruit des marteaux des esclaves, cyclopes forgeant et battant le fer nuit et jour. De nouvelles routes sillonnèrent la plaine, les voyageurs et les marchands, plus nombreux qu'autrefois, vinrent échanger leurs produits. Kilnias et Callirhoé avaient apporté la civilisation au milieu de nous. Ils eurent d'abord à lutter contre le mauvais vouloir, la défiance et la jalousie de quelquesuns qui traitaient toutes ces améliorations de magie et d'enchantements ; mais nos druides, plus justes et mieux éclairés, protégèrent les étrangers et tolérèrent même le culte des dieux Cabires, qui avait de grands rapports avec quelques-unes de nos antiques cérémonies religieuses.
Mon clan était devenu une colonie élrusco-gauloise, et plus d'une jeune Biturige ne dédaigna pas l'amour des
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étrangers, entre autres la fière Hénora, la veuve de Dun- Glan, qui accepta les hommages du jeune chef arrélien, celui que j'avais vaincu la nuit de notre défaite devant Arrelium. Nos guerriers revinrent peu à peu de leurs mépris pour les beautés du Midi, et bientôt la brune Callirhoè fut la plus recherchée et la plus courtisée de toutes les jeunes femmes du pays , tant à cause de son charme étrange, de son savoir et du bruit de ses aventures que pour les immenses richesses qu'elle et son père avaient apportées dans les Gaules.
Je n'avais pas, aux yeux de ses adorateurs, plus de droits qu'eux-mêmes. Elle était libre devant les hommes, et Kilnias, vivement sollicité, réunit un jour tous les aspirants à la main de sa fille dans un repas où Callirhoè devait, selon l'usage gaulois, se choisir un époux. Dhu- Lug avait divorcé avec sa femme, et se mettait aussi sur les rangs pour obtenir la main de la riche Étrusque. C'est ici, dans la villa de Kilnias, dont les fondations, vingt fois recouvertes d'autres constructions, gisent peut-être encore sous le sol qui nous porte, que les notables, les chefs de clan et les principaux colons, avec leurs femmes et leurs filles, se rendirent pour les fiançailles.
En attendant les invités, je me promène dans les jardins ornés de statues et de fontaines aux eaux jaillissantes; les allées sont bordées d'arbres taillés en pyramide, en cône ou en parasol. Les convives arrivés, on se rend dans la salle du festin. Les murailles sont décorées de peintures qui représentent, dans chaque compartiment, un sujet différent sur fond rouge brique. C'est Isis à tête de vache qui tient un sistre, un loup noir qui lèche une amphore, une oie becquetant une fleur, un chat à bec d'aigle avec de grandes ailes, un chien bleu avec une tête et une poitrine de femme. Le plafond est divisé en grands caissons
peints en bleu, avec un animal inconnu dans le milieu. La grande table en fer à cbeval qui fait le tour de la pièce est couverte de fleurs ainsi que le pavé en mosaïque rouge, noire et blanche. Aux quatre coins sont de hauts bride-parfums en bronze doré. Six hérauts sont chargés de placer chacun selon son rang ou son mérite. Les femmes occupent les lits à droite de Callirhoé, entièrement cachée sous un voile couleur de flamme; à sa gauche, la place d'honneur, que doit occuper l'époux qu'elle choisira, resle vide. Kilnias, Dhu-Lug, moi et les aulres hommes, nous sommes assis sur des bancs rembourrés et garnis d'étoffes. Le repas est magnifique, je ne suis plus aussi barbare que chez le lucumon, et je peux en apprécier l'ordonnance. 11 se divise en trois services : au premier, les vins et les épices ; au second, des mets légers et poussant à l'appétit; au troisième, qui est le repas principal, chaque convive a devant lui une poule grasse, de la chair de sanglier, du lièvre, des poissons frits, des gâteaux de froment et différentes friandises que l'on peut emporter chez soi. Les vins circulent tout le temps, et bientôt les tètes s'échauffent.
— Il y a déjà trop longtemps que cette chaise est vide, dit Dhu-Lug en montrant la place d'honneur. Il faut que la belle Italienne prenne la coupe et choisisse l'heureux guerrier qui doit s'asseoir à ses côtés.
— Pourquoi ne t'y mets-tu pas? lui crie d'un ton railleur Muig-Can (le nuage blanc), beau jeune homme blond aux longues moustaches.
Dhu-Lug allait répondre, mais Callirhoé se lève et dit en très-bon gaël :
— Aucun des jeunes chefs qui prétendent à ma main n'ignore que, si je suis parmi eux en ce moment, je le dois à Markek Wald-Rieh. Il m'a sauvé la vie deux fois, et,
si je ne l'aimais depuis longtemps, je devrais au moins lui prouver ma reconnaissance en le choisissant pour époux. Wald-Righ, reçois donc la coupe de mes mains et viens t'asseoir près de ta fiancée, de ta femme aujourd'hui devant Les hommes comme elle l'était déjà devant les dieux!
Elle prend la coupe, l'approche de ses lèvres et me la tend. Ses femmes la débarrassent de son voile, et elle parait vêtue de blanc, couverte de colliers et de bracelets, ornée d'un haut frontal d'or et d'un pectoral enrichi de pierreries.
Ses suivantes apportent un trépied au milieu de la salle; deux agneaux blancs sans tache sont égorgés, pendant que des joueuses de flûte accompagnent de leurs instruments le sacrifice religieux. Un morceau de la chair des victimes est offert à chacun des prétendants, qui se résignent à manger et à boire; après quoi, tous se préparent à nous conduire au domicile conjugal, c'est-à-dire chez moi. Une torche d'épine blanche à la main, Kilnias ouvre la marche; un chœur de musiciennes et de jeunes vierges, chacune tenant une torche de sapin, nous précède. Les femmes, les prétendants éconduits et les convives ferment le cortège. A la porte de ma maison, on s'arrête, et une coryphée chante au son des flûtes un petit poème en vers à la louange de l'hymen, pendant que je donne à Callirhoé, assise sur une peau de mouton, un anneau nuptial en fer, une quenouille, une clef et un plat dans lequel Kilnias et moi jetons quelques pièces d'or : c'est le simulacre de la dot de ma femme et de mes biens mis en commun. Kilnias embrasse sa fille au front, et les flambeaux sont éteints au moment où Callirhoé passe le seuil de ma porte. Je congédie les clames étrusques qui prétendent avoir des instructions à donner à la mariée. J'avais assez de toute
ces cérémonies inusitées dans la Gaule, sauf celle de la coupe.
... Ma modeste demeure n'étant pas digne de ma jeune épouse, j'allai m'établir chez mon beau-père. Callirhoé voulut consacrer notre union devant ses dieux mystérieux en renouvelant la cérémonie qu'elle avait faite à Arretium le jour où nos serments furent tracés d'une manière indélébile sur son bracelet d'esclave, qu'elle portait encore et ne voulut point quitter; mais, cette fois, les caractères osques apparurent sur une table de bronze qu'elle fit sceller dans le mur, au fond de notre lit.
Je ne fis aucune résistance au vœu de Callirhoé. Elle disposait de ma volonté avec une force souveraine, et, bien que ses Cabires m'inspirassent plus de dégoût que de véritable croyance, il ne me vint pas seulement à l'esprit de lui présenter une objection. Pourtant je sentis rentrer en moi, à partir de ce jour, l'espèce de tristesse qui m'avait saisi en recevant les adieux de Margareth ; c'était une tristesse vague et comme une lassitude mystérieuse de la vie. Il me semblait que ma destinée était accomplie et que je ne serais plus fidèle à ma mission, si je la poussais plus loin. J'étais fier sans doute du résultat de nos conquêtes, de l'augmentation de nos richesses et de notre activité; mais je n'en éprouvais pas moins une sorte de douleur sourde et profonde quand je voyais la hache éclaircir et reculer la lisière des grands bois, et le soc de la charrue diminuer, sillon par sillon, heure par heure, nos territoires de chasse autrefois sans limites et sans désignations particulières. J'étais cruellement partagé, je m'en souviens bien, entre l'amour obstiné du sol vierge et l'ardeur fiévreuse du défrichement.
Un jour, je m'enfonçai seul dans la forêt; je voulais revoir encore ces vieux arbres que j'avais moi-même con-
damnés à disparaître pour satisfaire les nouveaux colons. Quand je fus assez avant dans le bois pour ne plus rencontrer de sentiers frayés, ma tristesse devint farouche, et je sentis comme la haine de moi-même. En proie à une lutte bizarre entre deux instincts opposés, je me demandai si je ferais abattre les arbres ou briser les charrues; puis j'eus honte de mes préjugés barbares, et, voulant braver la mystérieuse influence des chênes magiques, je saisis'ma hache et j'en portai un coup furieux au flanc d'un de ces colosses de verdure. Un gémissement plaintif, qui semblait sortir du cœur même de l'arbre, fit passer une sueur froide sur tout mon corps, et la hache me tomba des mains. Je me laissai choir sur mes genoux en cachant mon visage comme pour me soustraire à quelque terrible apparition, lorsqu'une voix douce m'appela par mon nom ; je relevai la tête et vis devant moi la belle et sainte Margareth, pâle comme les violettes blanches qui paraient sa chevelure.
— Ami, me dit-elle, les temps sont venus! L'esprit de divination, qui ne m'a jamais trompée, m'envoie vers toi pour le délivrer. Je cherchais dans cette forêt condamnée l'inspiration que ta présence m'apporte. C'est le ciel qui t'envoie ici, Markek, c'est le ciel qui m'y a conduite. Ne pleurons plus le sort des choses accomplies. L'âme du grand chêne reçoit de l'homme sa délivrance, puisque toute vie se renouvelle et se complète par la mort. Songe à toi-même, mon cher Markek, songe à le délivrer, toi qui as cru pouvoir te lier au joug des choses fatales. Abandonne le culte de la mort et ne crois pas disposer de ton âme comme d'un présent qu'on lègue à une épouse ou à un ami. Le Grand-Esprit fait tout avancer par une invincible force, et l'homme ne peut fixer son propre avenir. C'est un torrent qui l'emporte au delà de ses prévisions
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el qui se rit de ses volontés coupables... Mes paroles le semblent obscures... Bientôt tu les comprendras, Markek; bientôt ton esprit, affranchi des ténèbres du présent, rentrera libre dans la vie continue et ascendante des êtres immortels; mais tu peux rester clans la sphère cVAbred plus longtemps que tu ne penses. . . Brise le serment impie, et aspire à la sphère de Gwinfyd, où je vais t'attendre et m'efforcer de t'attirer vers moi.
— Que veux-tu dire, m'écriai-je, et comment sais-tu qu'un serment me lie aux dieux étrangers? Parle, jeune devineresse, dois-je mourir bientôt? Et toi, pourquoi parlestu de me précéder dans une autre existence?
La vierge du gui de chêne souriait toujours, mais elle pâlissait comme une ombre qui va s'effacer.
— Ne vois-tu pas que je meurs? répondit-elle en soulevant la longue draperie noire qui recouvrait sa robe blanche et en me montrant une large tache de sang sous son bras gauche. Tu as cru frapper le chêne, Markek, et c'est moi que tu as tuée. Tu ne me voyais pas, ou tu me prenais pour quelque génie malfaisant. Va, je te pardonne et te remercie; mon heure était venue, et il m'est doux de mourir de ta main; il m'est doux de mourir dans la forêt qui va périr aussi et dont les débris couvriront demain la terre où j'aurai' disparu. Éloigne-toi, Markek, tu ne dois pas voir mourir la vierge du gui de chêne. Notre mort et notre vie sont des mystères que nul œil profane ne doit contempler. Va-t'en, je te le commande! Adieu et à revoir bientôt, Markek !
Pendant qu'elle parlait, l'horrible tache de sang s'élargissait rapidement, et la druidesse chancelante fut forcée de s'appuyer contre l'arbre.
— "Non, non, m'écriai-je, je ne te laisserai pas mourir seule; et j'essayerai de te sauver.
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— Eh bien, dit-elle d'une voix aussi faible que la brise lontaine, va vers ce fourré à ta droite, tu y trouveras mes compagnes, et tu les amèneras vers moi.
J'aurais dû comprendre que Margareth me trompait, car jamais druidesse n'a révélé à un profane le secret de ces retraites où leur communauté se dérobe à tous les yeux. Je courus vers le taillis, je m'y précipitai en criant et en appelant. Je n'y trouvai que le silence du désert. Je revins éperdu vers Margareth : elle n'était plus là ; je la cherchai en vain jusqu'à la nuit. Dix fois je crus me retrouver au pied de l'arbre où j'avais laissé tomber ma hache ; mais était-ce bien le même arbre? Ma hache avait disparu aussi, et l'herbe où je croyais voir quelques empreintes de pas et quelques gouttes de sang ne portait aucune trace réelle de ma vision.. . J'ai toujours ignoré, j'ignore encore si j'ai rêvé l'apparition de la druidesse et si j'ai été la cause de sa mort.
— Oh! non, cela ne peut pas être, s'écria Marguerite interrompant mon récit. Non, non, Marc! c'était une vision !
L'interruption de Marguerite dérangea mes souvenirs, et quelques instants se passèrent sans que je pusse les rassembler. Enfin, pressé par elle et par Fanny, je crus pouvoir me rendre compte de ce qui avait suivi l'événement de la forêt.
— Oui, oui, repris-je, c'était une hallucination, je l'espère; mais il ne me fut pas possible de m'en assurer, car, le lendemain,... le lendemain, j'allai à la chasse avec Dhu-Lug, et je n'en revins pas!
Dhu-Lug, contre mon attente, ne m'avait gardé rancune ni du commandement que j'avais repris d'après la volonté nationale, ni de la préférence que m'avait montrée Callirohé. Cette bienveillance me toucha, et nous étions
devenus amis, bien que ma femme m'engageât à me méfier de lui. Elle le croyait lâche et perfide, mais je ne partageais point ses soupçons. Nous avions donc projeté, lui et moi, de réunir les guerriers pour faire une grande tuerie de sangliers qui dévastaient nos cultures. Tout est prêt, nous partons à cheval, les trompes retentissent dans la forêt, nos chiens ont déjà lancé une laie et ses marcassins. Dhu-Lug et moi, acharnés à leur poursuite, nous avons perdu la chasse, et nous nous dirigeons dans le fourré du côté où j'entends mes chiens aboyer de colère contre l'animal qui leur fait tête. Mon pauvre Tan, le ventre ouvert par les défenses du sanglier, revient expirer sous mes yeux. L'épieu à la main, je m'élance sur la bête; mais mon cheval effrayé s'abat; j'ai la jambe prise sous lui, et je crie à Dhu-Lug de venir à mon aide. Alors lui, riant d'une manière sinistre :
— Markek! l'occasion est trop belle de rendre veuve Callirhoé, je ne la laisserai pas échapper.
Je fais de violents efforts pour me dégager de dessous mon cheval, dont le traître a coupé les jarrets. Le sanglier vient sur moi malgré mon chien Dhu, qui se cramponne à ses soies hérissées; je ne désespère pourtant pas de le tuer. Il est à portée de mon bras, et je lui enfonce mon épieu dans la gorge. La bête m'écrase de son poids.
— Dhu-Lug! criai-je, ne me laisse pas étouffer ici! Si je t'ai offensé, je t'offre le combat.
Mais le lâche, qui s'était éloigné à la vue du danger, revient vers moi, descend de cheval; je vois reluire la lame de son large coutelas, et je ressens dans la poitrine une douleur atroce qui m'arrache des cris aigus. Puis la souffrance devient si violente, que je ne la sens plus;... j'étouffe,... j'ai soif,... un voile sombre s'étend sur mes yeux...
Ul CALLIRIIOÉ.
— Et puis après? me demanda Marguerite avec anxiété.
— Après, Margareth? après?... Je ne me souviens plus... J'étais mort.
11 se fit un long silence autour de moi. Je ne sais qui le rompit, je sais seulement que ce ne fut pas Marguerite. J'étais très-fatigué et absorbé dans ma lassitude, comme si je fusse rentré, après mon récit, dans quelque phase expectante d'une existence qui n'était ni celle de Markek Wald-Righ, ni celle cle Marc Valéry. Pourtant je n'ai pas dormi dans le néant entre ces deux manifestations de ma vie éternelle ! Que suis-je devenu dans l'intervalle immense qui les sépare? 11 est fort étrange que je ne puisse me retrouver ailleurs qu'ici !
Je n'ai pu me rendre compte de l'effet de mon récit sur mes auditeurs. Marguerite rêvait, Fanny souriait, mon oncle prétendait que les Étrusques pourraient bien avoir enfoui des trésors sous les fondations de son manoir. Madame d'Astafort discutait sérieusement avec lui sur ce point. Je les entendais confusément échanger leurs réflexions naïves. Au moment où l'on se sépara, Fanny me dit :
— Vous avez très-agréablement mêlé le présent au passé. Nous avons reconnu Carnat et son chien, votre écuyer Kadour, votre ami Cadanet. Gallirhoé existe peut^ être... en Afrique! — Mais Dhu-Lug, votre ennemi, votre assassin, qui donc est-ce? Peut-on le savoir?
— Je n'en sais pas le premier mot, répondis-je.
— Moi, je le sais, reprit-elle; mais je ne le dirai pas.
CALLIRIIOÉ. 243
Marguerite s'est retirée de bonne heure, afin d'être prête demain de grand matin. J'ai pris le même prétexte pour rentrer chez moi et pour écrire à la hâte tout ce que j'avais raconté, car j'ignore si je ne l'oublierai pas encore! Je tombe de sommeil, mais j'éprouve le calme d'un homme qui s'est délivré d'un fardeau!
2G septembke. — Ce matin, dès quatre heures, les hôtes et les échos de Saint-Jean furent éveillés par le son des cors, les hurlements des chiens et les cris des piqueiix. Madame d'Astafort et sa tille se firent un peu attendre; mais, à cinq heures, nous étions tous en marche vers les bois Ramier. Le soleil se leva dans de grandes bandes roses au milieu d'un ciel gris-perle. Quelques chasseurs retardataires vinrent nous rejoindre sur la brande. Boc était du nombre ; il s'était composé un petit costume de chasse qui ne manquait pas de fantaisie, et, le fouet en main, il vint caracoler sur son maigre alezan écorché devant mademoiselle d'Astafort, à laquelle il cherche encore à plaire ; mais il faut avouer qu'il ne brillait pas à côté du marquis à cheval en paletot de velours, botté, éperonné, le fouet en main, une fleur à la boutonnière, la trompe en sautoir, le couteau de chasse au flanc, la cravate flottante et le toquet noir sur le nez; il ne lui manquait qu'une plume pour être tout à fait gentilhomme d'opéra-comique. Sifflant et resifflant des airs de chasse, appelant ses chiens par tous les noms du martyrologe canin, caressant son cheval, caracolant avec souplesse, il rayonnait de satisfaction. Il était dans l'exercice de tous ses avantages et de toutes ses séductions. Marguerite ne le regardait pas, mais il se croyait regardé et apprécié. 11 ne lui était pas possible de supposer qu'il ne fit pas d'effet sur elle. Elle était charmante, ma Marguerite, dans son habit d'amazone; elle maniait mon cheval d'un
2ii CALLIRHOÉ.
air décidé et ne craignait plus rien de lui. Madame d'Àstafort, qui humait à pleins poumons l'air du matin, suivait à distance, avec M. Désormes, dans la voiture conduite par Dolin.
Nous entrons en chasse à six heures. Les chiens sont découplés et donnent bientôt de la voix sur un chevreuil. Les piqueux sonnent le lancer, puis le bien-aller. La bête sort des bois Ramier, traverse la route d'Issoudun et la forêt Jacquelin, se forlonge et emmène la chasse dans la forêt de Bommiers. M. de Mauvezin sonne la vue et part comme un trait d'arbalète. Nous suivions sans nous presser, Marguerite, Fanny et moi. Raoul de Vinceux vint nous rejoindre, et, pour ne pas lui inspirer de soupçons, je le laissai escorter ma cousine et prendre un peu d'avance avec elle. Fanny se mit à ralentir l'allure de son cbeval jusqu'à ce que, par un mouvement brusque, elle l'arrêtât sur les jarrets et se laissât glisser à terre. Elle était très-pâle.
— Qu'avez-vous? Souffrez-vous? lui demandai-je en descendant de cheval aussitôt.
— Oui, dit-elle d'une voix étouffée, oui, je souffre beaucoup.
Je vais courir après mademoiselle Désormes et vous l'envoyer.
— Non, non ! je n'ai pas besoin d'elle! Attachez les clievaux, je veux me reposer un instant.
Je lui obéis pendant qu'elle s'asseyait sur un arbre abattu.
— Vous êtes un bel ami ! reprit-elle. Je vous boude depuis plus de huit jours, et vous ne vous en êtes pas douté !
— Et pourquoi donc me boudez-vous?
— Parce que vous n'observez pas nos conventions.