‹ CallirhoéChapitre 3 sur 15 · MARC VALERY A AUGUSTE CADANET, LIEUTENANT DE SPAHIS, EN AFRIQUE · texte numérisé non relu

MARC VALERY A AUGUSTE CADANET, LIEUTENANT DE SPAHIS, EN AFRIQUE

Paris, 27 mai 1850.

Mon cher ami, si tu dois m'écrire d'ici à un mois, adresse tes lettres au château de Saint-Jean, par Issoudun (Indre), chez M. Désormes, l'oncle dont je t'ai parlé mainles fois. Il m'appelle près de lui pour régler nos affaires et me remettre une somme qui sera pour moi une fortune. Cela me dérange hien un peu des recherches que je fais en ce moment pour M. de Weisberg ; mais j'emporterai quelques livres et je continuerai mes travaux là-has.

Tu sais que mon patron est un savant allemand, un grand chercheur, et qu'il me fait travailler à son profit, car tout l'honneur lui en reviendra. Je prends note sur note sur tout ce qui a rapport aux races humaines. Je fouille les commencements ténéhreux de l'histoire, j'é" pluche les textes des livres saints, je compulse les symboles religieux de l'Inde et de l'Egypte, je fais des extraits de tous les auteurs qui traitent de ces matières, je vais jusqu'à demander aux entrailles de la terre de me révéler les origines de l'humanité. J'en ai souvent la tète à l'envers, et, s'il ne me rend pas idiot avec son ethnogénie, il m'aura au moins forcé, par les recherches que je fais, à me clouter d'où je viens et où je vais, puisque notre âme immortelle ne fait que passer ou repasser sur cette terre.

Rappelle-loi mes idées là-dessus. Tu en riais un peu; à présent, je te forcerai bien de les prendre au sérieux, car elles n'ont fait que croître et embellir.

Ça n'empêche pas, mon cher, que je ne sois fort aise d'aller respirer l'herbe fraîche du printemps. Voilà six ans que je suis cloué à Paris, et je sens que j'ai besoin de grand air et de soleil. Je me fais l'effet d'un de ces turbercules -qui passent l'hiver dans une cave et qui, le printemps venu, poussent leurs tiges pâles vers le soupirail, seul endroit qui leur apporte un peu de vie. Voilà bien des printemps que je vois passer; tu dois comprendre quels rejets j'ai poussés vers la lucarne de dame Nature!

Je ne me plains cependant pas de ma position, qui s'est encore améliorée depuis que je ne l'ai écrit. Je suis devenu bibliothécaire du baron, avec augmentation d'appointements. Combien d'hommes très-distingués, très-savants, ne gagnent pas autant que moi! et je n'ai cependant que vingt-deux ans; mois je ne me fais pas d'illusions, je dois ma nouvelle position à la bonté du baron bien plus qu'à mon mérite personnel.

Bonsoir, mon cher Cadanet; donne-moi de tes nouvelles et porte-toi bien.

Tout à toi. Marc Valéry.

JOURNAL DE MARC VALERY

Le 7)0 mai, à quatre heures du matin, arrivée à Exoldunum, lisez Issoudun, Uassel-dun,en langue celtique : la haute montagne. Nos ancêtres, habitants des plaines, honoraient du titre de dun (d'où vient le mot dune) les moindres reliefs de leurs grands steppes. J'aime, quant à

moi, ces conlrées cenlrales qui lurent, des l'origine des temps, occupées d'une manière stable par les tribus galliques. Tous les noms des localités y parlent à l'esprit... et qui peut dire que l'esprit ne soit pas la mémoire même? Je n'ai pas eu de peine à deviner le domestique qui m'attendait. Il piétinait dans la boue, sous une pluie battante, à côté d'une sorte de char à bancs que j'avais déjà vu à Saint-Jean, dans mon enfance. A mon appel : « Ètes-vous Dolin? » ce brave Berrichon répond par une question analogue, manière de procéder de nos paysans méfiants :

— C'est-il pas vous le petit-neveu à défunt votre grand'tante?

— Oui, mon garçon.

— Et, comme ça ! monsieur, ça va bien?

— Merci; prenez les bagages, et en route!

— Je veux bien, dans un petit moment, dit-il en traînant la voix sur la dernière syllabe.

Son petit moment fut un peu long; car, pour charger ma malle et ajuster ses harnais, il lui fallut un grand quart d'heure; après quoi, debout sur le devant de la carriole, il pousse un EU en fausset, accompagné d'un claquement de fouet qu'eût envié le plus fin postillon. Le petit cheval se détend comme un ressort et part au grand trot.

La pluie a cessé, et les rayons du soleil levant teintent en rose la cime des peupliers. Les pies, déjà réveillées à celle heure matinale, sautillent sur la route couverte de flaques d'eau, nous attendent effrontément, puis s'envolent sous les pieds du cheval pour aller recommencer leur danse saccadée à cent pas plus loin.

— Ça fait beau temps, pas vrai? dit mon cocher, toujours debout comme un conducteur de char antique.

Je ne sais pas où mon oncle a péché ce chrétien-là, mais

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j'en ai peu vu d'aussi laids. Une figure de polichinelle, grêlé, avec un œil plus petit que l'autre, et louchant tellement, qu'il voit de côté comme les poules; une grande bouche de travers qui sourit disgracieusement à gauche ; une paire d'oreilles plates ornées d'anneaux d'or et de deux petites mèches blondes qui frisent au vent; de taille médiocre, une épaule beaucoup plus haute que l'autre, des mains à assommer un bœuf et des pieds à ruiner un cordonnier : voilà Dolin.

— N'allez-vous pas vous asseoir? lui dis-je.

— Dame ! si vous voulez que je dispose vos affaires sur la route, je le veux bien aussi.

Ma malle, qui occupait sa place, m'expliqua sa posture. Je marmottai une sorte d'excuse pour l'embarras que je lui causais et je me tus ; mais j'avais gagné les bonnes grâces de maître Dolin, et il se hâta de me faire remarquer de nouveau la beauté du temps, ce qui voulait dire : « Puisque nous voici en tête-à-tête, nous allons causer. » J'espérais me soustraire à la conversation en feignant de n'avoir pas entendu ; mais il revint à la charge en me criant comme à un sourd :

— Le temps n'est point vilain !

— Sans doute.

— Plait-il?

— Ça ne souffre aucune objection.

— Ça se peut, monsieur Valéry, ça se peut...

Dolin n'avait pas compris un mot de ma réponse, il ne dit plus rien et me bouda. J'aimais mieux cela. J'apercevais son œil de travers qui me reprochait de m'être moqué de lui. Le mouvement régulier de la voiture me porte toujours à la rêverie : je ne pris plus garde à Dolin. Mes yeux suivaient machinalement le long sillon creusé sur le chemin par les roues des voitures, ruban

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argenté qui fuyait indéfiniment devant moi. Mon imagination s'envolait sur les ailes de la fantaisie en me reportant dans le passé. Je revoyais ma grand'tante telle qu'elle était dans mon enfance, avec ses yeux noirs et sa I aille élégante. Je me rappelais ses gestes, le son de sa voix et jusqu'aux moindres gâteries dont j'étais l'objet. J'avais alors douze ans, je venais de perdre mon arrière-grand-père. Tout ce qu'elle me disait de bon et de sensé pour me consoler me revenait en mémoire. L'image de la mort ne se présente pas très-triste aux enfants, et je me souviens que ma petite cousine Margot, qui n'avait que six ans, ne comprenait pas pourquoi sa mère avait du chagrin. Ce fut une fête pour elle d'être vêtue de noir. Je me revoyais encore la promenant, avec sa robe trop courte et son chapeau de paille trop grand, sous les vieux arbres du parc.

J'étais si fier alors de la confiance que ma tante me montrait, si pénétré du rôle de protecteur dont j'étais investi, que j'aurais servi d'exemple aux bonnes d'enfants. Il faut avouer que la petite fille m'écoutait comme un oracle. Toujours riant, chantant, sautant, perchant partout, belle et souple, avec ses grands yeux noirs qui tenaient la moitié de sa petite figure rose, et ses cheveux blonds tout ébouriffés au vent, elle avait l'air d'un petit chat.

Dans mon rêve, qui peu à peu se faisait vision nette du présent, Marguerite avait grandi. C'était une belle jeune fille, qui me regardait avec un sourire doux comme un rayon de printemps. J'en devenais amoureux, elle m'aimait aussi, et je voyais bien que M. Désormes ne m'appelait cbez lui que pour nous dire de nous aimer toujours. Je faisais ma demande en mariage, et tout allait pour le mieux; j'étais même en train de choisir des robes

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pour ma future, quand cet animal de Dolin me rappela brusquement à la réalité en me disant :

— Ylà le château!

Le cœur m'a battu de plaisir en revoyant les vieilles tours et la façade n'euve poindre au milieu d'un océan de verdure. La lande ou plutôt la brande, comme on dit ici, s'étendait comme un grand tapis au milieu des forêts qui finissaient dans le bleu de l'horizon. En ce moment de l'année, c'est un bouquet de genêts en fleur, de marguerites, de bruyères roses et d'herbes folles que le vent courbe et fait onduler comme une grande houle.

— Dans une petite heure, nous serons chez nous, reprit Dolin, qui paraissait disposé à rompre le silence coûte que coûte. Ah ! si vous aviez vu ce pays il y a sept ou luiit ans, comme je l'ai vu, moi, c'est ça qu'était vilain ! Tout, bruyères! Mais, à cette heure, ça n'est plus ça! Quasiment tout prairies, bois ou froment. Il y a bien encore un bon bout de brande; mais notre maître ne veut pas tarder à dévirer tout ça. Comme il dit dit-il, la terre est pas ingrate, elle paye celui qu'a confiance en elle. Ah! dame, c'est qu'il s'y entend, M. Désormes ! A vingt lieues cà la ronde, n'y a pas de plus fin connaisseur en culture. Et en bestiaux donc! Il se fait pour plus de cinquante mille francs de profit par an, rien que sur les bêtes. Ah ! diantre! savez-vous que mademoiselle Marguerite sera riche un jour? Elle ne peut pas manquer d'épouseux, bien sûr !

— Je sais tout cela, mon ami; je connais le pays.

— Ça se peut, monsieur, ça se peut ! Vous venez peutêtre à des fois pour mademoiselle?...

— Quelle imbécillité ! lui dis-je ne pouvant réprimer un mouvement d'impatience en entendant ce drôle s'immiscer dans les pensées qui m'occupaient un instant auparavant.

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— Excusez-moi, monsieur : si je vous ai offensé, c'est que je suis curieux comme une fouine. Du temps que j'étais chez madame d'Àstafort...

Il allait entamer une histoire, quandjun chien noir sortit d'un buisson et traversa la route en aboyant. Le cheval prend peur, fait un écart et donne une telle secousse au char à bancs, que Dolin perd l'équilibre. 11 serait tombé sous la roue, si je ne l'eusse rattrapé par le collet. Il se remet et en est quitte pour replacer ma malle, qui lui avait roulé sur les reins ; mais la peur engendre la colère chez les sots.

— Que le diable emporte le chien et le maître ! C'est un chien sorcier, monsieur! Et toi, méchant bidaillon de quatre sous , je vais t'apprendre à regarder autre chose que les cailloux du chemin !

Et le voilà de rosser malgré moi son cheval à coups de manche de fouet. La bête rue , se cabre , cosse un trait et entre si bien en colère à son tour, qu'elle nous emporte sur le talus en contre-bas de la voie, et s'abat en nous versant dans le fossé. Je vois passer par-dessus moi Dolin et ma malle , lancés comme par une catapulte. J'évite la rencontre en sautant sur l'autre bord du fossé, où je me maintiens sur mes jambes , en depil du choc violent de ma tête contre un arbre qui n'a pas voulu se déranger pour moi.

C'était à mon tour de me fâcher, et j'apostrophais déjà mon malencontrenx conducteur , quand je le vis se relever , enduit de la tête aux pieds d'une couche de vase verte, avec une figure si comique, l'air si penaud en regardant le désastre, qu'il me fallut rire de la mésaventure.

— C'est la faute au chien du père Carnat, disait-il en essuyant les genoux écorchés du pauvre bidet. Le vieux

sorcier m'a jeté un sort ! C'est le pays du diable pour les sortilèges.

Je le réconfortai du mieux que je pus en lui disant que j 'pliais lui envoyer du secours.

— C'est ça, dit-il. Saint-Jean n'est pas loin ; suivez la route jusqu'après l'étang, prenez le second chemin à gauche, coupez à travers bois, et vous tomberez- en face l'avenue qui conduit au château.

Vous tomberez! singulière expression qui devait, se réaliser dans toute l'acception du mot cinq minutes plus tard.

J'entrai bientôt dans un bois de pins que j'avais vu en semis et dont les tiges s'élancent aujourd'hui à trente pieds en l'air. Le soleil était déjà haut sur l'horizon, et la chaleur faisait éclater les pignons, qui envoyaient, avec un petit craquement, les graines au loin dans les fougères. L'odeur des arbres résineux et les émanations de la terre encore humide de la pluie de la nuit étaient délicieuses: j'aspirais la campagne à pleine poitrine. Des millions d'insectes bourdonnaient sur les fleurs dans les clairières inondées de soleil; des oiseaux se poursuivaient dans le fourré; un rossignol chanta à mon approche, comme pour me souhaiter la bienvenue.

Je reconnais la vieille grille rongée par la rouille et couverte de lichens qui termine la grande avenue et donne accès dans l'enclos. Un des battants sorti de ses gonds repose contre un pilier dont le chapiteau git dans l'herbe; l'autre est maintenu par un pied de lierre qui l'enlace comme un serpent.

Le cœur me battait violemment; je ne saurais dire si c'était d'avoir marché vite ou du plaisir de me retrouver en ces lieux où j'avais passé les plus heureux moments de mon enfance : le fait est qu'en voyant au bout de l'avenue les tours ei les toits pointus de Saint-Jean, je fus

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pris d'une émotion qui nie força de m'arrêter près du pilier. Le sang me bourdonnait dans les oreilles comme un carillon ; mais tout à coup je me sentis faible et comme surpris par un étrange dégoût de toutes choses. J'eus envie de mourir, et je m'évanouis.

... Je suis revenu à moi couché dans un grand lit à colonnes et à rideaux de damas cramoisi. J'entendais chuchoter dans un coin de la chambre, et je vis d'abord confusément une multitude des personnages bizarrement accoutrés , qui semblaient se mouvoir dans un rayon de soleil couchant projeté le long de la muraille. Je compris peu à peu que c'était une vieille tapisserie dont je ne me charge pas d'expliquer le sujet. Un berger en perruque blonde, vêtu comme un héros mythologique à la mode du xvne siècle, est assis au pied d'un grand arbre, dont le branchage débonnaire s'écarte avec complaisance pour laisser voir la silhouette d'une ville bleuâtre sur un ciel rose. Le berger joue de la sourdeline et fait danser trois jeunes filles aux poses maniérées. Un gros Zéphire joufflu, caché derrière un nuage, souffle et soulève les plis de leurs tuniques fanées.

Derrière le berger musicien, un grand chien gris boit dans un filet d'eau qui jaillit d'une urne au milieu des joncs. L'animal semble avoir été transporté du premier plan au second , sans aucun égard pour les lois de la perspective, car il lui serait impossible de passer, tant il est hors de proportion, sous la porte de la ville placée à côté de lui, tandis qu'un cavalier, nullement étonné de la présence de ce chien plus grand que son cheval, y pénètre facilement. Au premier plan, sur l'herbe roide et pointue comme des fers de flèche, deux Amours bouffis tressent des couronnes à une licorne -blanche déjà enguirlandée jusqu'à la queue.

Il paraît que le coup que j'ai reçu contre un arbre en sautant de la voiture était grave, puisque il a fallu me saigner pour m'épargner l'ennui d'aller me promener sur une autre planète.

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