‹ Calvin et l'église de GèneveChapitre 3 sur 12 · PREMIÈRE PARTIÉ · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIÉ

Considérations générales sur Calvin ; $on caractère ët son influence.

Pirmi les grands esprits qui brillérent dans le 16.° siècle et fondèrent une Église noüvelle, Calvin mérite sans doute l’une des prethières places. L’observateur éclairé s’arrête volontiers à la vue d’un être aussi extraordinaire par sa force morale que par ses lumières, et se demande : Comment ce grand homme est-il sorti des mains de la nature ?

Coriment fût-il entraîné à de si hautes entreprises ? qui était-il et quelle influence a-t-il exercée par son puissant génie sur ceux qui l'envitonnaient, sur son siècle et l’avenir ?

Tous les grands hommes sortent certainement grands des mains créatrices de la nature ; il en fut de même de Calvin. Sous le rapport des qualités physiques, il n'avait rien de remarquable. Sa taille était moyenne, son corps grêle, sa figure pâle et son teint jaunâtre; dans les dernières années de sa vie, des maladies continuelles le rendirent extrèmement maigre : toutefois ses yeux vifs et perçans témoignaient de la vivacité de son esprit. Mais si le réformateur de Genève n’était pas distingué par son extérieur, il avait recu de l'Etre-Suprême une foule de qualités morales et intellectuelles. Une conception prompte ; une dialectique forte et petsuasive; un entendement supérieur , habile à discerner le vrai du faux , et à découvrir toutes les circonstances utiles ; une mémoire étonnante qui n’oubliait rien , et se rappelait après de longues années ce qu’elle avait une fois connu ; une gravité pieuse, qui le fit dès sa jeunesse rigoureux censeur de ses amis ; un caraclère be et épuré; un vif amour de la vérité et de la justice ; joint à une haine aussi ardente de tout ce qui tenait à l'injustice , la tromperie ou la bassesse; un

courage inébranlable , qui ne s’effrayait d’aucun danger ; une présence d'esprit , qu'on mettait difficilemient en défaut, et une persévérance invincible à s’attacher aux choses reconnues bonnes et vraies : tels étaient les dons naturels qui constituèrent le grand génie de Calvin , et répaudirent tant d'éclat sur sa laborieuse existence. À ces qualités, il joigaait un zèle infatigable, qui l'éleva déjà dans les écoles de Paris au-dessus de ses condisciples , et l’entraînait avec une telle force vers les études , qu'il se refusait presqu’entièrement le sommeil. La réunion seuie d’un zèle aussi opiniâtre avec des talens distingués put lui permettre de publier, dans sa vingt-seplième année, l’esquisse de son grand ouvrage, inhitulé : Instituto religionis christianæ. Quoique sa santé fût très-endommagée par les travaux de l'esprit, qu'il porta jusqu'à l'excès ; quoique , plus tard , il se vit accablé par des maladies continuelles et des maux de toute espèce, il conserva cependant toute la vigueur de son activité jusqu’au dernier jour de sa vie.

Doué, comme nous l'avons dit, d’une concepüon facile, d'une puissance de raisonne=

(4) ment admirable et d'une mémoire. prodigieuse, Calvin dût bientôt acquérir des con:

naissances très-étendues. Il était si versé dans la théologie , qu'il fut regardé par son Eglise comme lé premier savant de l'époque dans celte matière , et qualifié même par plusteurs du titré générique : Le T'héolosien. Il con+ naïssaït à fond l’histoire ecclésiastique, autant du moins que le permettaient alors les moyens d'études de cette partie , et ik en faisait un emploi très-habile. It s'était familiarisé avec les classiques de l'antiquité, et s'imposait même le devoir de relire chaque année les ouvrages de Cicéron. Ea langue Jatine lui était aussi très-familière , et al Pécrivait avec plus de pureté et d'élégance que Ja plupart des auteurs de son temps. Ses connaissances dans fa langue grecque n’allaïent pas aussi loin, et il resta toujours fort en arrière de Mélanchibon dans cette branche d’études. Il ne savait d’hébreu que le juste nécessaire pour comprendre la Bible, et il est vrai de dire que, dans le 16.° siècle, cette langue n’était connue que d’un petit nombre de théologiens , puisque Luther lui-même lapprit dans un âge avancé ; la plupart

(5) des livres nécessaires pour l'étude de l'idiome sacré n'étaient pas encore faits, ce qui la rendait infiniment. plus : difficile, à apprendre. Comfne traducteur des saintes. Ecritures ÿ Calvin s’attacha plus aux. choses qu'aux expressions; cependant, sa-profonde intelligence et son tact ingénieux. lui firent quelquefois trouver fort heüreusement le sens des mots. fl possédait la philosophie ancienne et scholastique', et dans la dialectique il ne trouva pas d'égal; c'était une catreprise di£ficile que de vouloir discuter avec lui sur des malières religiéuses.: L'histoire des. peuples et! des empires avait occupé son attention, etses écrits sont riches en exemples el éclaircissemens hisiariques. IE avait approfondi la science du droit, et il.en. fit un fréquent usage. dans ses ouvrages exégétiques et Po- Témiques, où il s'attache quelquefois à exa- | miner les diverses constitutions religieuses et politiques ; cette science lui devint aussi “fort utle dans plusieurs circonstances 1mpor- Mantes. Comme prédicaleur,, il ne. se disingua point par une éloquence brillante ; ses sermons, ainsi que ceux de Buther, ne sont nullement des discours enluminés par des

(6) fleurs artificielles, mais plutôt des explications de divers passages de la Bible. Au reste, dans ses autres écrits, Calvin se montre éloquent et plein de pensées profondes et d’observations ingénieuses. Il était ennemi de cet art de rhéteur , qui se montre par des tableaux étudiés et ne dit presque rien, malgré son abondance de mots sonores et de périodes arrondies (*). Pour la discussion , il était peut-être l’écrivain le plus conséquent de son siècle. Ses idées sont toujours liées avec ordre , et il ne s’écarte jamais de la question. Ses principes en théologie ne vas riaient pas ; il aimait les notions claires, les distinctions exactes, les définitions luminéuses. Ses preuves et ses argumens sont jus-

()« Dans mes instructions sur la Religion chrétienne, je ne veux pas m'étendre long-temps sur quelqués qualités particulières , ni.m’abandonner « à de longues exhortations. Il sera peut-être temps plus tard pour de pareilles déclamations, ou plu- « Lôt je veax les laisser à d’autres, parce que je n’y « suis nullement habile. J'aime de ma nature la brie- « velé, et je ne réussirais er aucune manière, si je « lôchais d’être plus long. »

Institutio religionis christinæ.

(7) tes et amenés avec beaucoup de précision sa polémique est subtile, vigoureuse, et elle frappe toujours au véritable but.

Ces qualités intellectuelles. formèrent le grand théologien, le docteur persuasif, le champion victorieux de la Réformation ; mais des qualités morales firent encore de Calvin le réformateur infatigable des mœurs et de l'Eglisé, et lui acquirent des droits plus durables à l'estime des gens de bien, La foi et les bonnes œuvres, la pratique et la théorie se montraient constamment chez lui dans l'union la plus intime ; une Réformation , qui n'aurait amélioré que les idées, sans épurer aussi les mœurs, ne paraissait d'aucun prix à ses yeux. Aussi montra-t-1l la plus invincible ténacité à établir une censure ecclésiastique , qu'il maintint, malgré des appositions violentes et sans cesse renouvelées., Quoique l'argumentation fût la partie où brillait principalement son esprit, il ne fut pas seulement dialecticien et auteur d’écrits polémiques. Une intelligence vraiment supérieure ne s'attache pas uniquement à des mots et des raisonuemens stériles, mais cherche surtout l'union de la foi ct de la vertu.

(8) C'est vers ce but que le dirigèrent sa piété éclairée et sa vénération pour les samtes Ecritures , dans lesquelles on trouve à cha-: que page des préceptes excellens pour la vie terrestre. Son premier ouvrage, écrit pendant son séjour à Saintonge, content moins de théories que de vérités pratiques, et dans ses autres productions exégétiques, il tâche toujours de ramener Pexplication de la Bible aux devoirs que l’homme doit remphr icibas. Il blâÂme avec beaucoup de sévérité ceux qui n'ont de chrétien que le titre et une [oi stérile. « De quel droit ,' dit-il (*), se glori- « fient-ils de son saint nom? Ceux-là seuls:

« oùt la communion avec le Christ, qui le « connaissent véritablement, suivant la pa-- « role de l'Evangile. Mais, d’après le témoi- « gnage de l'Apôtre (Ep. aux Éphés. 4, 29), « tous ceux qui n'ont pas dépouillé le vieil « homme corrompu par les convoitises char-

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nelles, pour revêtir fe Christ, ne connais-

sent pas véritablement le Seigneur: En:

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effet, la doctrine chrétienne n’est pas une

affaire des lèvres, mais de la vie; elle ne

() [nstitutio religionis christianæ.

« repose pas seulement sur-lentendement « et la mémoire, comme les autres sciences, « mais elle n’est réellement concue, que lors: « qu’elle remplit l'âme et pénètre dans l'in- « térieur du caractère humain. »

À sa vénération profonde pour Dieu , se joignait naturellement une vénération. aussi sincère pour les saiutes-Ecritures. La volonté de l'Etre-Suprème, qu'on y trouve révélée, était pour lui sainte etinviolable ; les préceples de foi, tirés de cette source, lui paraissaient au-dessus. de toute ‘contestation. En combattant-pour cette vérité et celte justice divines , 1 ne voyait aucun péril, ne mesurait. aucun obstacle: Sou :courage dans la lutte avec. d'erreur. et le vice, et son désir opiniâtre ‘du bien , avaient un. fondement religieux et en étaient d'autant plus inébranlables. Dans lesexemples des hommes pieux de l’Ecriure sainte, qui durent lutter contre la corruplion de. leur siècle , il trouvait des consolations et des encouragemens pour | soulenir l'auguste cause quil avait embrassée (*). Le ne trouvait rien de plus odieux

() 7° ses introductions aux psaumes et au prophète

(10) que de dénaturer une partie de la vérité divine pour des considérations humaines, de n’en reconnaître qu'une partie , ou de la mêler avec l’erreur.et l'injustice. Il écrivait à Mélanchthon , pour l’engager à faire connattre toute sa pensée, au sujet de la discussion sur la sainte Cène : « Qand même nos en- « nemis nous opposeraient l'exemple du monde entier, il faudrait y puiser un zèle plus ardent et porter nos regards vers le Juge céleste, sous les yeux duquel nous combattons. Quoi ? la sainte troupe des An- « ges, qui nous encourage par son exemple « et nous guide sur le chemin du vertueux « courage , nous verra népligens et amollis!

« Toute l’armée du Père céleste ne doit-elle « pas être notre soutien ? Ou l'Eglise ter- « restre de Dieu n’aura-t-elle aucune in- « fluence sur nous, elle qui combat pour

Ezéchiel. Dans ce dernier ouvrage , il dit , entr’autres : « Les philosophes peuvent faire paisiblement « desdiscours fort ingénieux sur les vertus; mais l’in- « vincible opiniâtreté des hommes saints dans l’exer- « cice de la piété, nous engage à haute. voix à les &« imiter.» PV. encore ses commentaires sur le Ps. 33, Ÿt, 3

C1) « nous avec ses vœux, tandis qu'elle est ex- « citée par notre conduite? Tel sera mon but, et je ne perdrai pas courage, quand même toute la terre voudrait m'imposer si-

lence..…… Je sais bien ce qui plaît au monde « et ce qui lui est odieux; mais je ne connais « rien de plus beau que de suivre lexemple « du Maître (le Christ ). Je ne doute pas « même que cette sincérité ne soit enfin plus « agréable aux hommes pieux et éclairés, « que cet art équivoque et variable d’en- « seigner, qui met au jour une crainte hon- « teuse. Je te conjure donc de faire bientôt «ce dont tu reconnais être redevable à Dieu et à son Eglise. »

Calvin ds que les choses Lhiines n’exerçassent aucune influence sur l'Eglise : aussi voyait-il avec beaucoup de peine que personne n'osait s'opposer à Luther dans la question sur la sainte Cène; tandis que Mé- Jlanchthon et une foule d’autres hommes disüngués ne partageaient pas l'avis du réformateur Saxon. « Je puis bien supporter, « écrit-il encore à Mélanchthon , qu'il (Lu- « ther) jouisse de la plus haute considéra- « tion; plût à Dieu qu'il pût seulement se

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(12,3 maintenir dans de justes bornes! Mais il faut voir. dans l'Eglise, jusqu'où l'on doit obéir.aux hommes. C’en est fait d'elle , lorsqu'un seul possède. plus de pouvoir que tous les autres , surtout lorsqu'il ne s'attache pas à rechercher jusqu’à quel point il lut est permis d'aller. Nous laissons au moins un déplorable exemple à la postérité, puisque nous sacrifñions volontiers toute notre conviction, plutôt que d’oppo-

ser la moindre résistance au sentiment‘d’un

seul, Tu dis qu'il est d’un caractèr® ardent et irascible , comme si son irascibilité n’était‘pas encore augmentée , lorsqu'il voit que tout lui est subordonné et permis: Il est: néanmoins peu honorable pour nous, de ne pas vouloir soutenir avec de l'encre une doctrine que tant d'hommes pieux ont scellée volontairement de leur sang, ci le bien de l'avenir, »

Fort de pareils principes, Calvin se mon-

tra l'ennemi implacable du vice et de toutes les erreurs , et établit la censure ecclésiastique à Genève, également intrépide contre les grands et les petits ; tcontre le sénat et a bourgeoisie. Mais s'il demandait beaucoup

(128 © des autres, il était aussi tès-sévère pour lui: même. Toute sa personne était grave, quoi:

qu'il sût aussi être Homme de société amical et agréable. Sa vie était sans tache; et le réspect général des êtres vertueux , surtout de la ville de Genève, suffit pour le laver des impudentes calomnies dont $ès ennemis ont voulu le flétrir. Jamais Genève ne douta dé son amour pouf la vérité, de son patrio+ tisme, de la pureté et de l’incorruptibilité de sa conduite. Quoiqu’à l'exemple des puis:

sans génies, qui luttèrent contre les passions Litres et s'opposèrent fortement au mal, il n'ait pas acquis l'amitié de tous, du moins tous [ui accordèrent-ils leur estime et les méchans l’honorèrent-ls de leurs craintes. fl était à la vérité, comme Luther, d’un caractère bouillant, mais il tâcha de maîtriser sa colère. Sans indignation violente contre le mal, il n’y à pas d'amour véritable pour le bien, et, privé de cette qualité, Calvin n’aurail rien fait de grand. Celüi qui ne peut haïc ce qui mérite ve haine, ne peut pas aimer non plus ce qui est digne d'amour. Cepéndant, le réformateur de Génève 1r’était ar dent que contre les ennemis de la Religion

(14) et des mœurs chrétiennes, ou de ce qu'il regardait comme telles ; il se montra toujours indulgent et magnanime envers les ennemis de sa personne. Quoiqu'il n'ignorât pas que les autres ecclésiastiques de Genève avaient pris une grande part à son exil de cette ville ; quoiqu'il sût bien après son rappel qu'il lui serait très-facile de les faire destituer ; quoiqu'enfin ces ecclésiastiques donnassent de nouveaux prétextes au mécontentement par leur opposition ouverte à la discipline de l'Eglise récemment étabhe , il triompha de lui-même et agit comme sil ne connaissait rien (*). Une femme, l'ayant traité publi-

() « Quelques collègues, écrivait-il à Myconius, « sont plutôt des obstacles pour nous que des aides. « Ils ont beaucoup d’arrogance et de susceptibilité, « mais aucun zèle et très-peu de lumières. Plusieurs « de leurs actions montrent leur éloignement pour « moi; cependant je les supporte avec beaucoup de « douceur. Si un moyen violent devenait nécessaire, « je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour que a l'Eglise ne soit pas troublée par notre désunion. « Je déteste les partis qui naissent toujours de la & mauvaise conduite des chefs. J'aurais pu, si je Paà vais voulu, éloigner ces collègues à mon arrivée,

(15) quement de méchant homme, fut acousée devant le sénat, mais il demanda la remise de la peine. Un autre de ses ennemis, Troillet, avec lequel il avait eu de longues altercations , lui ayant demandé à se réconcilier, il y consentit volontiers et le consola jusqu’à son dernier soupir. Il montra aussi, à

& et ce pouvoir est encore entre mes mains. Mais « je ne dépouillerai pas ma modération, afin que « personne ne puisse se plaindre, avec raison, que

« je me sois montré passionné. J’évite le mal et je €

me tais sur tout. Dieu veuille me conserver ces sentimens ! Cependant, nous devons parfois résister à nos collègues, et je ne Len citerai qu'un « seul exemple. Lorsque nous pensions à l’établisse- « ment d’une espèce de tribunal ecclésiastique ( le « consistoire), et que le sénat nous l’eut permis, ils furent à la vérité de notre avis en notre présence, « parce qu'ils auraient eu trop de honte de s’op- « poser à nous dans uue affaire aussi évidemment « utile. Mais ils allèrent ensuite de côté et d'autre, « et intriguèrent auprès de quelques membres de « conseil, en disant : Qu'ils ne devaient pas fouler « aux piéds ce qu’ils avaient entre les mains, ni « détruire un pouvoir qu’ils avaient recu de Dieu, « ni donner matière au mécontentement, ét autre « choses semblables. »

l'égard de Luther ; une modération remar-

quable , lorsqu’en 1544 , ce dernier attaqua gi: g: 4 N

avec violence et emportement la doctrine dés

Suisses sur {a sainte Cène, et que les théo-

- logiens de Zurich voulaienit répondre à cette

aggression. Il ne désapprouva pas leur in-

tention de se défendre ; mais 1} leur écrivit :

nm #"

Vous devez cependant vous rappeler que Luther est un homme distingué , qu'il est

doué d# grandes qualités ; qu'i a com-

battu avec courage et opiniâtreté, avec force et sagesse, pour abattre le royaunre de l'Antechrist et étendre la doctrine dau salut. Je lai souvent dit : quand même il me nommerait démon, je lui ferais encore l'honneur de le regarder comme ün serviteur distingué de Dieu, quoiquil ait d'aussi grands défauts que de grandes qualités. Que ne s’attache-t-il à maîtriser da vantagé sa violente impétuosité ! Plût à

Dieu qu'il dirigeÂt toùte son ardeur natu-

relle contre les ennemis de la vérité, et qu'il ne s’en servit pas en nrêmé temps contre les vrais serviteurs de Dieu! Pourquoi ne se donne-t-il pas quelque peine pour reconnaître ses défauts ? Ce sont suriout lés

| (#7) % flattéurs qui l'ont gâté, quoiqu'il soit aussi « naturellement enclin à se croire beaucoup & de mérite: Îl me semble toutefois ue tout « en blâmant ses défauts ; l'on doit fendre « Justice à ses hautes qualités. Je té prie « donc de bien penser avec tes collègues, & que vous avez à discuter avec l’un des pre- « miers serviteurs de Christ, auquel nous de- & vous tous üne grande reconnaissance (1) »:

Îl ne répondit que par le silence à une attaque amère dirigée contre lui, dans trois brochures consécutives ; par Joachim Westphal, ‘pasteur à Hambourg ; et il ne prit enfin la plume (en 1654) que lorsque les déclamations de Westphal etsés perfides insinuations devirirent funestes à:$es sectateurs chassés d'Angleterre par la bigote Marie, et qu'on ne leur permit plus de voyager en Danemarck ni dans le nord de l'Allemagne, soûs le futile prétexte qu'ilsétaient des sacramieniaires. En général, Calvin fut très-éloigné de cette petite vanité ; qui veut briller seule. Il reconhut franchenrent Le mérite de Luther. Il conserva toujours une grande estime pour Me-

(*) Lettre à Bullinger.

: Janchton, quoiqu'il l’accusât d'accorder trop d'altention aux circonstances humaines et d'être constamment plein de ses propres éloges. Il l'appelle ( dans sa Dédicace sur le commentaire de Daniel) « nn homme’digne « de la vénéralion de tous les temps par ses « connaissances profondes des choses utiles, « sa grande piété et ses autres vertus.» [ publia une traduction française de l'ouvrage principal de Melanchton ( loci theologici), et la fit précéder d’un avant-propos irèsflatieur. Il reconnut aussi les services de F'arel, et entretint avec lur, sans envier aucunement la considération dont il jouissait, une amitié mtime jusqu’à sa mort. Il chercha à faire venir J/tret à Genève, et fut cause que Théodore de Bèze y vint réellement, sans se montrer jaloux des talens oratoires du premier, ni des connaissances philologiques. et théologiques du second.

Raisonneur conséquent dans sa 7hcorie, depuis la chute morale de Fhomme jusqu'à l'assertion d'une prédestination divine, il le fut également dans: la pratique de laReligion chréuenne, en Auttant contre la chair mortelle , et 1l devint par-là.ennemi déclaré

(19) des plaisirs mondains, tels que le jeu, Ka danse, la toilette, le luxe , les spectacles ; qu'il regardait comme des degrés qui con duisent aù vice. Cette manière de penser et d'agir lui attira Je reproche de rigorisme (reproche dont il s’est jusufié dans un écrit parliculiér : Excusatio adversus Nicodemitas) ; mais on doit avouer qu'il s'iiposa aussi uné règle de conduite très-sévère. Il se refusait Jui:même tous les plaisirs. Ses principes et l'état chancelant de sa santé le rendirent ex= trêmement sobre ; il se passa souvent de toute pourriture pendant le long éspace de trente= &ix heures: Il n’attachait aucun prix âux rithesses ; et son désintéressement ne con-= haissait pas de bornes. Pendant son premier séjour à Genève , il remplit ses fonctions $ans traitement et se procurä sa nourriture par lui-même. I! put donc répondre avec un ÿrai séntiment dé satisfaction à ceux qui lui annoncèrent, deux ans après ; Son exil de éette ville : «& Si j'avais servi les hommes, & j'aurais été mal récompensé ; mais je sers & un Maître plus élévé, qui, loi de ne pas & réconipenser ses servileurs, Jeur donne & mème ce qu'il ne leur doit pas. » Lors de

(20) son rappel à Genève , les Strasbourgeois ayant voulu lui laisser la prébende dont il jouissait dans leur ville, il la refusa. Son salaire à Genève , après son retour, consistait en 50 écus, 12 coupes de blé, 2 tonnes de vin et le logement. Il ne consentit pas à une augmentation de traitement, mais une fois il abandonna sans peine 20 couronnes, parce qu'il n'avait pas pu remplir son emploi, à cause d’une maladie. Calvin ayant été long-+ temps indisposé , le sénat voulut lui faire un présent de 25 écus , mais il s’ÿ opposa forte. ment, et Jura qu'il ne remonterait plus dans la chaire, si l'on persévérait à lui imposer la nécessité de les prendre (*). Des ennemis insensés l'accusèrent d’être riche et de vivre avec mollesse ; 1l leur répondit avec calme, dans l’avant-propos de son commentaire sur les Psaumes : « Ma mort prouvera que je ne « possède aucun bien, si je ne puis pas en « convaincre tout le monde pendant ma vie.

« Je dois certifier toutefois que.je ne suis « nullement pauvre, parce que je ne dé- « sire jamais davantage que je n'ai, » Ses

(") 7. sa correspondance; lettre à Farel,

biens patrimomiaux étaient peu considérables, et la certitude à cet égard était si bien établie à Genève, qu’un rire général s’éleva, lorsqu'un membre du Conseil-d’Etat lui fit le reproche de rechercher les richesses. Calvin aurait pu changer son emploi à Genève contre un poste beaucoup plus brillant, mais il préféra constamment à la fortune le plaisir bien plus noble de se rendre utile. Ilprit une part aussi vive au bien-être de Genève, que s'il eût été attaché par la naissance à cette ville. Une épidémie s'y étant déclarée en 1542, et aucun ecclésiastique ne voulant ‘s’exposer dans l'hôpital des pestiférés,. l'intrépide réformateur offrit volontairement ses services pour le soin des âmes, et lopposilion active du sénat ainsi que l'offre d'un autre seéaaslique de remplir ces fonctions, parvinrent à peine à lui faire abandonner ce dessein. Lorsqu’en 1 559.on craignait un siége à Genève, et que les habitans de la ville construisaient à fa hâte des retranchemens, il mit aussi la main à l'ouvrage , et engagea ainsi les autres professeurs, pasteurs et hommes de lettres à suivre son exemple.

Il est impossible de nier qu'il ne fut pas

(22) toujours maître de sa vivacité ; mais on doit Jui tenir compte de l'époque à demi-barbare où il vécut, de la violence des disputes auxquelles il prit part, de la grossière impudence de ses ennemis. Calvin s’aigrit aussi contre les théologiens luthériens dansles derniers temps de sa vie, et il est vrai de dire que ceux-ci l’attaquaient sans aucun ménagement (*}. Au reste , il souffrait avec peine que lon fut d'un avis différent du sien en matière de Religion. Les hommes d’un génie supérieur deviennent facilement impétueux etimpatiens, quand les autres ne veulent pas les suivre ; car ils sont portés à croire que

(*) L’anteur allemand cite quelques passages des écrits de Colvin, où les expressions les plus injurieuses sont lancées contre ses adversaires; nous m'ayons pas cru devoir les mettre sous les yeux de nos lecteurs. N'est-il pas convenable, en effet, de laisser dans l’oubli les honteux monumens d'un zèle outré , qui , loin de réveiller de grands souvenirs, fournissent un aliment facile aux déclamalions des Catholiques, et tendent à à jeter de la défaveur sur des hommes aussi nie de notre vénéralion quë Luther et Calvin ? e. | CATALYIE ( Note du Traducteur. )

: (M) c'est plutôt la mauvaise foi que l'incapacité qui trouble et dénature ce qui leur paraît si clair. L'esprit religieux de Calvin était aussi entraîné hors de ses justes hmites , en voyant qu'on méconnaissait où qu’on ne voulait pas admettre les véritables doctrines chrétien nes. Il n’affaiblissait pas le caractère des réformateurs , cet indifférentisme d'un Âge posiérieur ; qui place sur la même ligne toutes les opinions religieuses , s’unit également avec l'imbécille supershtion et la froide incrédulité, s’accommode des partis les plus coniraires et varie dans les choses d'une haute imporlance, selon le vent qui souffle ou les circonstances qui naissent autour de lu. Luiher et Calvin, abatardis par cet indifjerenlisme, seraienl peut-êlre devenus cardinaux, mais Jamais à coup-sûr 1is n'auraient fondé Ja Réformation, Que des hommes d’une telle force de caractère et d’une dialectique si puissante que Calvin, dominent les êtres qui ont des rapports avec eux , c'est incontestable. On appelle cette influence ambition, et on l’a souvent reprochée à Calvin. Il était réellement né pour commander, :etPhabijude de diviger les autres pouvait bicn lui

faire aimer cette puissance , surtout. lorsqu’elle lui paraissait utile au succès de la bonne cause, et l’entraîner au-delà des kimites de la modération. Le grand panégyriste de ce réformateur, Théodore de Bèze, demanda, après la mort de Calvin, que la:

présidence du conseil des ecclésiastiques ne. fut pas confiée pour toujours à un seul, mais qu'on choisit chaque année un président, attendu, dit:1l, qu’un autre que Caivin pourrait peut-être abuser de la prépondérance qui lui serait accordée , et toute l'assemblée. trouva celle raison très-convaincante.

Cependant, qui ne pardonnerait quelques faiblesses en faveur de si grandes vertus? Les vastes génies, appelés par la Providence à changer la face de leur siècle , ne peuvent pas toujours tracer une ligne de démarcation bien exacte entre le zèle et la violence, la persévérance et lentêtement , l’acuvité et Fambition. La mesure avec laquelle on juge des hoïumes et des circonstances ordiraires, ne doit point servir à mesurer ce qui ne l’est pas. Les grands esprits sont des phénomènes dans l’ordre intellectuel, dont les actes, comme. les phénomènes du monde physique, ne sont

(25) pas subordonnés aux lois communes. Si donc le père Maiïmbourg dit (*) « que Calvin « fut le grand-prêire , on plutôt le calife de « Genève, et qu'on le nomma souvent le « pape de cette république », une pareille asserlion sert à montrer quelle haute idée Îles ennemis de Calvin s'étaient formée de son influence , dont il se rendit si éminemment digne par ses lalens, son activité et sa piété. Le réformateur de Genève raillait ces envieux de sa considération, ainsi que d’autres pygmées qui mesuraient son pouvoir à l'étendue de ses occupations, et leur souhaitait, pour unique punition, de devenir un Jour ses successeurs (**),

Son influence sur Genève et sur toute l’'Eglise réformée était grande; c'est en cela aussi que sa vie fut utile. Lorsqu’après la mort de Zwingli, le sceptre de la Réformation suisse fut tombé entre les mains de Kappel (Octobre 1531 ), et qu'aucun de ses collègues ne possédait assez de force, de talent et de constdération, pour se placer à la tête des affaires

(*) Zistoire du Calvinisme.

(9) V. Avant-propos sur les Psaumes.

(26) ecclésiastiques, et créer un point d'appui sohide pour l'Eglise naissante, la Providence conduisit Calvin à Genève, Il s’empara du sceplre abandonné, donna à l'Eglise une conslitution forte et la maintint dans l'union ; il fit de l'Eglise le modèle, non-seulement des congrégations réformées de la Suisse, mais aussi de celles de la France, de l’Allemagne et de la Belgique : ses opinions sur, la prédestination divine et la sainte Cène furent adoplées dans toutes les liturgies publiques des Eglises réformées, et s’il n’en fut pas de même partout de l'établissement d’une censure ecclésiastique , il faut remarquer qu’elle ne pouvait être en vigueur que.dans les états républicains d’une petite étendue et non flans les monarchies et les vastes empires, | PR | néÿés Que si l'on demande comment un simple pasteur et professeur de théologie à Genève a pu donner une influence si prodigieuse à cette petite république, qui est si faible, en comparaison des grands cantons de la Suisse, tels que Berne , Zurich, et ne mérite pas même d'être complée après les principaux empires de l'Europe ; comment encore il fit

(27) de Genève la seconde mère de l'Eglise réformée, et jeta plus d'éclat sur elle que sur la ville de Zurich elle-même, l'histoire est là pour expliquer clairement:cet intéressant phénomène. La grandeur intellectuelle de Calvin, son ardeur et l'opportunité des circonstances extérieures expliquent cette énigme. La réputauon de ce réformateur comme théologien, fondée d’abord par son ouvrage; alors sans égal, sur l’énstitution de la Religion chrétienne, et affermie par ses autres écrits, était si répandue que des jeunes gens, nés en Italie, en Angleterre, en Allemagne et surtout en France , affluaient à Genève pour profiter de ses lecons. San premier exil de cette cité et son brillant rappel durent tourner sur lui l'attention de toute l'Europe: Aussi le nombre prodigieux d'élèves fit:1l sentir la nécessité d'établir à Genève une académie ; qui fournissait à la France presque tous les professeurs , ce dont Charles IX se plaignit en termes formels , disant que Genève était la pépinière des maîtres hérétiques. Comme la doctrine de Luther fut propagée par des milliers d'auditeurs daus le nord de l'Europe ; ainsi celle de Calvin se ré-

(28) pandit dans les royaumes méridionaux. Une foule de savans sortaient de son école , pour se rendre en Suisse, en Allemagne, en France, en Hollande, en Angleterre, et rapportaient dans leur patrie, outre ses principes de théologie, une grande vénératior.

pour lui et pour la constitution ecclésiastique de Genève, Calvin lui-même prit part à tous les événemens essentiels qui concernaient l'Eglise. Il entretenait correspondance avec presque tous les pays. Tantôt il écrivait en Pologne, pour s'opposer aux anti-trinitaires ; tantôt en Bohème , pour donner aux frères Moraves les conseils qu'ils lui avaient demandés ; tantôt en Angleterre, pour y propager la réforme; tantôt en France, pour faire circuler au milieu de ses sectateurs des avis et des consolations; tantôt à des savans, pour leur communiquer des détails sur l'état de l'Eglise, les diriger ou réveiller leur courage ; tantôt à des rois , des princes , des grands, pour les rendre propices à la Réfor-+ mation. Il entretint une liaison intime avee les principaux docteurs de l'Eglise naissante, Farel, Viret, Petrus martyr, Bullinger et autres, non sans exercer une grande in=

fluence sur eux. Il s’occupa avec un zèle ardent des proscrits , pour cause de religion, en France, en Augleterre, en Italie, etc.; et bientôt Genève, qui se trouvait fort avan tageusement placée entre les frontières de l'Italie, de l'Allemagne et de la France , de: vint le lieu de réunion le plus important pour tous ceux qui éprouvaient des persécutions à cause de leurs opinions religieuses. Les Italiens expatriés à Genève étaient si nombreux; qu’on leur donna (en 1546) léglise de la Magdeleine etun prédicateur particulier. Les Anglais aussi ; chassés par la reine Marie, e réunirent en troupeau séparé, qui, à la LA) abandonna Genève JorsquÉlisabaih monta sur le trône ; mais n'en emporta pas moins dans sa palrie une vive reconnaissance pour cette cité hospitaliére et un respect profond pour Calvin, leur actif protecteur. Parmi ces Anglais, se trouvait le célèbre Xnox, qui transplanta dans l’Ecosse la constitution et la discipline ecclésiastiques de Genève. La même ville vit encore s'établir dans son sein une société d'Espagnols ; mais la plus nombreuse était composée de Français émigrés, appartenant presque tous à des familles dis=

(éd)

tinguées , opulentes et indusirieuses , à qui les Génevois accordérent enfin le droit de bourgeoisie. Tous témoignaient une grande vénération pour Calvin ; leur compatriote, et auosmentèrent son influencée non-seulement à Genève , mais aussi dans la France entière,

Ces étrangers entendaïent les discours de Calvin, honoraient son esprit et ses vertus, assistaient à ses lecons, observaïent enfin les heureux résultats de ses efforts dans l’ordre et les mœurs de la ville. Pleins de hautes idées sur cet homme extraordinaire, ils propagèrent sa réputation dans tous les pays. Ge-

nève aussi brilla, sous sa direction , par la pureté des mœurs ,; une liberté solide , les sciences et les beaux-arts. La conduite des atoyens, souvent licencieuse avant lui, de vint simple et sévère : l’industrie et Ja prospérité se montrèrent en même temps parmi eux. Une constitution, à laquelle Calvin (qui devait toujours donner son avis dans les cir+ constances politiques importantes, en quahté de profond jurisconsulte) prit une grande part, assura à cette petite république un bien-être durable. Genève donna au monde entier le spectacle glorieux d’un Etat consohidé et rendu heureux par les mœurs ainsi

(31) que par les lois , et dans le premier plan du tableau figuraient Calvin avec la Réformation. Montesquieu observe donc, avec raison, que les Génevois doivent bénir le jour de la naissance de Calvin et celui de son arrivée dans leurs murs. La lumière , répandue sur Genève par la Réformation de Calvin, et l'Académie qu'il y fonda, brillèrent après sa mort d’un vif éclat. Les sciences, telles que la théoloste , la philologie, l'histoire , la phi- Tosophie , la médecine , l'histoire naturelle et les beaux-arts trouvèrent dans Genève un asile fidèle, et bientôt cette ville put prétendre à lune des premières places, sous fe rapport des lamières et des talens distingués. Elle vit fleurir ou du moins ses institutions formèrent les célèbres Robert et Henri Etienne ( Stephanus), Isaac Casaubon, Jacob Godefroy, Gabriel Cramer,, Yean- Eouis Calandrini, Abraham et Fean Trem- ‘bler, Mallet et Mallet du Pan, Bourrit, Sis- #nondi, et les familles savantes dont plusieurs membres augmentèrent la renommée de Genève, et brillèrent dans les sciences, entr'autres, les Tronchin, les Turretin, les Le Clerc , les Spanhein , les Pictet, les

Necker, les De Saussure, les Bonnet, les

Le Sagé, les De Luc, les Achard. Qui ne

se rappelle aussi que Le Fort, ami du .czar

Pierre-le-Grand, l’un des hommes qui le se:

condèrent le mieux dans son projet de civi<

‘liser la Russie ; ainsi que J.-J. Rousseau, l'un des plus grands écrivains du dernier siècle ;

étaient Génevois ?

Calvin mérite donc à juste ütre d’être placé en première ligne, au mihieu des hommes les plus influens du 16.° siècle, avec Luther, Me lanchton et Zwmgli. On peut le mettré à côté de Luther, sans qu'aucun de ces deux grands esprits perde quelque chose au parallèle. Ils se distinguèrent également par leur inteili= gence , leur mémoire , leur facilité de con:

ception ; leur piété ; leur fermeté de carac= tère, leur courage, leur activité infatisable et leur noble désintéressement. L'esprit de Luther était plas original et plus créateur; avec une éducation très-imparfaite ; il sortit de l’air épais du cloître ; ét parut au jour plutôt par l'impulsion de sa propre force natu= relle que par celle des autres. Calvin, instruit avec soin par les professeurs les plus renommés de son temps, entra dans le cer

(33) cle d'idées déjà,;tracé par Luther ét Zwingli; et ne le changea que dans quelques parties; mais il donnà à ces idées tant de clarté et d'ensemble , il entoura leurs fondemens et leurs preuves d’une telle évidence, il les soutint avec tant de persévérance et de supériorité ; que l'on peut admettre sans hésitation qu'il aurait atteint de lui-même le but glorieux des premiers réformateurs. Luther, guidé, pour ainsi dire, par un instinct heureux et par la puissance de son génie , envisageait toujours les choses, vers lesquelles se dirigeait son œil perçant, sous un aspect neuf et extraôrdinaire ; Calvin parvenait à la même hauteur par des combinaisons et des aperçus ingénieux. Luther découvrait souvent la vérité, avant d'en avoir apercu les fondemens ; Calvin allait de la considération des principes aux résullats, Tous deux avaient, ainsi que les véritables graads hom= mes, une estime sincère pour les talens de leurs principaux contemporains, et Calvin aurait estimé Luther encore davantage, sil ayait bien connu la langue allemande (*),

© (9 V, s@ correspendance.

(34) put et pu senlir la force entraînante des ouvrages du réformateur Saxon. Calvin semble n'avoir eu aucun goût pour les beaux-arts ; 1 n'était ni poëte, ni amateur de la musique À comme Luther et Zwingli : aussi leur est-il inférieur pour la sensibilité , et surtout à Luther pour la sagacité et le feu de l'éloquence. Les discours de Calvin étaient principalement dictés par un esprit éclairé, ceux de Luther l'étaient surtout par les sentimens du cœur. Le premier ne devint pas, comme l’autre , un orateur et uu chanteur dun peuple Ë mais 1} produisit plus d'effet par ses lumières et ses mœurs exemplaires , et exerçca uné influence plus puissante sur Les gens instruits que sur les ignorans. KO

Luther était de sa nature plus violent que Calvin: Un COFpS vigoureux , une sensibilité ardente, une imaginabon vive, devaient ren dre sa colère semblable à un torrent débordé, qui entraîne toutes les digues, Calvin, dont Île corps plus foible ne pouvait pas supporter de secousses fortes; Calvin, qui obéissait plutôt aux raisonnemens de la dialectique qu'aux fantaisies de l'imagination, maitrisail son feu naturel, et le subordonnait

(35) toujours ‘aux conseils d’ane prudence éclairée qui poursuit un but invariable. Luther’, élevé au milieu de’ compatriotes, dont il peint lui-même la barbarie avec les plus vives couleurs , ayant abandonné tout-àe coup Ja solitude du cloître et du cabinet d’&8tudes, très-peu familiarisé avec ls dehors d'une vie plus active et les manières radou:

cies du grand monde ; s’abandonnä à toute la fougue de son tempéramment , et lança ( principalemerit contre Emser, le duc Georges , le duc de Brunswick et le roi d'Angleterre) une bordée de sarcasmes, de railleries piquantes et d'injures, qui trouvèrent même des censeurs dans ce: siècle grossier.

Calvin, élevé au seintd'une capitale trèscivilisée, poli par une vie socrale, pleine de retenue et d’urbanité, accoutumé par l'étude de Ja jurisprudence à fuir les personnalités et à peser toutes les considérations extéz rieures , raffinés par ses rapports étendus avec tout lé monde , demeura toujours dans les bornes de la décence ; dù du moins ne Soublia pas autant que Luther, s'il ne put sécouér entièrement le joug des disputes amères et injurieuses de son temps, Luther

(36) était un être aussi sensible que pensant; la vivacité de ses senlimens, son goût pour la poësie et la musique le portaient davantage vers la gaieté que vers,la morosné. Il se montra cordial au plus haut degré, amis des jeux et des ris, et sa femme r'ouvrait avec ses en faus son cœur à la vie sociale, quand il avait été glacé et aigri par les querelles théologiques. Calvin pensait plus qu'il ne sentait; les joies de la vie ne trouvaient que peu de fibres sensibles dans son cœur; ses longues souffrances physiques Je poussaient plutôt vers le rigorisme que vers la cordialité , et celte dernièré qualité ne pouvait être réveillée en lui par un mariage sitrile. Le courage et la fermeté de tous deux reposaient profondément sur une base rehgieuse; tous deux se signalèrent par une égale persévérance: de principes : Luther devant les fanaüques anabaptistes, l'empereur et l'empire germanique ; Calvin: devant la fureur des libertins et le sénat de Genève. Cependant, on peut remarquer cette différence entr'eux ; que Le tact admirable de Luther sentait le prix inestimable du vraï.et du bien, mais que l'esprit perçant de Calvin reconnaissait ce

(38) prix dans toute sa cla rté. Le premier fut plutôt grand par sa force de caractère, l'autre par sa force de réflexion.

‘Parmiles principaux théologiens destemps plus modernes , aucun n'eut peut-être une plus frappante analogie avec Calvin, que Pillustre Reinhard. Tous deux possédèrent une mémoire élonnante, une force de raisonnemens et de déductions irrésistibles, une dialectique supérieure , une concision et une éloquence rares dans leurs écrits. Mais ils manquèrent aussi tous deux de celte originalité qui découvre des apercus nouveaux et féconds ‘partout où elle porte son regard d’aigle , et furent dé fort médiocres tradacteurs de la Bible, Toustdeux se distinguèrent par une grande présence d'esprit, une force de caractère imposante , une fermeté:

inébranlable etune influence prépondérante sur leurs contemporains. Ils rivalisèrent dans l'amour du travail ; et le mauvais état de leur santé ne parvint jamais à arrêter leurs efforts. Tous deux produisirent presque autant d'effet par leur correspondance étendue avec les principaux personnages de lépo.

que, que par leurs écrits. Ghez tous deux

( 38 ) même exiguité de taille, même contitution physique ; même faiblesse de corps ; même force d’esprit, même empire du moral sur le matériel. On peut dire de l’un et de l'autre : Ils ne vécurent pas pour manger, mais ils mangèrent pour vivre. Tous deux essuyèrent, mon sans aucun fondement , le reproche de rigorisme envers les autres, mais on dut aussi reconnaître qu'ils furent encore plus sévère pour eux-mêmes, et que leur vie ne fut pas souillée par des fautes graves. Tous deux montrèrent peu de cordiahté dans la vie sociale ( surtout le théologien Allemand vers la fin de ses jours ); ni l'un ni l’autre n'eut des enfans. Ils ne furent pas généraz lement aimés ; mais s'ils complèrent, ainsi que tous les hommes supérieurs, des ennemis, 1ls acquirent aussi des enthousiastes; en définiuf, tous deux gagnèrent l'estime SÉ nérale par leur activité, leur caractère et leurs connaissances. Tous deux furent accusés d’orgueil et d’ambition; cependant ils ne recherchèrent que l'honneur d’une réputation solide. Les ouvrages de l’un et de l'autre sont classiques, éloquens, pleins de pen sées justes et profondes ; néanmoins, Calvin

(39) n’eût pas autant d'éclat, comme prédicateur, que Reinhard, ce que l’on doit attria

buer plutôt à la différence du siècle qu'à celle du génie.

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