‹ CallirhoéChapitre 8 sur 15 · C.ULIRIIOE · texte numérisé non relu

C.ULIRIIOE

rêve bien loin, de l'antre cûlé d'un grand étang bleu, au milieu de brandes sans verdure, dans le pays du soleil et de la soif. »

Le vieux bonhomme avait deviné juste. Nous étions partis pour une nouvelle expédition dans le Sud, nous allions renforcer la garnison de Biskra, afin de maintenir dans la soumission les tribus du Zab; mais nous n'eûmes guère qu'à nous préserver de la chaleur, qui, en celte saison, monte à quarante-six degrés centigrades à l'ombre, et ne descend pas au-dessous de trente-six pendant la nuit. Au lieu de faire le coup de feu, nous nous sommes livrés à l'horticulture, et nous avons créé un jardin d'acclimatation.

a ... Notre oasis, écrivait Marc à sa cousine, a trois lieues de circonférence. La forêt de palmiers qui entoure la ville nous permet de respirer un peu moins de chaleur, surtout aux bords de l'oued Kantara , jolie rivière dont les eaux sinueuses descendent des pentes des monts Aurès. En face, le grand désert à perte de vue, triste, sec et aride; océan de cailloux et de sable. J'aime à parcourir ces lieux incultes ; je me figure que ma volonté, ne rencontrant aucun obstacle, doit arriver plus vite vers vous. Je voudrais bien la suivre, en chair et en os, cette volonté qui, plus rapide que la foudre, franchit des espaces incommensurables, voit dans le passé, le présent et l'avenir tout à la fois. Rien ne l'arrête, ne la surprend, ne l'effraye; la volonté, c'est la fille de Dieu ! Elle est plus forte que sa sœur la réflexion, vierge calme et réservée qui pèse toutes nos actions, et se renferme dans sa froide justice. Je sais, pour ma part, qu'il est inulile de chercher un frein à la première, et je sens qu'elle mettra tout en œuvre pour conduire mon pauvre moi vers son but unique : vous! »

Je reçus enfin une réponse de M. Désormes. Il lui avait fallu plus de trois mois pour réfléchir. C'était peu pour un homme aussi indécis que me l'avait dépeint son neveu. Je rapporte textuellement cette réponse, parce qu'elle m'a toujours paru fort curieuse.

« Saint-Jean, 50 août 1831.

» Monsieur, tout ce que vous me dites de mon neveu me touche vivement, et, bien que je sois peiné de le savoir blessé, je suis très-satisfait de le voir réussir dans la carrière des armes et. obtenir des récompenses glorieuses. Je regrette que nous nous soyons quittés sur une querelle qui ne méritait pas de faire tant d'impression sur lui. Pour moi, je vous avoue qu'au bout de deux jours je n'y pensais plus. C'était à la suite d'un malentendu qui lui a profité, grâce à Dieu, mais qui n'aurait pas dû lui venir en tête.

» Puisque vous êtes son ami, je dois vous faire part, monsieur, des motifs qui ont dicté ma conduite envers lui. Je vous paraîtrai léger, incertain, égoïste peutêtre; mais je pensais au bonheur et à l'avenir de mon unique enfant.

» Je dois vous dire que madame Désormes avait, de son vivant, pensé à marier Marguerite avec son cousin pour des raisons de sentiment de famille qui sont de peu d'importance. Ce projet ne m'était pas antipathique alors, et je gardais mon .neveu près de ma fille pendant les vacances, afin qu'ils s'habituassent l'un à l'autre. Ma fille avait cinq ou six ans, mon neveu douze, un amour entre eux n'était donc guère à redouter, et je permis cette intimité jusqu'au jour où le père de Marc vint à dissiper fol-

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lement toute sa fortune. Je vous avoue que la conduite du père me fit mal augurer de celle que le fils pourrait tenir un jour, et je coupai court aux projets d'union que ma femme encourageait. Je remis mon neveu au collège, et, après la mort de son père, je le laissai se tirer d'affaire tout seul. Je n'étais pas fâché de le voir manger un peu de vache enragée; j'espérais qu'il apprendrait, pendant ce temps d'épreuve, à comprendre ce que c'est que la vie et la société; mais on ne corrige pas les instincts, et je vous dirai que, lorsque je lui eus remis ses comptes de tutelle et que je le vis verser entre les mains de mon notaire presque tout ce qu'il possédait pour acquitter les dettes de son père sans rien vérifier ni contrôler, je fus irrité de son mépris pour l'argent.

» J'ai pourtant admiré son désintéressemeut, mais je i'ai trouvé déplacé. J'avais déjà étudié son caractère les jours précédents, et j'avais vu qu'il n'avait rien de sérieux dans la tète. Il s'amuse d'une fleur ou d'une antiquaille et reste indifférent à tout intérêt matériel. Il sait beaucoup de choses inutiles et ne connaît pas les premiers mots de la vie pratique. Enfin c'est un garçon aimable, je l'avoue, mais plus enfant que ma fille, et ce n'était pas là le gendre qu'il me fallait.

» Je me suis donc mis en colère lorsqu'à mes reproches '1 a répondu comme s'il avait compté épouser ma fille. Il était chez moi depuis une quinzaine et j'avais en effet un mariage pour lui en tête , mais avec une autre personne qu'il n'a pas eu le bon esprit de considérer comme elle le mérite.

» Je ne dis pas que l'alliance de Marc Valéry eût été au-dessous de Marguerite, puisque nous sommes tous des enrichis sans naissance. Je ne reproche point à un jeune homme d'être pauvre quand il n'y a pas de sa faute, et

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môme, si Marc se fût montré plus sérieux dans ses idées et meilleur appréciateur de la fortune gagnée à la sueur du front de mes pères, je ne dis pas que je n'aurais point repris l'idée de ma défunte femme; mais il en a pensé autrement, puisqu'il m'a froissé dans mes principes sur la politique et la propriété, et dès lors je lui ai démontré qu'il s'était trompé en se croyant autorisé à me demander ma fdle.

» Bien heureusement, ma fille ne s'était point aperçue de ses illusions, et elle n'était encore ni d'âge ni d'humeur à les partager. J'ai agi de manière qu'elle ne s'en doute jamais, jusqu'au jour où, bien rassis et mariés l'un et l'autre, ils en riront comme d'une niaiserie de jeunesse.

» Il se présente une très-belle position pour Marguerite, position qu'elle aura le bon sens d'accepter, j'espère. Je sais qu'elle a toujours eu de la répugnance pour le mariage ; mais j'avance en âge, et je voudrais bien voir, avant de mourir, mes petits-enfants en état de s'embarquer sur l'océan de la vie. Je compte bien, d'ici à trois mois, en avoir fini avec cette grave affaire, et, si Marc veut me donner plein pouvoir, je me charge encore de lui trouver un joli parti dans nos environs, auquel cas nous pourrions foire un double mariage avant Noël.

» Veuillez lui faire part de ma proposition; vous pouvez même lui montrer ma lettre, si vous le jugez convenable.

» J'espère aussi, monsieur, que, dans l'occasion, vous voudriez bien nie faire l'honneur d'accompagner votre ami ; je serais heureux de faire la connaissance d'un officier aussi distingué que vous.

» Recevez, monsieur, etc. »

Je ne jugeai pas prudent de montrer cette lettre à Marc.

Je. le voyais calme, de bonne humeur, plein de force et de santé. Il s'inquiétait bien parfois de rester longtemps sans nouvelles de sa bien-aimée; mais il n'avait plus de ces moments d'exaltation qui me faisaient peur. J'espérais même qu'à la longue il pourrait combattre sa passion et qu'elle s'éteindrait peu à peu. Je ne voulus donc pas raviver la flamme mourante: j'agissais ainsi dans son intérêt, prévoyant bien que M. Désormes ne lui accorderait jamais la main de sa fille. Le jour où Marc apprendrait qu'il la donnait à un autre, il recevrait certainement un coup terrible, mais je serais là pour le soutenir et le réconforter.

Deux mois se passèrent sans aucune nouvelle du Berri : j'accusais déjà mademoiselle Désormes d'avoir tout oublié. Je l'en blâmais, et cependant j'aurais désiré que cela fût : la position eût été nettement tranchée; mais le caractère expectalif de M. Désormes devait la prolonger encore peu* dant une année. La correspondance entre les deux amants reprit et se soutint sans qu'il s'en doutât, et Marguerite ne montrait aucune inquiétude sérieuse d'être mariée contre son gré. « Si mon père a quelque projet de ce genre, disait-elle, il me le cache si bien, que je me sens le droit de lui cacher de mon côté la résolution que j'ai prise de n'être jamais à un autre que toi. »

J'aurais mieux aimé qu'elle fit quelque tentative pour ramener son père à ses premières idées ; car, grâce aux dénégations maladroites de la lettre de M. Désormes, il était évident pour moi que les avances de l'oncle avaient été très-claires, et que Marc n'avait pas rêvé. Il plaisait à M. Désormes]de regarder ces avances comme non avenues et de pardonner ses propres torts. La modeste position de Marc ne permettait pas à celui-ci d'insister, mais c'était à Marguerite de. le faire. J'en concluais que cette enfant

manquait de courage et d'initiative : la suite fera voir que je me trompais...

Nous étions revenus à Constantine depuis plusieurs mois, Marc venait d'èlre promu au grade de lieutenant le 15 août 1852, quand il reçut une lettre de sa cousine, qui le rappelait vers elle comme un sauveur.

«... Mon père m'a déclaré, disait-elle, qu'il avait engagé sa parole à M. Adalbert de Mauvezin. Il paraît qu'il y songeait depuis longtemps. Le vieux marquis étant mort il y a un an, on voulait s'assurer de la position de fortune. Il paraît qu'il laisse quelques dettes, assez pour que monsieur son fds ait grand besoin d'une femme riche, pas assez pour que mon père refuse d'acheter à ce prix un titre pour sa fdle.

» J'ai résisté, disant que ce beau monsieur avait fait et faisait peut-être encore la cour à Fanny. Mon père n'en a fait que rire, et Fanny, de son côté, prétend que cela n'a jamais été sérieux. Je ne comprends plus mon père avec sa fantaisie de m'anoblir, lui qui était si rogue avec les gentilhommes, et je ne comprends jamais Fanny avec ses airs ironiques et dédaigneux au beau milieu de ses caresses et de ses épanchements.

» J'ai eu beau faire et beau dire : c'est décidé ! Je n'ai pu obtenir que trois mois de répit; mais, si d'ici là tu n'es pas près de moi, et si l'on me traîne à la municipalité, je dirai un non qui fera de l'esclandre dans le pays. J'en ai menacé mon père, mais je ne le reconnais plus : il a une volonté à présent. Moi, j'en ai une aussi, et je lui ai déclaré la guerre, une guerre sourde ; j'ai besoin d'un aide de camp, et je t'ai choisi. Tu vas commencer par m'obéir aveuglément, sans réflexions, sans observations. Notre bonheur en dépend. D'abord, tu vas écrire à mon père pour lui demander pardon du passé, et tu ne diras

pas un mot qui ait rapport à moi. Nous devons jouer l'indifférence, ou tout est perdu. J'ai des projets que je te dirai. Je connais mou père mieux que toi... Mais il faut que tu sois ici; viens vite. »

Cette lettre bouleversa mon pauvre Marc. A coup sûr, ce n'était ni une tête faible, ni un de ces caractères malheureux qui n'acceptent pas la vie avec ses épreuves. Seulement, je m'aperçus de l'obstination de son amour à l'intensité de sa jalousie, et je dois ajouter que dans cet amour il y avait comme une fatalité de parti pris devant laquelle échouaient tous les raisonnements. J'eus beau lui représenter qu'il n'avait pas sujet d'être jaloux, que Marguerite l'aimait et le lui prouvait. :

— Oui, oui, disait-il; mais la seule pensée qu'un autre homme la regarde et cherche dans ses yeux un encouragement me rend fou de colère ; je ferai payer cher à ce hobereau ses œillades amoureuses! Vois-tu, c'est l'ennemi de ma vie, celui qui me dispute Marguerite! Quel qu'il soit, sa destinée est de périr, s'il ne renonce à elle !

Je cherchais à le calmer et à lui faire comprendre qu'il valait mieux pour son honneur renoncera ce malheureux amour. On ne manquerait pas de dire qu'un garçon sans le sou comme lui ne cherchait à épouser mademoiselle Désormes que pour ses écus. Je le suppliai de bien réfléchir avant de faire ce voyage. Il lui fallait obtenir un congé du général, et il avait d'ailleurs trois mois devant lui; donc, le feu n'était pas encore aux poudres. Je lui représentai aussi combien il serait humiliant pour lui d'avoir à feindre avec son oncle, quand même celte ruse eût dû sauver Marguerite. Celle-ci eût mille fois mieux fait de rcTuser nettement la demande de Mauvezin que d imposer à Marc un rôle indigne de lui. Ceci avait

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ébranle sa résolution ; niais la vie tendue et violente des camps, le climat, certains accès nerveux, suites de sa blessure à la tète, avaient redonné à Marc une surexcitalion qui ne lui permettait plus d'être bien maître de luimême. Dans certains moments, il se reprochait de s'être fait aimer de sa cousine; il disait qu'elle eut été plus heureuse s'il ne l'avait pas connue, et puis la jalousie le torturait.

— Non, elle ne peut en épouser un autre que moi, car elle n'apporterait plus un cœur qui n'aurait battu pour personne, et ce serait déjà un adultère moral. Elle m'appartient, et ne peut appartenir qu'à moi ! On pensera ce qu'on voudra; je passerai, s'il le faut, aux yeux du monde, pour un ambitieux qui a voulu spéculer, mais elle sera ma femme, ou je me tuerai. Je l'aime plus que mon sot amour-propre de pauvre! Je ferai taire mon orgueil et ma raison : je lui sacrifierai tout, même mon honneur, s'il le faut, et si elle le demande.

11 n'y avait plus moyen de raisonner; il était monté à un diapason trop élevé pour moi, et je le laissai agir selon son inspiration, ou plutôt selon le désir de sa cousine. Je me décidai alors à lui faire part de la lettre de M. Désormes.

— C'est bien, dit-il : il m'invite à la noce, j'irai; mais le futur dansera sur un air de ma façon! Mon oncle veut me marier avec la fille d'une de ses amies? Parbleu ! il n'est pas besoin d'être sorcier pour deviner que c'est toujours Fanny. Voilà mon prétexte tout trouvé. J'irai ; mais l'époux de Marguerite, ce sera moi ou personne ! En attendant, je vais écrire au cher oncle pour lui dire de ne pas m'engager avec la jeune fille aux grands yeux avant que je l'aie revue. Je ferai semblant de réfléchir et de me gratter l'oreille comme lui... Oui, oui, je vais me

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