‹ CallirhoéChapitre 7 sur 15 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

RECIT DE CADANET

Marc Valéry vint me retrouver à Constantino dans les premiers jours de juillet. Il avait déjà pris son engagement de service à Paris, afin, me disait-il, de n'avoir pas à revenir sur sa détermination. Je n'eus donc qu'à l'incorporer dans mon escadron ; mais je ne lui fis pas faire grand'chose les premiers jours. Le pauvre garçon était dans une situation d'esprit déplorable, et j'eus beaucoup de peine à lui remonter un peu le moral.

— Rien, disait-il sans cesse, me pourra me consoler; je n'oublierai jamais Marguerite. Je n'aurais pas cru mon oncle si cruel ! Je pensais qu'elle m'écrirait ici ! Me regrette-t-elle seulement? Mais cette jeune fille qui sort de pension sait-elle ce que c'est que d'aimer ? Elle s'est prise d'affection pour moi parce que je me suis trouvé sur son chemin. Un chat ou un oiseau qui m'aurait devancé aurait probablement joué le même rôle dans sa vie d'enfant. Enfin il vaut peut-être mieux qu'elle m'oublie : je souf-

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frirai seul, je ne serais rien pour elle... Non, c'est impossible, elle est mon unique pensée. Ah! cette maudite fortune sera donc toujours un obstacle infranchissable? Mais... si elle allait en aimer un autre ! Après tout, ai-je bien le droit de me plaindre? J'étais fou de croire à tant de bonheur...

Enfin la kyrielle voulue des plaintes d'un amoureux sans espoir et jaloux de son ombre.

Comme il parlait un jour de se tuer, je me fâchai sérieusement; je lui reprochai de n'avoir qu'une idée fixe et non un amour véritable.

— Puisque tu veux mourir, lui disais-je, sans t'inquiéter de la peine que cela peut me faire, que ta mort serve au moins à ton pays ! Souviens-toi que tu m'avais promis de ne pas finir lâchement. Apprends ton métier, afin de ne pas faire payer tes maladresses aux autres, et je te jure de te fournir bientôt l'occasion que tu cherches.

Je le traitai mal , je l'avoue; je l'envoyai à la caserne, en recommandant à un vieux sous-officier d'avoir l'œil sur lui. Deux mois après, il savait monter à cheval, manier le sabre et manœuvrer comme s'il n'eût fait que cela toute sa vie. 11 était né soldat, lui qui s'était cru appelé à épousseter des livres et à dresser des catalogues? J'en fis un bon spahis, puis un brigadier et un maréchal des logis. Je le voyais avec plaisir reprendre peu à peu le dessus, et quand, trois mois après son entrée au corps, il reçut enfin des nouvelles de mademoiselle Désormes, il eut dès lors l'humeur plus égale ; son caractère redevint gai et ouvert, et sa figure contracta cette expression de fermeté qui semble dire: « Je serai quelque chose, ou je succomberai en route. » Il m'assura un jour qu'il ne voulait plus nous fausser compagnie comme un sot, mais gagner ses épaulettes. Il me montra la lettre de sa fiancée, qui, datée du

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mois de septembre, avait couru après lui. Elle était pleine de cœur et de sincérité , et mettait à néant toutes ses craintes. Je vouai une estime instinctive à cette jeune personne pour le bien qu'elle faisait à mon ami. Elle paraissait, elle aussi, avoir beaucoup souffert après leur séparation; le chagrin l'avait rendue très-malade, mais elle avait eu la délicatesse de n'en rien écrire à Marc avant d'être guérie. Elle avait même eu assez de volonté pour cacher à son père la force et la cause de son mal.

« J'ai été, écrivait-elle, dans une inquiétude affreuse après ton départ; je ne recevais pas de tes nouvelles. Je ne pouvais croire à ton oubli , et je me figurais tous les malheurs imaginables. Je ne dormais p'.us, et quand, vers le matin, je tombais épuisée de fatigue, c'élait pour te voir blessé, mort! Ce somme il était pire que l'insomnie. Le jour, je me cachais pour pleurer, car je ne voulais pas que mon père s'aperçût de mon chagrin. Je me suis sentie plus d'une fois entrer en révolte contre son indécision, mais Dieu me pardonnera ces moments-là, je les ai bien expiés par la douleur. Fanny m'avait avertie, dès les premiers jours où je lui avouais mon amour pour toi, que mon père ne consentirait jamais à notre union. Je ne voulais pas la croire. Ah! le bel avantage que d'être riche, pour être plus malheureuse que les pauvres bergères de nos brandes ! Je changerais bien volontiers de condition avec l'une d'elles, je pourrais aimer qui je voudrais, et je suis bien sûre que je ne te plairais pas moins sous ma cape de bure qu'avec tous mes falbalas ! »

Une autre lettre, après la réponse de Marc, lui disait: « Quelle joie, quel bonheur après avoir lu votre lettre ! 0 Marc ! Marc ! je ne vous ai pas oublié ; votre absence n'a fait que m'affermir dans mon amour, et, si ce que j'éprouvais d'abord pour vous n'était qu'un doux entraîne-

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ment, c'est aujourd'hui un attachement profond et indestructible. Enfin je vous aime , je ne sais pas de quelle façon, niais je vous aime. Cela dit tout, n'est-ce pas?... Vous avez bien fait d'embrasser la carrière des armes; je vous engage à persévérer; je vous attendrai avec courage et résignation. Distinguez-vous, ménagez votre vie , elle m'appartient, et revenez-moi avec un beau grade et une belle décoration. »

Le 7 mai 1851 , la colonne d'expédition dont je faisais partie était eu marche pour Milah. Nous allions tenter la conquête de la Petite-Kabylie, contrée montagneuse qui ressemble à la Suisse. Le peuple qui nous attendait bien armé sur les crêtes de ses montagnes n'avait jamais été soumis ni par les Romains, ni par les Vandales, ni par les Turcs. Il n'est pas très-aisé de promener dix mille hommes sur des pentes escarpées, sous le feu d'un ennemi adroit et agressif, sans laisser un peu de son sang aux ronces du chemin.

Le 11, à quatre heures du matin, nous sommes en face des Kabyles. Il s'agit de les déloger des hauteurs et de s'emparer du col Menagel. Je vais laisser parler Marc, qui écrivait ses impressions à sa cousine quelques jours après.

« Un coup de canon part, c'est le signal de l'attaque. Le cœur me bat, non de peur, mais de je ne sais quelle sensation de plaisir; la détonation, qui se répercute d'écho enécho dans la montagne, me rappelle les trois coups que l'on frappe au théâtre avant le lever du rideau. C'est pour avertir que le drame va commencer. Chacun est à son poste. Un vieux maréchal des logis de spahis, à la moustache jaune, au teint bistré, le nez fendu en deux par un coup de sabre, me regarde de travers et m'interpelle avec un accent alsacien trop prononcé:

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» — Camarade ! il s'agit de marcher droit; si tu t'écartes, tu vois ça: je pique.

» Et il me montrait la pointe de son sabre.

» Je lui réponds :

» — Ça suffit ; si vous voulez faire couper le reste de voire nez, venez avec moi.

» — Nous allons voir ça, petit. En afantl

)) Les clairons retentissent, la fusillade commence; nous partons au galop, j'entends siffler les balles autour demes oreilles, et je baisse involontairement la tête.

» — N'aie pas peur ! me dit le maréchal des logis ; les mauvaises balles ne font point de bruit; t'as pas besoin d'être si poli!

» Les coups de feu partaient de tous côtés ; mes compagnons tombaient autour de moi. Perdu dans la fumée et la poussière, je ne voyais plus, j'étais emporté par mon cheval et ne cherchais même pas à le retenir. J'entendis des cris sauvages, et je vis alors, à quinze pas devant moi, cinq ou six cents Kabyles qui, armés de fusils et de longues épées, se reformaient en bataillon. Les fusils s'abaissent, je ferme les yeux, et j'entends crépiter les balles tout autour de moi. Le désordre est dans nos rangs : ici des chevaux qui se sauvent sans cavaliers, là des morts, des blessés ; les uns pleurent en mourant, les autres meurent en jurant. A nos cris de détresse, de rage et de douleur, les Arabes répondent par des coups de fusil, et chaque décharge est suivie de leurs Y ou you! de fête. C'était sauvage et grandiose.

» — En afantl et donnons de la pointe! crie le vieux soldat.

» Nous partons à fond de train, et nous entrons dans la niasse ennemie comme deux coins de fer dans un arbre.

» Au milieu des coups d'estoc et de taille^ je n'aperçois

plus mon Alsacien : j'étais seul. J'entends sonner la charge et crier :

» — En avant ! à la baïonnette !

» Un coup de feu abat mon cheval, je me relève pour combattre encore; mais l'ennemi, en déroute, s'enfuyait dans la montagne.

» Mon vieux sous-officier, comme s'il eût voulu vérifier ma prédiction n'avait plus de nez du tout. »

Telle fut la première affaire où Marc se trouva. C'était un véritable sanglier, donnant tête baissée et renversant tout ce qui se trouvait sur son passage. Ce n'est pas une exagération de dire que les coups de sabre pleuvaient de son bras.

Je ne prétends pas raconter la campagne. Je supprimerai donc les journées suivantes, qui se passèrent en escarmouches et en pluies diluviennes. J'arrive à la seconde affaire, où Marc se distingua et fut blessé.

Le 19 mai. la tribu des Beni-Amram occupe les crêtes des montagnes. Pendant que l'infanterie grimpe à l'assaut, la cavalerie tourne la position à gauche, et, commandés par le colonel Bouscaren, nous exécutons une charge brillante et culbutons l'ennemi. Celte journée semblait décisive et paraissait devoir terminer la campagne ; mais, le lendemain, ta six heures du matin, le col de Mtà-el-Missia, par où nous devions passer, était littéralement couvert de burnous blancs. Les Kabyles avaient juré de ne pas nous laisser pénétrer plus avant, et nous voulions passer outre. Toute la cavalerie, spahis et chasseurs d'Afrique, est envoyée par des chemins impossibles, des sentiers de chèvre au revers de profonds ravins ; nous rencontrons les Arabes sur le haut de la montagne, et, pendant que l'infanterie les charge en face, nous les prenons en flanc pour les jeter dans un précipice de trois

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cents mètres. Le combat fut terrible, acharné. Poussé par une ardeur, une soif de sang que je ne peux m'expliquer, Marc s'écarta de son escadron avec quatre cavaliers à la poursuite des fuyards ; mais ceux-ci, voyant qu'ils avaient affaire à un si petit nombre, les entourèrent. Je courus à leur secours avec mon escadron, pas assez tôt cependant pour empêcher trois de mes spahis d'avoir la tête tranchée, et Marc de recevoir un coup de (lissa (sabre kabyle) sur la tête ; mais il était rayonnant de joie, et me montrait un étendard qu'il avait pris à l'ennemi.

— Les coups à la tête, disait-il, on en meurt, ou ce n'est rien; puisque je ne suis pas tué, j'en reviendrai vite.

En attendant, je le fis porter sous ma tente. Le chirurgien déclara sa blessure grave, et, quand le pansement fut fait, il me recommanda de laisser reposer le malade, mais de l'éveiller au cas où il serait pris d'hallucination ou de cauchemar. Ce phénomène se produisit bientôt, et, si je rapporte ici les paroles qui, dans le délire, échappèrent à mon ami, c'est afin de montrer que le sentiment de la préexistence et de la vie future était passé chez lui à l'état de croyance bien arrêtée.

— Oui, oui, disait-il, j'ai existe de toute ancienneté, du jour où le premier cri s est fait entendre. . . Je suis né de Dieu lui-même... J'ai transmigré dans cent existences...

Ses yeux: fixes et brillants, le timbre de sa voix m'inquiétèrent, et je lui demandai s'il me reconnaissait.

— Sans doute ! lu es le fils du combat.

— Pourquoi m'appelles-tu ainsi?

— Kad-Aneith ou le fils du combat, n'est-ce pas la même chose? As-tu donc perdu la mémoire? Regarde, ajouta-t-il en me montrant les découpures bleuâtres de l'Atlas qui se montraient par l'ouverture de la tente :

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voici les Alpes aux blanches cimes! Il faut donner le signal... Les guerriers aux longues chevelures ont soif tle combat... L'air retentit de leurs cris sauvages, et la terre tremble sous les pieds de nos chevaux... Voici l'ennemi ! Des pleurs et du sang ! Frappé,.. . frappé à la tôle. .. Pauvre Kad-Aneith !

Je cherchai à le ramener à la réalité.

-- Tu rêves, lui dis-je, ce n'est pas moi qui suis blessé.

— Je ne rêve pas, reprit-il ; je ine souviens imparfaitement peut-être, mais je me souviens ! Je crois que j'ai la fièvre, et ma tête me fait horriblement mal. A quoi bon tant souffrir pour quitter ce monde ?. .. Je n'ai pas éprouvé de douleur semblable la dernière fois que je suis mort !... Dis-moi donc, est-ce qu'il y a réellement un chien noir là-bas dans le coin?

— Non, c'est mon burnous.

— Je vois bien ton burnous, parbleu!... et le chien aussi. C'est singulier comme il ressemble à... celui du père Carnat! Et cette femme à côté de toi, n'est-ce pas Marguerite'.'... Mais ce n'est pas elle... C'est... attends donc ! . . .

— Mademoiselle Désormes ne peut être ici, et ce n'est personne.

— C'est juste, ce n'est plus rien aujourd'hui ; mais c'était... Ah! je meurs de soif!... C'est comme l'autre fois!...

Un des mes spahis nommé Kadour, un enfant du désert, en ce moment de planton à la porte de ma tente, vint se mêler à notre conversation et me dit, dans son baragouin demi-arabe, demi-français, que, si je donnais à boire au blessé, lui homme mort! Il se permit même de critiquer le pansement du chirurgien, et me proposa de guérir Marc; mais je n'avais aucune confiance dans la science de Kadour, et je le renvoyai à son poste.

Marc souffrait de plus en plus; il n'avait plus le délire, mais il gémissait douloureusement en tenant sa tête à deux mains.

— Cadanet, me dit-il, je sens que je vais mourir. Tu diras à Marguerite que je l'aimais plus que ma vie, puisque c'est pour elle que je me suis fait tuer... Oh! je souffre trop! s'écria-t-il en arrachant tout d'un coup l'appareil qui lui ceignait la tèle.

Le chirurgien que j'avais envoyé chercher entra dans ce moment, lui posa la main sur le front, examina l'œil, et, se tournant vers moi :

— C'est un homme perdu, dit-il en s'en allant; il n'y a rien à faire.

Mon pauvre ami me rappela d'une voix faible et me dit:

— Tu vois bien que c'est fini pour moi dans ce monde ; c'est à recommencer ailleurs ! Coupe-moi une mèche de cheveux que tu porteras à Marguerite. Embrassons-nous, et adieu, ou plutôt au revoir !

Il se rejeta en arrière. Je le crus mort, et je m'abandonnai à ma douleur. Quand je relevai la tête, je vis Katlour qui rasait les cheveux de Marc, étendu sans connaissance.

— Que fais-tu là? m'écriai-je.

— Allah est grand! dit-il; moi, tebib (médecin). Ton chirurgien pas savoir! Marc pas mort! Laisse-moi faire!

Tout espoir de le sauver n'était donc pas perdu. Je me rattachai à cette idée avec énergie et poussai Kadour à agir promptement. Il avait apporté une gamelle où fumaient je ne sais quelles plantes aromatiques. Après avoir lavé la blessure avec la décoction de ces herbes, il les pétrit et en fit un large cataplasme qu'il appliqua; puis, avec mon aide, il fit avaler à Marc ce qui res[ait dans la gamelle, et

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attendit. Quelques instants après, il me dit d'un air pénétré :

— Allah nous l'a rendu !

Et il alla se prosterner devant la lente, la tête tournée vers l'orient, pour prier et remercier Dieu.

Marc fut hors d'affaire en quelques jours, et, quand il sut que c'était à Kadour qu'il devait la vie, il se l'attacha personellement et en fit son ami.

C'était comique et touchant tout à la fois d'entendre ce grand diable à peau bistrée parler de Marc aux autres spahis.

— Lui, disait-il, chien de chrétien, c'est vrai, mais grand esprit; lui, fils d'Allah, savoir plus que les fils de Sidna-Mohamed (Mahomet) et de Sidna-lssa (Jésus-Christ) ! Lui croit jamais mourir. Moi dire comme lui, et moi savant, fils de savant! Allah est avec lui, et Allah est grand!

11 avait si bien endoctriné ses coreligionnaires sur le compte de son grand ami, comme il l'appelait, que Marc passait presque pour saint parmi les musulmans de notre escadron. La prise de l'étendard ennemi et sa blessure lui valurent la croix de la Légion d'honneur. La mort de mon capitaine m'ayant appelé à prendre le commandement de l'escadron, je me fis remplacer dans le mien par Marc lorsqu'il fut rétabli, et il put continuer la campagne comme sous-lieutenant. Quand elle fut terminée, mon avancement sur le champ de bataille, ainsi que celui de mon ami, fut ratifié. A propos de la blessure de Marc, j'avais cru devoir écrire à M. Désormes, le seul parent qui dût s'intéresser à lui. Je le mettais au courant de la situation de son neveu, et je l'engageais à lui adresser un mot d'amitié, qui serait un véritable baume à ses blessures. Je pris la liberté d'écrire aussi à mademoiselle Marguerite quand Marc fut hors de danger, afin de la tranquilliser, et

peu de jours après, je reçus d'elle quelques lignes de remercîments. De monsieur son père, pas un traître mot. Je jugeai le vieux assez rancunier, mais peu poli.

Je citerai ici un passage d'une lettre de Marguerite à Marc qui nous mit un peu au courant de ce qui se passait à Saint-Jean.

«Juin 1851.

)> Nous étions dans le salon, Fanny et moi; nous faisions de la tapisserie, madame d'Astafort se tirait les cartes, papa lisait le journal. Tout à coup il jette un cri qui nous fait toutes sauter de peur, et dit :

» — Marc est décoré !

» Tu me l'avais écrit; mais, comme mon père ne me parle jamais de toi, j'avais gardé ce secret pour moi seule, et je fis celle qui ne sait rien en lui demandant niaisement :

» — Qu'est-ce qu'il a donc fait pour ça?

» — Mon Dieu ! que lu es sotte, ma pauvre enfant! il est militaire, lu le sais bien !

» — Mais vous ne me l'aviez jamais dit, mon père ; pouvais-je le deviner?

» Et j'ai lu tout haut le paragraphe qui concernait ta nomination; je l'ai relu ensuite trois fois toute seule. J'y voyais la volonté de me plaire et l'espérance d'obtenir ma main. Je me rappelai le commencement de ta dernière lettre : « Vous m'avez dit d'être décoré, et j'ai voulu » l'être... » Mon père m'a arraché le journal des mains en me reprochant de l'apprendre par cœur.

» Madame d'Astafort, qui, en parlant tout haut, s'ima-

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gine toujours qu'on ne l'entend pas, a crié dans l'oreille de Fanny :

» —Ah ! si Désormes avait su se décider à quelque chose ou se montrer un peu moins chiche envers son neveu, et toi, si tu avais su t'y prendre, il serait ton mari maintenant.

» Fanny, impatientée, leva les épaules et répondit en me regardant :

» — Je n'ai jamais eu de goût pour le mariage, et pour ce mari-là encore moins que pour un autre ; un homme qui m'aurait plantée là au bout de quinze jours pour courir les bibliothèques et les musées ! un homme qui ne pense qu'à la science, qui se serait moisi dans les livres! Et puis, si je l'avais épousé, il n'aurait pas été se faire décorer en Afrique!

y — C'est juste, dit mon père.

» Je me suis penchée vers Fanny, et lui ai dit tout bas à l'oreille, en faisant allusion à la fable de la Fontaine :

» — fis sont trop verls !

» Fanny, pâle de colère, a cassé son aiguille et m'a répondu :

» — Mais bons pour Marguerite !

» — Qu'est-ce que vous chuchotez? a dit mon père. Allons! on voilà assez sur le compte de mon neveu; il fait son devoir, il n'y a rien à dire de lui.

» Fanny n'a pas répliqué un mot, et, quand nous avons élé seules, j'ai bien vu qu'elle était furieuse. Elle ne t'aime certainement pas; mais elle est jalouse de tout bonheur qui m'arrive, je le vois bien à présent.

» Le père Carnat vit toujours. Il ne me rencontre jamais sans me demander des nouvelles du jeune monsieur, avec un air malin qui me fait honte. On dirait que ce vieux est véritablement sorcier. Il m'a dit t'avoir vu en

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