FANNY A MARGUERITE
15 juin.
Ma petite Margot, tu as été indéchiffrable hier au soir ; je n'ai donc rien de plus pressé que de venir te demander le fin mot de l'énigme. D'abord tu m'as boudée ; pourquoi? Je n'en sais rien. Est-ce "parce que ton cousin a dansé et causé longtemps avec moi? Mais tu as paru l'oublier complètement et accepter avec grand plaisir les hommages de M. de Mauvezin. J'en ai été tout étonnée, je croyais que tu n'avais d'yeux que pour M. Marc, du moins tu me l'avais dit, et hier soir j'ai été convaincue que tu n'en étais pas si éprise.
Voyons, ma jolie capricieuse, il faudrait pourtant choisir entre ton volage savant et le jeune, brillant et
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riche comte de Mauvezin. Ah ! je comprends que ce soit tentant de devenir comtesse quand on est simple bourgeoise ! Il y aura probablement des difficultés de la part de l'aristocratique marquise, mère du jeune homme; mais l'amour ne soulève-t-il pas des montagnes? Et puis ton père, qui serait charmé d'une si belle alliance, déploierait toutes ses richesses pour éblouir la vieille dame. Réfléchis à ce que je te dis, ma petite Margot : j'ai renoncé pour toi à M. Marc; je n'y ai aucun mérite, car je ne l'aimais nullement ; mais ma mère ignore cette concession, et, si lu renonces à ton cousin, je regarderai à deux fois avant de causer un véritable chagrin à maman.
Décide-toi, j'attends de ma souveraine la permission de porter mes regards vers celui qu'elle aura dédaigné. Allons, ne me boude plus, tu sais bien que tu as beau me faire de la peine, je suis ta meilleure amie et toujours prête à sacrifier mon bonheur au tien.
Fanny. .
JOURNAL DE MARC
16 juin. — Mon oncle m'a plaisanté à propos deFanny.
■ — J'espère, disait-il, d'un ton malicieux, que tu l'as fait danser au moins pour quinze jours? Elle doit être sur les dents, la pauvre fille ! Enfin tu t'es bien amusé, puisqu'on n'a pas pu t' arracher d'auprès d'elle. A quelle heure es-tu donc rentré?
— A trois heures du matin, dit Marguerite.
— ■ Tu ne dormais donc pas, toi ?
— Non, dit-elle brusquement en se levant de table. Et elle sortit sans me regarder.
Non-seulement elle n'avait plus d'amitié pour moi, mais elle nie méprisait. J'avais bien fait la veille tout ce qu'il fallait pour cela, et je ne devais en accuser que moi.
J'allai dans le parc du côté de la pièce d'eau, et je m'assis sous les branches traînantes d'un vieux saule. Là, je fondis en larmes, et, dans mon désespoir, j'eus une envie folle de me noyer. J'étais en proie aux idées les plus noires. Il me semblait que je commençais mal la vie, et que le plus sage serait peut-être de ne pas aller plus avant sur les routes inconnues de l'avenir. La tête cachée dans l'herbe, je n'entendis pas venir Marguerite.
— Pourquoi pleurez-vous? me dit-elle en posant la main sur mon épaule.
Honteux d'être surpris ainsi, je n'osais la regarder.
— Voyons, parlez. Qu'est-ce qui vous fait tant de chagrin?
— Vous !
— Moi? El en quoi puis-je vous faire du chagrin?
— Vous ne voulez donc pas comprendre que je. vous aime?
— Je ne le crois pas. Si vous m'aimiez, vous n'auriez pas agi comme vous l'avez fait hier. C'est Fanny que vous aimez !...
— Marguerite, vous savez bien que je n'aime et n'ai jamais aimé que vous! D'abord, quand vous étiez petite fille, je vous chérissais pour votre gentillesse, vos grâces, votre charmante figure, puis plus tard pour la droiture et la franchise de votre caractère, la sincérité et la confiance de votre cœur. Vous aviez de l'affection pour Marc dans ce temps-là, vous disiez à votre mère qu'il serait votre mari. Et elle de répondre en riant : « J'y donne mon
consentement. » J'ai toujours conservé religieusement ce souvenir-là, et, quand je vous; ai revue, il y a quelques jours, si grande, si belle, si bonne, mon amour l'a emporté sur ma raison. Je me suis rappelé tous les projets d'union que votre mère aurait réalisés, si la mort n'était venue nous l'enlever. J'ai donc vu en vous ma fiancée et ma femme.
— Avez-vous tenu hier la conduite, d'un fiancé?
— Non, j'ai agi comme un jaloux; je voulais me venger devons; j'étais si en colère, que j'aurais voulu tuer ce Mauvezin et vous faire souffrir autant que je souffrais; mais je n'ai réussi qu'à blesser votre amour-propre, et voilà tout.
— Alors je n'ai que de l'amour-propre ! Vous méjugez ainsi, et vous prétendez m' aimer quand même!...
• — Oui, quand même, malgré ma volonté, malgré votre ressentiment. J'ai beau faire, mon amour est plus fort que tout : vous êtes ma pensée unique, autrefois, aujourd'hui, toujours. Ce que je vous dis vous fâche peut-être; qu'importe! il faut que vous sachiez ce que j'ai souffert et ce que je souffre. Je suis à bout de courage, je ne peux plus supporter la position que vous me faites. Je vous aime sans restrictions, sans regarder en arrière, sans prévoir l'avenir, vous ne pouvez empêcher cela, et je veux vous le dire une bonne fois, dussiez-vous me haïr encore davantage.
— Marc, je ne vous hais point. J'ai de... l'amitié pour vous, et beaucoup trop! Si je ne vous aime pas comme vous le voudriez, ce n'est pas une raison pour que je sois sans cœur. L'amour ne se commande pas, il s'obtient, méritez le mien.
— Oui, oui, Marguerite, je ne le mérite pas... J'ai mal agi et je vous parle mal, je voudrais vous consoler et je tous blesse. Je suis un pauvre garçon abandonné seul sur
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la terre et déjà aux prises avec la destinée. J'avais cru trouver en vous une amie à laquelle je m'étais déjà donné corps et âme; mais je suis rude, impétueux, ombrageux; j'ai souffert trop jeune, et l'amitié m'a trop vite laissé seul. Dites-moi donc ce que je dois faire. Parlez, Marguerite!
— Il faut, croire en moi, il ne faut plus vous faire de chagrin,... ni à moi non plus, et alors...
— Alors.... alors... vous m'aimerez, n'est-ce pas? Marguerite s'était assise prés de moi. Dans mon égarement, je m'étais jeté à ses pieds et j'embrassais ses mains.
La nuit venait, et l'allée se remplissait d'ombre.
— Répondez, Marguerite ! donnez-moi un peu de courage, laissez-moi une lueur d'espoir! Vous m'aimerez, n'est-ce pas?
— Oui, me dit-elle tout bas.
Et, passant son bras autour de mon cou, elle effleura mon front de ses lèvres; puis, honteuse de ce qu'elle venait de faire, elle se prit à pleurer.
— Pourquoi donc pleurez-vous? m'écriai-je. Avez-vous peur de moi? Avez-vous honte de m'aimer?
— Je ne veux pas que vous épousiez Fanny ! réponditelle avec impétuosité.
— Fanny? Je ne comprends pas! Je n'ai jamais songé à Fanny!
— Mais sa mère et elle y pensent, et mon père...
— En est contrarié, n'est-ce pas?
— C'est à mon tour de ne pas comprendre, dit Marguerite en ouvrant ses grands yeux et en cherchant à lire dans les miens.
Je me trouvai embarrassé pour répondre. Mon oncle m'a certainement autorisé à aimer sa fille, mais non à le lui dire. Il la trouve trop jeune pour la marier ; je me sentais imprudent de devancer l'époque fixée pour mon
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bonheur en trahissant !a confiance qu'il m'avait témoignée. Comme j'hésitais à parler, Marguerite reprit :
— Je vous assure que mon père a arrangé le mariage de Fanny avec vous : voilà pourquoi je vous évite depuis que je sens que je vous aime ; mais à présent je n'ai plus ce remords. Fanny ne vous aime pas, elle me l'a écrit ce malin, et je la crois plus ambitieuse que tendre, car elle semble penser à un autre... Pourtant je ne suis pas sûre, et, d'ailleurs, c'est son secret ; mais, quant à nous, Marc, c'est bien impossible...
— De nous marier? Vous croyez cela?
— Oui, j'en suis sûre; mon père estime beaucoup l'argent, et il vous trouvera trop pauvre pour moi. Àh! Marc, quel malheur d'èlre riche !
Elle se remit à pleurer si amèrement, que je n'eus pas le courage de me taire. D'ailleurs, elle ne me semblait pas rendre justice aux sentiments de famille qui ont tant de poids et de force dans le cœur de M. Désormes.
— Non, ma chère Marguerite, lui ai-je dit, ton père est meilleur que tu ne crois. Il a voulu peut-êlre me faire épouser Fanny, qui est encore trop riche pour moi ; mais sans doute mademoiselle d'Aslafort lui aura dit que je ne lui plaisais pas, et lui, ce bon oncle, il a songé tout de suite à me garder pour lui. Oui, c'est ainsi, Marguerite, il me l'a dit presque aussi clairement que je vous le redis. Seulement, c'est encore un secret : il vous trouve trop jeune, je suis peut-être trop jeune aussi selon lui. Il veut me garder ici, me connaître, rn'éprouver, m'instruire dans l'agriculture. Hélas! je n'ai pas de dispositions; mais que ne fera:s-je pas pour reconnaître ses bontés et pour t' obtenir !
Marguerite a été d'abord moins joyeuse que surprise, et j'ai eu beaucoup de peine à lui persuader que je ne
m'étais pas trompé sur les intentions de son père. Enfin elle s'est rendue à l'évidence, et, les mains dans les mains, nous avons juré de nous aimer toujours. Chère et pure enfant,... je ne l'ai pas seulement embrassée! Mon oncle m'eût pardonné d'avoir parlé trop tôt en voyant combien je la respecte et la vénère.
n juin. — Il pleut encore. Je déteste la pluie ; mais, aujourd'hui, je l'adore et je la bénis d'être tombée par torrents toute la journée. Je ne pense plus aux recherches ethnogéniques, aux monnaies antiques; tout cela m'est égal.
Je suis heureux ! Marguerite, chère bien-aimée, j'espère en toi ! Elle m'aime donc ! J'ai peur de devenir fou !
18 juin. — J'ai fait cette nuit un rêve à propos de la légende de la Morte. Ce rêve n'a rien de bien fantastique, si ce n'est son étrange coïncidence avec un tout semblable fait parle vieux berger Carnat. Si j'étais superstitieux, je verrais là un mauvais augure. J'ai eu d'abord beaucoup de peine à m'endormir, tant j'avais les nerfs agités par les émotions de ces jours-ci, et, quand mes idées prirent une forme, j'étais couché et maintenu par une force invincible sur un mausolée au milieu d'une chambre sépulcrale que je savais être placée sous le talus du champ de la Morte. Le cadavre d'une femme, dont je cherchais en vain à reconnaître les traits, gisait à côté de moi, et je m'aperçus que son étreinte glacée était la cause de mon impuissance à me lever. Je vis par la porte ouverte Marguerite, vêtue de blanc, couronnée de feuillage, une branche de gui à la main, sortir d'un bois de chênes et s'avancer lentement vers moi ; le père Carnat et son chien noir la suivaient.
Dans mon rêve, j'avais cessé de vivre depuis longtemps, et, à mesure que Marguerite approchait, je sentais les bras de ce corps inanimé qui était près de moi redevenir
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moites et flexibles. Quand Marguerite fut devant nous, la morte se leva et descendit du tombeau pour se placer entre moi et ma fiancée.
— Va-t'en, lui disait-elle, ne l'éveille pas de son longsommeil! Il appartient au néant comme moi, laisse-le, c'est mon époux,... va-t'en!
Marguerile, qui ne semblait pas la comprendre, mareba résolument sur elle, et de sa branche de gui la frappa au visage. La morte, brisée par je ne sais quelle puissance surnaturelle, s'affaissa sur elle-même et disparut en poussant un cri si aigu, que je crus l'entendre réellement. Je sautai à bas de mon tombeau, qui n'était autre que mon lit, et je m'éveillai au milieu de la chambre.
Dès le matin, j'ai été faire une promenade ; j'ai rencontré le père Carnat. Sa manière de dire et de penser m'intéresse, surtout quand il aborde le surnaturel, et c'est làdessus que je l'amène le plus possible. Il m'a d'abord parlé de superstitions et de légendes que je connaissais déjà, et, comme je m'efforçais de rappeler à son souvenir la légende de la Morte :
— Oh! attendez, s'écria-t-il, vous me faites songer... Cette nuit, avant jour, je l'ai vue, la fade.
— Vue?
— Oui, monsieur, en rêve! C'est un drôle de rêve; écoutez ça !
J'ai bien écouté, et je ne suis pas encore revenu de ma surprise.
— J'étais, dit-il, à garder mes bêtes, le long du bois des Poquelés, quand la demoiselle de Saint-Jean, avec une figure comme un ange, des cheveux reluisants comme les rayons du soleil et tout habillée de blanc, sortit du bois.
» — Père Carnat, qu'elle me dit, faut venir m'aider à ressusciler mon amoureux.
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» Vous m'excuserez, monsieur Marc, mais elle a dit com me ça.
» Je laisse là mes ouailles sous la garde de mon chien, et je la suis. Vous étiez couché sur une manière de. tombe dans une chambre faite comme un grand four, côte à côte avec la fade, qui vous tenait serré dans ses bras à vous étouffer, si vous n'aviez point été déjà mort. Dans mon rêve, je savais des paroles pour faire revivre, et mademoiselle Marguerite tenait une herbe à la main. Je ne me souviens plus quoi nous disions tous deux, mais ça devait être quelque sortilège. Tout d'un coup, voilà la fade qui se lève et se met à crier comme une chouette en tournant autour du tombeau. Elle voulait nous empêcher d'aller près de vous ; mais la fille de Saint-Jean la fit taire en lui tapant de sa branche dans la figure ; la fade prend le chemin de la porte et se sauve du côté de Dressais en courant si vite, que l'air en ronflait. Votre bonne amie Marguerite — dame! elle l'était dans mon rêve — a été après ça vous prendre par la main; vous avez sauté en bas du tombeau, et je ne sais pas comment je me suis trouvé le maire de la commune, et j'allais vous marier devant plus de six mille personnes ! Mais voilà que tout à coup je ne vois plus mademoiselle Marguerite ni vous. Tout le monde s'en allait sur la brande. Je me suis trouvé tout seul dans des plaines de sable qui n'en finissaient plus; il faisait chaud ; j'avais perdu mes moutons et mon chien. Ah! je me suis réveillé bien en peine! Tout ça ne voudrait-il pas dire que vous allez vous marier avec la fille à M. Désormes?
Je me gardai bien de mettre le vieux berger au courant de mes affaires; mais je lui dis qu'il devait savoir mon sort et me le dire, puisqu'il était sorcier.
— 11 y a des fois, répondit-il, où je vous dirais ça tout
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d'une filée, c'est quand nies attaques doivent me prendre; niais ça m'abrège la vie d'autant. Pour le moment je ne sais rien, mais je pense que la fade vous fera du tort.
Si je n'ai que les êtres chimériques à craindre, je suis bien certain de l'heureux dénoûment de mon amour, puisque Marguerite m'aime!
Nous avons encore causé ce soir. Elle se défiait toujours de l'avenir, mais je l'ai rassurée. Elle m'a dit cent fois qu'elle n'avait jamais aimé et n'aimerait jamais que moi. Nous voilà comme deux amoureux de roman, avec le mystère pour couronner notre beau poëme, car il faut cacher à ce bon M. Désormes combien nous serons heureux de lui obéir un jour... Un jour! Pourvu qu'il ne l'ait pas fixé trop loin ! L'impalience de vivre vite me dévore déjà ! . . . Et pourtant le présent est si beau!... Mais l'homme n'a pas la vraie notion des choses actuelles : par l'élude, il se plonge trop dans le passé ; par le désir, il s'élance trop dans l'avenir.
CHASSEPAIN, NOTAIRE, A M. DESORMES
Ardentes, 19 juin 18o0.
Monsieur et cher client, j'aurais désiré aller moi-même vous porter vos comptes de tutelle, qui sont en ordre, et vous faire part, à cette occasion, d'une idée qui m'est venue; mais le temps m'a complètement manqué. Je vous l'écris donc afin que vous ayez tout le loisir d'y penser avant que nous en parlions. Je me suis trouvé avant-hier chez madame la marquise de Mauvezin, dont j'ai l'honneur de faire les affaires. Elle m'a fait beaucoup de questions sur vous, sur vos propriétés, sur votre position de
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fortune, sur vos intentions à l'égard de votre fille, sur son âge, ses manières et ses goûts. La marquise n'avait pas l'air d'y toucher, et je faisais semblant de ne pas comprendre, ce qui ne nous a pas empêchés de nous entendre au mieux. Vous savez que sa fortune est honorable : la terre de Chizé^ joutant la forêt de Bommiers, est estimée trois cent mille francs. Le marquis, qui habite Paris, a fait quelques dettes qui, selon la marquise, n'ont pas grande importance. Leur fils unique, M. le comte Adalbert de Mauvezin, apportera en dot une somme de cent cinquante mille francs. A la mort de son père, qui, entre nous, n'a pas longtemps à vivre, il se trouvera propriétaire de ladite terre et du château de Ghizé et prendra le titre de marquis.
Je n'ai pas diminué vos ressources, comme vous devez bien le penser. Enfin il faut conclure de ce qui précède que, si vous vous y prêtez un peu, on pourrait bien un jour vous demander la main de votre fille de la part de la marquise. Il parait que M. le comte a rencontré mademoiselle Marguerite chez madame d'Astafort, et qu'il a été frappé de son joli physique. Lui-même, comme vous avez pu remarquer, est un beau garçon qui n'a pas plus de vingt-cinq ans, et qui ne trouve pas au-dessous de lui de s'occuper des travaux des champs. Je sais que votre fille est encore très-jeune, et que rien ne vous presse de l'établir; mais, si je ne me trompe pas, et si le petit dieu Cupidon voulait lancer quelque flèche, on passerait pardessus les préjugés de la naissance. La barrière des castes pourrait être franchie, et votre charmante demoiselle devenir marquise de Mauvezin. Vous pourriez allier de celte façon la plus grande fortune à l'un des noms les plus illustres du Berri. Pensez-y, et nous en causerons. Becevez l'assurance de ma parfaite considération. Cuassepain.
82 CAL LIT, moi';.
DESORMES A M, CHASSEPAIN
Saint-Jean, 20 juin 18u0,
Mon cher monsieur, ce que vous m'écrivez me tombe sur la tèle comme une cheminée, et je vous demande le temps de me remettre et de réfléchir un peu. Rien ne presse, comme vous dites fort bien, et les partis ne manqueront pas à ma fille. Je connais peu .M. Adalbert de Mauvezin : c'est un joli homme, voilà tout ce que j'en sais. Je n'ai été chez la marquise qu'une seule fois, et j'avoue que ses manières de châtelaine ne m'ont point séduit. D'ailleurs, j'ai peu dégoût pour les grands, et je n'avais jamais aspiré à une aussi haute alliance pour ma fille. Si mon père vivait encore, il rirait bien de voir sa petitefille devenir marquise. Je ne dis pas qu'elle n'en soit pas aussi capable qu'une autre. Elle est aussi bien élevée qu'une demoiselle de grande maison, et il n'y en a guère de mieux tournées; mais j'avais des idées bien raisonnables pour elle, car j'avais tout dernièrment pensé à quelqu'un de ma famille, qui est son camarade d'enfance, et qui n'est pas sot. Vous entendez de qui je veux parler, inutile de le nommer. Vous savez que je voulais d'abord le proposer pour gendre à madame d'Astafort ; mais il m'a donné un coup de main dans une dispute que j'ai eue : cela m'avait fait un effet, et, ce jour-là, j'avais même sondé les idées du jeune homme assez a'droitemenl, vous le pensez bien, pour ne pas lui donner trop d'éveil. J'ai vu qu'il n'y serait pas contraire, et voilà où j'en suis. Votre proposition vient me faire réfléchir, et je suis bien aise de n'a-
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voir pas été plus loin avec lui, car il s'agit avant tout du bonheur de Marguerite, et, si M. de Mau.vezin venait à lui plaire un jour, je ne voudrais pas la contrarier. Ne précipitons donc rien. On ne se repent jamais d'avoir attendu. Marguerite n'est pas encore portée au mariage. Faites entendre à la marquise que je ne suis pas en peine de l'établir, et, si elle insiste par la suite, mon peu d'empressement à répondre n'en vaudra que mieux. Vous connaissez bien les nobles: ils croient nous faire beaucoup d'honneur, et, si nous leur montrons l'envie de leur alliance, ils ont des exigences très-fortes.
Et puis je voudrais vous voir fixé sur le chiffre des dettes de M. le marquis.
Recevez mes remerciments et mes compliments affectueux. Désormes.
P.-S. — J'irai vous voir demain. Nous nous débarrasserons de nos comptes avec mon neveu.
MARC VALERY A CADANET
21 juin 1850.
Mon cher ami, je retourne demain matin à Paris, à la suiie d'une scène absurde que j'ai eue avec mon oncle. Nous nous sommes fâchés ensemble, je ne sais trop pourquoi; mais le fait est que je ne dois pas rester davantage chez lui.
Tu sais qu'il m'avait fait venir pour régler ses comptes de tutelle. J'ai attendu vingt jours que M. Chassepain, son notaire, voulût bien les mettre en ordre. Pendant ces vingt jours, qui compteront pour moi comme une éter-
nité, je suis devenu amoureux de ma cousine. Je l'ai aimée, ou plutôt je l'aimais déjà. Je te conterai tout cela en détail, plus tard. En ce moment, je n'ai pas le courage de me rappeler tout le bonheur que je perds.
Ce matin, je suis retourné avec M. Désormes chez le notaire, où cette fois tout était prêt. M. Chassepain m'a expliqué très-clairement sans doute ma position, la mauvaise gestion de mon père et le soin que mon oncle avait eu de sauver du naufrage une somme de cent mille francs ; mais je n'y ai pas compris grand'chose, si ce n'est que j'ai eu à lui remettre vingt mille francs pour les frais de mon instruction. Il m'eût semblé injurieux envers mon tuteur de vérifier l'exactitude de ses comptes, et je n'étais pas fâché de ne rien devoir à personne. Il m'avait forcé de me payer moi-même une éducation, et j'aurais eu mauvaise grâce à ne pas l'en remercier. Je ne m'étais jamais vu à la tête de tant d'argent, et j 'étais déjà soucieux du placement de mes riebesses, quand le notaire me tira d'embarras. Il me dit que mon père avait laissé soixantecinq mille francs de dettes et me demanda si j'avais l'intention de les payer. J'ignorais l'existence de ces dettes, mais je m'empressai de lui compter la somme. Il me donna en échange un reçu dont je n'avais que faire, et, comme je le déchirais devant lui, je le vis pousser le coude de mon oncle d'un air mystérieux. Celui-ci me pria d'aller avertir Dolin d'atteler et de l'attendre; il voulait, disait-il, échanger deux mots pour son compte avec le notaire. Dolin n'avait pas dételé, et, mon oncle ne revenant pas, je partis à pied et j'arrivai à Saint-Jean bien avant lui.
Après dîner et devant ma cousine, il débuta par me faire part de ses réflexions d'un air gouailleur.
— Te voilà un peu allégé, ce me semble? disait-il. Le
poids de ta fortune ne crèvera pas ta poche ! Tu t'y entends, à faire rouler les écus ! Diantre ! tu allonges quatrevingt-cinq mille francs comme j'avale un verre de vin, moi ! Tu crois donc que cenl mille francs poussent comme de la luzerne? Tu agis comme une corneille qui abat des noix! Tu payes les dettes de ton père sans demander rien à personne et sans t' assurer que ces soixante-cinq mille francs n'ont pas été extorqués par des filous?
Je lui répondis que j'y avais été de confiance, et que je n'avais nullement songé à le consulter.
— Ce n'était pas à moi«de te dire ça devant le notaire; mais ton père a fait des affaires de fou.
— Devait-il, ou ne devait-il pas? Tout la question est là.
— Il devait, mais à des filous, je te dis!
— Ce n'est pas une raison. J'avais le devoir de tout sacrifier à sa mémoire.
— Bah! sa mémoire! Qu'est-ce qui s'inquiète de ça?
— Mais moi, monsieur Désonnes !
— Ah ! oui, voilà ! dit-il en élevant la voix, de beaux sentiments ! Tiens, vois-f.u, tu ne connaîtras jamais la valeur de l'argent. Tu donnes dans les idées nouvelles. Cultive le communisme, mon garçon, va boire du petit bleu et manger du veau froid avec les fi'ères, ça te remplira le gousset!
Et M. Désormes haussa les épaules de pitié. Marguerite voulut apaiser son père.
— Toi, va jouer à la poupée ! lui dit-il.
— Qu'avez-vous donc aujourd'hui, mon oncle?... Vous parlez comme ne parlerait pas un duc et pair à trente-six quartiers !
— Je ne suis pas noble, et je m'en vante. Je suis le fils de mes œuvres; je suis un bourgeois, fils de paysan, mais j'ai travaillé comme mon père, et nous connaissons
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la valeur de l'argent, chez nous. Il n!y a que ça aujourd'hui, et, avec toutes vos affaires de fraternité, de liberté!...
— Ah ! lui dis-je un peu surexcité, vous ne voulez plus de liberté?
— Si fait, je veux la liberté sans licence!... Mais ça n'est pas tout ça ! Crois-tu que ce soit amusant pour moi de voir un garçon de ma famille, qui pouvait jouir d'une jolie aisance et se marier convenablement, n'avoir plus que quinze mille francs, et ça par sa faute ? C'est superbe, mais c'est idiot ! Si tu crois que madame d'Astafort voudra de toi maintenant, tu te trompes bien !
Je crus n'avoir pas compris, et lui lis répéter le nom de madame d'Astafort.
— Alors, lui dis-je, c'était donc pour mademoiselle Fanny que...?
— Que... quoi?... Sans doute; mais il n'y faut plus penser!
Je regardai Marguerite, et je vis rouler de grosses larmes le long de ses joues.
— Mais, mon oncle, j'avais cru comprendre,... d'après ce que vous m'aviez dit...
— Qu'est-ce que j'ai dit? reprit-il en colère. Je n'ai rien dit! Et puis, si j'ai dit quelque chose, tu l'as mal entendu. Tu n'es qu'un sot! Voilà.
Son ton brutal et grossier me révolta, et je lui répondis vivement :
— Je ne sais sur quelle herbe vous avez marché ce soir; mais vous m'en dites trop, je n'en pourrais supporter davantage. J'en ai assez, mon oncle !
— Tu en as assez? Et moi aussi ! Bonsoir, je ne le retiens plus.
— C'est bien. Je vais partir sur-le-champ.
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— Crois-tu que je. veuille déranger Dolin pour te reconduire à cette heure? Tu partiras demain malin.
Marguerite se leva, et dit en pleurant :
— Marc, vous avez tort de le prendre ainsi, et vous, mon père, vous ne devriez pas blâmer mon cousin d'une action si généreuse, et qui lui fait tant d'honneur.
— Ah! toi aussi, tu vas prôner le mépris de l'argent? Va donc un peu t'occuper de tes chiffons, tu me feras plaisir...
Je sentis que la patience allait m'échapper, je serrai la main de Marguerite sans pouvoir lui dire un mot, et je sortis.
11 y a trois heures, mon cher ami, que cela s'est passé. Je ne sais si j'ai plus de chagrin que de colère. Je voudrais pleurer, mais je ne peux pas. Ma malle est prête, et j'attends le jour avec impatience. Je n'ai pourtant pas inventé que M. Désormes avait des intentions à mon égard. Je ne l'ai pas rêvé, c'était très-clair, et aujourd'hui il prétend n'avoir rien dit ! Je n'y comprends plus rien. J'ai la tête brisée. Adieu, mon cherCadanet ! portetoi bien, préserve-toi de l'amour et pense à ton ami, qui a la mort dans l'âme. Marc.
P. -S. — Je rouvre ma lettre pour te dire que, vers deux heures du matin, j'ai entendu Nanniche marcher à pas furtifs dans le corridor et glisser un billet sous ma porte. Il est de Marguerite, qui m'envoie quelques mots de consolation et d'espoir. Elle m'exhorte à avoir du courage. Quant à me reprocher de m'être mépris sur les intentions de son père, pas un mot. Elle sent bien que j'ai été trompé, que j'étais de bonne foi... Au moins, j'emporte son estime! Sans cela, je n'aurais pas la force de survivre au désastre
S8 CALLIIUIOE.
de mes espérances... Plains-moi, mais sois sûr que je ne finirai pas lâchement.
MADAME D'ASTAFORT A M. DÉSORMES
Dressais, 2"2 juin 1850.
Mon cher voisin, vous serez toute votre vie le même endormi. Vous ne savez vous décider à rien, et c'est vraiment pitoyable. 11 faut en finir, il faut parler à M. Marc. Fanny a beau dissimuler avec moi, je vois bien qu'elle en raffole. Quant à lui, il lui a assez fait la cour pendant mon bal pour dévoiler son amour naissant, et je crois que nos enfants s'entendent parfaitement. Agissez donc sans plus tarder et répondez tout de suite. Vous devriez vraiment avoir un peu de cette impatience que vous me reprochez. Votre indécision m'a déjà rendue assez malheureuse ! Vous savez comme je tiens à marier Fanny le plus tût possible; elle a une tête qui me fait peur quelquefois.
A vous.
Blanche d'Astafort, née Tocrtiaux.
M. DÉSORMES A MADAME D'ASTAFORT
Saiiit-Jean, 23 juin ISjO.
Chère madame, il faut remettre à plus tard la réalisalion de notre projet, si toutefois vous persistez. Mon neveu est reparti avant-hier pour Paris, où le baron de
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Weisberg le rappelle pour un travail pressé. Je ne dois pas vous cacher l'état de fortune de Marc. Après avoir payé ses dettes et celles de son père, tous comptes faits, il possède une quinzaine de mille francs, ce qui ne vous tente plus, je suppose. Applaudissez-moi donc de ne lui avoir pas parlé de Fanny, au lieu de me reprocher d'être un lambin. La lambinerie est quelquefois de la prudence. J'espère que Fanny sera bien vite consolée de la perte de mon écervelé de neveu. Nous lui chercherons ailleurs un beau mari, à moins qu'elle ne tienne beaucoup à celuici, auquel cas je pourrais en écrire au jeune homme un de ces jours ; mais je ne vous crois si folles ni l'une ni l'autre.
Votre tout dévoué et affectionné,
Julien Déformes.
MARC VALERY A CADANET
Paris, 50 juin 18'jO.
Mon cher ami, me voici de retour à Paris depuis huit jours.
Je suis comme un corps sans âme. Je ne ne peux pas me remettre au travail, je n'ai plus de goût à rien ; tout m'est insupportable et j'ai envie de chercher querelle à tout le monde. J'ai besoin de fuir loin d'ici, loin de moimême, et c'est à loi que j'écris. Tu remonteras mon courage. J'ai demandé mon congé définitif au baron de Weisberg. Je veux le rejoindre en Afrique. Je viens de m'engager dans les spahis. Marguerite m'oubliera : de mon côté, je lâcherai de ne plus penser. Ce sera mieux
ainsi. Si j'avais la chance d'arriver an moment d'une expédition, arrange-toi pour que j'en fasse partie. J'ai une colère rentrée qui a besoin de s'épancher en coups de sabre sur n'importe qui, et celui qui me tuera me rendra un fameux service. Je serai à Constantine le 10 juillet au plus tard. Je t'embrasse. Marc.