‹ CallirhoéChapitre 4 sur 15 · MARGUERITE DÉSORMES A FANNY D'ASTAIORT · texte numérisé non relu

MARGUERITE DÉSORMES A FANNY D'ASTAIORT

Sainl-Jean, 2 juin 1850.

Il y a bien longtemps, chère Fanny, que nous n'avons babillé ensemble. Nous ne sommes qu'à dix kilomètres l'une de l'autre, et pourtant on dirait qu'un bras de mer nous sépare. Où est le temps de la pension où nous ne nous quittions jamais? 11 me semble que j'ai vieilli de dix ans depuis l'année dernière. Sais-tu que je vais avoir dixsept ans? C'est effrayant comme les jours s'envolent, et cependant tous les matins j'aspire à voir arriver le soir bien vite. L'existence est très-monotone à Saint-Jean. Je n'aperçois mon père qu'aux heures des repas, tant il est occupé de son agriculture et de ses défrichements. Il est partout, excepté chez lui, et je crois bien être la personne qui le voit le moins. Heureusement que l'arrivée de notre petit neveu est venue faire diversion à la régularité de mon ennui.

Je te vois d'ici ouvrir tes grands yeux noirs et chercher d'où m'est tombé cet enfant-là. Tu crois peut-être que c'est un tout petit garçon qu'il faut amuser et faire manger? Point. Il mange seul , parle couramment et ne demande qu'à rire. Tu le trouveras même un peu avancé quand je t'aurai décrit sa personne. Sa figure est avenante, ses manières sont pleines de distinction. Il a cinq pieds cinq pouces au moins. Enfin c'est mon cousin Marc Valéry ! J'étais bien petite la dernière fois qu'il est venu à

Saint-Jean , il y a une dizaine d'années ; mais , à mesure qu'il me parle du passé, je nie rappelle tout : nos promenades en bateau, nos jeux sur la terasse, nos longues causeries dans le parc, où nous allions dénicherles oiseaux, nos parties de cache-cache avec Nanniche, aujourd'hui nia femme de chambre, et jusqu'à une escapade sur la brande,où nous avions été un jour, à l'insu de maman, faire des bouquets pour sa fête. En cueillant une fleur, j'avais mis la main sur une vipère qui s'était redressée en sifflant devant ma figure. Je n'oublierai jamais sa gueule ouverte, d'où s'exhalait une odeur fétide. J'avais fermé les yeux, et, en sentant comme un coup de fouet autour de mon front, je m'étais évanouie; mais je n'avais été atteinte que par le corps froid du reptile ; Marc l'avait tué en l'air d'un coup de baguette, au moment où il s'élançait sur moi. Il me rapporta plus morte que vive à la maison , et jamais nous ne nous sommes vantés de l'aventure , de crainte d'être grondés. Depuis ce temps, j'ai une frayeur horrible des serpents. Je me rappelle bien aussi que j'aimais beaucoup mon cousin, mais je n'ose plus le lui dire, il est trop grand maintenant.

Il faut que je te raconte comment il a fait son entrée ici. Avant-hier, papa l'attendait vers huit heures du matin avec Dolin, qui, par parenthèse, n'est pas plus adroit chez nous que lorsqu'il était à votre service. Mon père, qui n'aime pas à attendre, surtout quand le déjeuner refroidit, allait et venait comme un gros écureuil en cage.

A dix heures, ne voyant arriver personne :

— Mets ton chapeau, me dit-il, et allons au-devant de ces clampins.

C'est son mot.

Nous étions presque au bout de la grande avenue, quand

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nous vîmes quelqu'un étendu dans l'herbe auprès de la grille.

— Quel est donc l'ivrogne qui se permet de venir cuver son vin chez moi ? dit mon père en marchant sur le dormeur.

11 était de si mauvaise humeur, que je craignais quelque dispute; mais, en approchant, je vis un beau jeune homme, les yeux fermés, la figure ensanglantée, et froid comme un mort. Je faillis me trouver mal.

— Allons! allons! pas de faiblesses, pas de bêtises! me dit mon père. C'est mon neveu ! Mais qu'est-ce que cela veut dire? Qu'est-ce qu'il fait là seul et blessé, ou mort peut-être?

Je courus à la maison, j'envoyai chercher le docteur Thibaut à Ambrault, et le métayer et son fils rapportèrent mon cousin toujours évanoui. J'avais une émotion, un chagrin dont je ne me croyais pas susceptible pour quelqu'un que je connaissais si peu; la parenté sans doute! mais je faisais bonne contenance.

Tous nos soins furent inutiles pour le rappeler à lui. Le docteur Thibaut fit une grimace de mauvais augure en lui tâtant le pouls. Je me suis retirée chez moi... J'avais les nerfs si excités, que j'ai pleuré je ne sais combien de temps, probablement jusqu'à ce que la fatigue m'ait endormie, puisque Nanniche m'a réveillée en me disant que le monsieur était sauvé, qu'il avait parlé et qu'il dormait. Hier, il s'est levé et a passé une partie de la journée avec moi. Nous avons fouillé dans la bibliothèque. Que de livres et que de poussière ! Je lui ai montré aussi quelques ferrailles anciennes, de vieilles monnaies et des débris de vases que l'on trouve de temps en temps dans la propriété. Il admire tout cela, et, quoique savant, il n'est pas ennuyeux comme ce M. Pillepuce, soi-disant antiquaire, qui

est venu de Bourges il y a trois mois, et dont, tu te souviens, nous nous sommes tant moquées. Je comprends tout ce que dit Marc, et, ce matin, il m'a promenée en imagination au milieu d'une ville antique. Sais-tu ce qui m'a procuré le plaisir de ce voyage? Tu ne le devinerais jamais. C'est ce bracelet en or que papa a trouvé en faisant faire des travaux d'irrigation du côté de la Motte. Ce vieux bijou a été le point de départ de tout un voyage dans le passé. Marc a été amené à parler du luxe des dames grecques el romaines, couvertes de riches étoffes de gaze et de soie, les bras, les doigts et le cou chargés de joyaux précieux, coiffées de plumes dans leurs cheveux poudrés d'or, et suivies d'esclaves, dont les unes portaient de grands parasols et les autres balançaient des éventails de plumes de paon. Il parlait si bien, que je me promenais dans la foule antique avec lui, bras dessus, bras dessous, comme deux amoureux de village; c'étaient des marchands de fruits en plein air sous des auvents de toile rayée, des jongleurs accompagnés de joueurs de flûte, des tavernes où les esclaves venaient oublier la perte de leur liberté en buvant outre mesure, des théâtres de marionnettes, ni plus ni moins qu'aux Champs-Elysées, à Paris, avec Polichinelle et son gros bâton ; des esclaves, hommes et femmes, vendus à la criée ; des dames portées en litière par des Éthiopiens dont les vêtements blancs font ressortir la peau d'ébène. D'autres lionnes de ce temps-là étalent des toilettes éblouissantes dans des chars à quatre roues, précédés de coureurs qui font ranger les badauds. Des jeunes gens à cheval viennent caracoler aux portières des voitures et font les beaux devant ces dames ; cela se passe comme au bois de Boulogne. Les trompettes sonnent, la foule se précipite : voici les licteurs et les hérauts sur des chevaux blancs caparaçonnés de violet; un haut person-

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na«e, vêtu do pourpre, escorlé des enseignes, s'avance sur un char de triomphe ; on se pousse, on se presse, les instruments de cuivre répondent aux cris et aux saluts du peuple, les chevaux frappent de leurs pieds dorés les dalles sonores, les chars roulent avec fracas dans la poussière, et nous deux de nous ranger, d'admirer et de fuir la grosse cavalerie hardée de fer. Oh! que j'étais heureuse! Pendant qu'il parlait, je brodais au métier, mais je t'avoue qu'il m'a fallu couper et refaire hon nonihre de points. Je m'étais tellement identifiée à ses récils et j'avais si bien perdu la notion du temps, que je lui demandai naïvement s'il était allé à Rome dans ce tempslà? J'ai bien senti que j'avais dit une bêtise quand il m'a répondu, pour se moquer de moi : « Cela se pourrait bien! » Aussi l'ai-je boudé toute la soirée parce que j'avais tort.

A propos, il m'a apporté de Paris deux jolies robes : il y en a une pour toi ; mais je veux que tu choisisses, et je te les porterai un de ces jours à Dressais. En attendant, je t'embrasse bien fort comme je t'aime. Marguerite.

JOURNAL DE MARC VALERY

:> juin. — J'ai refait connaissance avec tous les petits coins du château et du parc où j'avais laissé mes souvenirs d'enfance.

A trente kilomètres au sud d'Issoudun, Saint-Jean est situé au milieu des brandes et des bois de cette partie du Béni appelée autrefois le Boischaut, qui est bornée au nord par des plaines immenses désignées ici sous le nom de Champagne (Campania).

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Le château, rebâti en partie sous Louis XIV, est flanqué de deux corps de logis latéraux formant un massif carré; chaque angle est occupé par une tour, dont la principale, qui est le donjon ou beffroi avec ses mâchicoulis, son échauguette, ses toits pointus, ses cheminées élancées, ses fenêtres à meneaux, date du xiv siècle. Du coté de la cour d'honneur, on pénètre dans le manoir par un perron de huit marches ébréchées et par un grand vestibule.

A gauche, la salle à manger; à droite, le salon, décoré dans le goût Louis XV, avec boiseries peintes en blanc et dorées, panneaux de tapisserie et dessus de porte représentant des chasses, cheminée en marbre blanc avec glace et candélabres. Le donjon, conligu au salon et converti depuis longtemps en bibliothèque, communique avec la chambre que j'occupe dans l'aile gauche; mais je peux sortir de chez moi sans passer par le rez-de-chaussée du beffroi. M. Désormes et sa fille habitent le premier étage.

J'ai été agréablement surpris de trouver la bibliothèque composée d'une assez grande quantité de bons ouvrages. Je ne m'attendais guère à cette bonne fortune chez mon oncle, qui ne se pique ni d'érudition ni de littérature. J'ai su que cela provenait des anciens propriétaires du chùleau. Tout est bien rangé; Marguerite est instruite, elle lit beaucoup et a le goût des choses sérieuses.

A cinquante pas du château, la ferme et les écuries donnent sur une grande pelouse. C'est là que débouche, en face de la porte d'entrée, la longue avenue d'ormes séculaires au bout de laquelle je me suis évanoui en ar^ rivant. Des pièces de toile, des draps et tous les témoignages d'une lessive récente étendus sur les haies, sur les piles de bois, fagots, planches fraîchement débitées qui

encombrent les gazons, dénotent peu de goût et peu de soin chez le propriétaire de Saint-Jean.

Le jardin n'est pas mieux tenu. J'avais vu les platesbandes soigneusement cultivées par ma tante, qui adorait les fleurs. Aujourd'hui, les chardons, les orties et la ciguë sont les seules plantes d'ornement; elles poussent avec rage jusque dans les allées. La (errasse, où les pots de fleurs exotiques s'alignaient autrefois avec méthode, est inaintenan tenvahie par les pampres grimpants de la vigne et du houblon. Une douzaine d'orangers dans leurs caisses de bois vermoulu et quelques pieds de géraniums rabougris, vestiges d'une collection précieuse, se rôtissent au soleil dans leurs faïences ébréchées.

Je me rappelai un berceau de clématite à l'ombre duquel madame Désormes venait lire et coudre durant une partie de la journée. Je vois encore cette excellente femme, ne levant guère les yeux de sa broderie que pour les reporter sur sa fille et sur moi. Parfois cependant elle regardait l'horizon bleu qui se montre au-dessus des arbres de la forêt; elle soupirait et reprenait son ouvrage avec résignation. Ce soupir fréquent me frappait. Je me demandais pourquoi ma tante n'était pas heureuse. Les enfants ne savent ce que c'est qu'une maladie de langueur. Ma tante se mourait sous nos yeux depuis que Marguerite était au. monde. Aujourd'hui, le treillage de la tonnelle est pourri ou brisé, les bancs sont convertis par le jardinier en séchoirs à oignons, et l'odeur de l'ail et de la ciboule a remplacé le parfum des chèvrefeuilles et des roses. Une paire de vieux sabots, un arrosoir, un pot où des escargots attendent l'honneur de figurer sur la table du maître, une botte de liens, une souricière, gisent épars sur le sol parmi les débris et les feuilles sèches.

Le jardin en contre-bas est devenu un potager; car, en

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fait do fleurs, je n'y ai vu que des choux. Los allées, sillonnées d'ornières par les eaux de pluie, n'ont plus pour bordure que de l'oseille ou du persil.

Je n'ai pas à critiquer la conduite de mon oncle ; mais, en voyant une telle incurie, on croirait qu'il n'est que le, fermier de sa propriété, et l'abandon où je retrouve tout ce qui ne rapporte rien m'attriste. Marguerite a pourtant le goût de l'ordre el de l'élégance, et l'intérieur de la maison est bien tenu grâce à elle; mais il paraît que là se concentre et s'arrête son autorité.

La pêcherie a rongé ses rives el s'est étendue jusque dans les allées d'ormes et de tilleuls. En revanche, ces beaux vieux arbres se moquent maintenant du ciseau savant qui les taillait jadis en perruques. Ils étendent leurs longs bras et trempent leur chevelure clans l'eau. Le bateau sur lequel je m'essayais à la navigation était resté dans mon souvenir aussi beau et aussi grand qu'un vaisseau de haut bord; le voici dans la vase, le ventre ouvert, au milieu des joncs et des nénufars.

Tous les escaliers et bancs de gazon sont éboulés ou aplanis par les bestiaux qui pacagent partout, et on ne peut s'asseoir nulle part sans rencontrer le résultat du séjour des poules, des moutons et des vaches.

Le parc, dessiné jadis dans le goût de Marly, n'est plus qu'un bois où l'on retrouve encore quelques traces d'allées envahies par les rejets et les fougères. La partie située autour de la ferme, côté utile de la propriété, est moins négligée. On n'y voit que carrés de luzerne, trèfle, pommes de terre, betteraves, etc. Au siècle dernier, un des anciens possesseurs de Saint-Jean, voulant garder ses chasses, avait pris soin d'entourer sa réserve d'un mur de six pieds de haut ; mais M. Désormcs, qui au delà de «ette enceinte n'a d'autres voisins que lui-même, et trouve

trop coûteux de relever ses murailles, préfère laisser libre l'accès de sou enclos aux sangliers et aux loups, qui viennent, la nuit, lui manger ses pommes de terre ou ses chiens.

Marguerite m'a montré dans la journée quelques monnaies antiques et objets curieux trouvés aux environs. J'ai proposé à mon oncle d'en dresser un catalogue et d'en faire un rapport à la Société des antiquaires de France ; mais cela a paru lui faire médiocrement plaisir.

— Tu peux bien cataloguer tout ce que tu voudras pour ton compte, m'a-t-il dit ; mais j'aime autant que le public ne se mêle pas de ce que j'ai ou de ce que je n'ai pas. Amuse-loi, si tu veux, à arranger dans la bibliothèque toutes les vieilleries qui en valent la peine, et jette-moi dehors tous ces tessons de pots.

Quand je lui eus démontré la valeur de beaucoup do ces curiosités, et que Marguerite lui eut dit qu'elle s'intéressait à tout cela :

— Rangez donc ces bric-à-brac comme vous l'entendrez ; moi, je vais un peu voir à mes fauchailles.

Et il sorlit, me laissant en tête-à-tête avec ma cousine. Nous nous sommes mis à l'œuvre, et notre musée commence à prendre tournure. Haches et pointes de flèche en silex, instruments celtiques, monnaies gauloises, grecques et romaines, lames de poignard, anneaux de cuivre et de bronze de dimensions variées, plaques de bronze qui semblent provenir d'une cuirasse, un casque en fer malheureusement très-endommagé , statuettes, vases, dont un très-bien conservé et rappelant par sa forme les vases grecs, fioles en verre dites urnes lacrymatoires, qui ne sont réellement que de petits flacons à essence, tous objets trouvés ici.

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Ma cousine prenait un véritable plaisir à ce travail. Elle m'adressait de sa jolie voix, dont le timbre me trouble et me plaît, des questions à propos de tout, et ouvrait de grands yeux curieux et intelligents à chacune de mes réponses. Ce cours d'archéologie, avec une aussi jolie élève, avait pour moi Un charme extrême.

Je ne sais pas si Marguerite est véritablement jolie ; il y a des moments où je la trouve adorable, et cependant, à première vue, elle n'a rien qui frappe, si ce n'est le contraste de son abondante chevelure blonde et frisée avec ses sourcils et ses yeux bruns, qui ont une remarquable expression de douceur et de bonté ; mais, à la bien détailler, elle est charmante : son nez est petit et sa bouche garnie de dents si pures et si blanches, qu'elle a bien raison de les montrer en riant de ce bon rire franc et naïf des enfants. Elle a les mains fines et les pieds petits, la taille élégante, la démarche gracieuse et assurée. Chez elle, pas un geste qui ne soit juste et plein de naturel. Enfin ce n'est pas seulement une personne distinguée, c'est encore une femme très -séduisante,... bien faite pour inspirer une vraie passion... si on se laissait aller!

Pourquoi a-t-elle été si froide et si réservée avec moi dans la soirée? Ai-je dit quelque chose qui lui ait déplu? Pourquoi M. Désormes m'a-t-il fait venir pour ces affaires qui étaient si faciles à conclure par lettres? Aurait-il quelque projet sur moi à propos de sa fille ? Cette recommandation d'apporter un habit noir, costume très-inusité chez lui, m'intrigue plus que de raison. Aurait-il sérieusement des idées de mariage ?.. . Non, je suis trop pauvre ! C'est une folie. Si cela ne doit pas être, il a grand tort de nous laisser en tète-à-tète comme il le fait. N'importe ! je veillerai sur moi : je suis trop honnête homme pour

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vouloir troubler la vie de cette enfant; j'imposerai silence à mon cœur et à mes sens. Je ne veux ni ne dois céder à ce charme infini qui m'attire vers Marguerite. Marguerite! quel joli nom !

Il faut me remettre au travail...

FANNY D'ASTAFORT A MARGUERITE DESORMES

Dressais, 4 juin 1850.

Ma petite Marguerite, j'ai lu et relu ta longue lettre, et j'ai tâché d'y démêler le fond de ta pensée. Je crois y être parvenue. Laisse-moi te dire que tu ne le connais pas encore loi-même, ce sentiment qui se montre malgré toi à chaque page de ta lettre, et tu seras bien étonnée, n'est-ce pas, quand je te dirai en deux mots que tu aimes ton cousin Valéry?

Oui, Marguerite, c'est comme cela ; mais ce qui va t'étonner bien davantage, c'est que M. Marc ne vient dans le pays que pour m* être présenté comme futur époux. Depuis quelque temps, ma mère me prônait sans cesse le mariage, et, bien qu'elle me montrât un avenir couleur de rose et assez riche en comparaison de l'étroite médiocrité où nous vivons, moi, je craignais d'échanger ma liberté et mes tranquilles habitudes contre une position plus brillante ; mais, puisque tu l'aimes, ma chère, il doit t'aimer aussi, loi, si gentille et si bonne! et alors. ..je n'ai que faire d'avoir peur, et tu me délivres d'un grand souci.

Pendant que tu me destines gracieusement une robe, ma mère m'en fait faire une superbe pour le jour où viendra, comme simple visiteur, celui que déjà elle ap-

pelle en riant son gendre. Elle m'exhorte à me montrer dans tous mes avantages, et veut me coiffer et m'habiller elle-même ce jour-là. Pauvre mère, si elle savait comme c'est en pure perle ! Seulement, Marguerite, je dois t'avertir de ne pas te laisser entraîner par ton bon cœur. As- tu songé que ton cousin n'a pas de forlune, et ton père consentirait-il jamais à cette union? Je suis beaucoup plus âgée que toi, par conséquent beaucoup plus raisonnable. J'ai donc le devoir de te dire : Réfléchis aux chagrins que tu te crées dans l'avenir, si lu échoues près de Ion père, qui doit avoir en vue pour toi quelque richard.

Tiens, vois-tu, Marguerite, il vaudrait mieux regarder Marc seulement comme un parent, sans apporter dans votre amitié un sentiment plus tendre qui te rendra bien malheureuse, j'en ai peur. Ne va pas croire, au moins, que je le fasse celte belle morale afin de garder pour moi M. Marc ! Le pauvre garçon ! je ne pourrais pas m'enllammer pour lui à première vue, et surtout sachant que son cœur est déjà battu en brèche par ma meilleure amie. Trêve de plaisanteries. Je lui souhaite de devenir un jour ton mari ; mais, s'il me demandait conseil, je lui dirais de ne pas t'aimer autrement qu'on n'aime sa sœur.

En attendant, tu as piqué ma curiosité en me parlant de celui qui, le premier, a fait battre le petit cœur de ma Marguerite, et j'attends votre visite avec impatience pour examiner ce beau petit neveu.

Pense à ce que je te dis et crois en celle que tu nommes ta sérieuse amie. Fansï d'Astafort.

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MADAME D'ASTAFORT A M. DÉSORMES

Dressais, 4 juin 1850.

Mon cher voisin,

Comment! M. Valéry est arrivé à Saint-Jean et vous ne m'en dites rien ! Vous êtes bien un vrai Berrichon pour la lenteur! Vous atlendez six mois pour entamer celte affaire qui me convient beaucoup, et, quand il n'y a plus qu'à se voir, vous ne m'en prévenez même pas ! Quel lambin vous faites ! Je voudrais tant voir notre pauvre Fanny mariée ! Savez-vous qu'elle aura cette année vingt et un ans et. qu'il n'y a pas de temps à perdre !

Si vous jugez convenable d'en parler tout de suite à votre neveu, vous connaissez mes intentions à l'égard de ma fille. Je lui constituerai en dot deux mille cinq cents francs de rente sur mes propriétés, qui m'en rapportent cinq mille, et je lui donnerai un trousseau convenable ; je ne peux pas mieux faire. Allons, mon vieux, sortez de votre torpeur et amenez-moi M. Valéry, mon futur gendre, pour qui j'ai déjà la tête montée.

Recevez mes amitiés sincères.

Blanche d'Astafop.t, née Tourtiaux.

P. -S. — Ne serait-il pas prudent d'avertir M. Chassepain pour le contrat?

M. DÉSORMES A MADAME D'ASTAFOiiT

Saint-Jean, 5 juin 1S50.

Chère madame, Si je suis lambin, comme vous dites, je vous trouve,

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moi, un peu bien pressée. Donnez au moins à mon neveu le temps de se remettre d'une chute qu'il a faile en arrivant. Craignez-vous donc qu'il ne s'envole? et voulez-vous que M. Chassepain dresse le contrat de mariage avant que les jeunes gens se soient seulement rencontrés? Pourquoi n'avertirions-nous pas aussi le maire et le curé de se tenir prêts? A voire place, j'enverrais les lettres de faire part tout de suite.

Ne vous impatientez donc pas. Demain jeudi, je vous présenterai mon neveu, à qui je n'ai encore rien dit. Vous ferez bien de laisser ignorer notre projet à Fanny, afin qu'ils se voient sans prévention.

Quand j'aurai rendu mes comptes à Marc, il aura environ quatre mille francs de rente. C'est très-joli pour un garçon. Vous faites à votre fille deux mille cinq cents francs de pension ; on peut très-bien vivre avec ça, d'autant plus qu'on est libre, quand on veut s'y donner, de doubler en trente ou quarante ans le rendement de ses propriétés. Fanny n'a jamais eu des goûts de luxe, c'est une fdle sérieuse qui fera le bonheur de Marc, et réciproquement.

Ainsi, tout étant pour le mieux, il ne s'agit plus que de se rencontrer. En attendant ce grand jour de demain, chère madame, recevez toutes mes amitiés sincères et dévouées. Désobmes.

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