‹ Calvin et l'église de GèneveChapitre 6 sur 12 · CS · texte numérisé non relu

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sauver les malheureux de leurs afflictions

et punir leurs orgueilleux persécuteurs. »

On ne pouvait se procurer qu'avec beaucoup de peine cet ouvrage en France ; mais sil n’y produisit que très-peu d'effet, 1l dirigea cependant l'attention publique sur la Réformation en général, et affermit ses partisans dans leur croyance. — Après avoir termuné cet écrit, Calvin retourna en France pour régler ses affaires domestiques lors de la mort de son père. Com me les habitans des Vosges étaient alors désolés par une guerre e , il dirigea sa route de Bâle vers Genève , et fut ainsi conduit par la Providence sur le théâtre qu'il allait bientôt changer par sa bienfaisante activité. Mais avant d'arriver à cette époque de l’histoire de Calvin , nous croyons devoir tracer un court tableau historique de l’état de la république de Genève, lorsque le réformateur Francais s’y arrêta.

Genève , appelée sous Charlemagne Ge- BEN

benna (nom que les Génevois rejetèrent en

(:54,) 1536 ), était déjà, au siècle de César, une ville remarquable des, Allobroges (*). Après avoir été soumise , dans le 5.° siècle, par les Bourguignons, alliée ensuite avec, la monarchie française et le nouveau royaume de Bourgogne, elle fut enfin incorporée à l’empire germanique , et obtint l'indépendance de Frédéric Barberousse. Elle la souunt dans la suite avec beaucoup de vigueur contre ses évêques et les ducs de Savoie A 3 s’adressa même, en 1510, à l’empereur romain Maximilien , pour le prier de la confirmer. Mais dans ces temps de troubles, où les Etats étaient héréditaires comme fefs, et où les ducs, les comtes et les évêques ambitionnaient la souveraine puissance dans les districts confiés à leur administration , les comtes de Genève avaient usurpé une aulorité presque absolue sur les environs de la ville, et l’évêque sur la cité elle-même. Ce dernier , quoiqu'il fut nommé par le chapitre et le peuple , possédait cependant à Genève un pouvoir égal à celui des doges de Gênes ou de Vemise. La ville avait aussi des

() Cæsaris Commentaria de bello Gallico. 1, 6.

privilèges considérables, entr'autres la juridiction absolue dans Îles affaires criminelles ; l’'évèque ne pouvait rien décider dans les affaires graves, sans l'autorisation du peuple et du sénat : ces deux corps avaient encore le droit de conclure des traités avec les Etats voisins, sans la participation de l'évêque (*).

Comme dans presque tous les Etats bien gouvernés, on vit fleurir dans la république de Genève la population, à l'ombre d’uné constitution lutélaire , et avec elle augmenièrent le négoce intérieur, le commerce ét Ja prospérité. Mais plus la ville devenait flo-

(*) Les libertés de, la ville, ainsi que l’évêque Ademar l'abry les confirma en 1387, étaient « que « les bourgeois avaient le pouvoir de juger sur le « sang; que personne ne pouvait être appliqué à la « torture sans leur autorisation ; que depuis lé cou- « cher du soleil jusqu’à son lever, la bourgeoisie © avait la garde de la ville, et que dans cet inter: « valle, ni l’évêque, ni aucun de ses subordonnés « ne pouvait exercer le moindre pouvoir dans la « ville, les bourgeois exceptés; qu’enfin, ils avaient & le droit d’élire quatre syndics ou bourgmestres. » F, Mottinger, histoire des Eglises dle la Suisse.

rissante, plus elle excitait l'ambition des ducs de Savoie, qui avaient acquis une part dans les droits des comtes de Genève. Lorsque ceux-ci se virent arrêtés dans l’exécution de leurs desseins par les évêques, que les bourgeois de Genève resardaient comme leurs pères et leurs soutiens, la maison de Savoie lâcha de gagner les évèques euxmêmes, et ces derniers cherchèrent, au commencement du 16.° siècle, à mettre la république sous le joug de cette puissance étrangère, ce qui ne contribua pas peu à faire embrasser la Réformation aux citoyens. Supposons, en effet , que les.évèques fussent restés à Genève, qu'ils eussent, comrie auparavant, protégé la ville contre l’ambition de la cour de Savoie , au lieu de forcer les Génevois à contracter une alliance avec les cantons protestans de la Suisse, Genève serait peut-être encore maintenant le siége d’un évêché catholique.

La politique de la maison de Savoie parvint non-seulement à se créer un parti considérable à Genève, où les ducs tenaient souvent leur cour, mais elle amena les choses au point de pouvoir postuler, pour plusieurs

2) membres de cette maison, la dignité épiscopale. Les ducs vinrent à bout de leur dessein peu de temps avant la Réformation. Jean de Savoie, bâtard de ja branche ducale, fut présenté comme candidat à l'évêché de Genève par le duc de Savoie au pape Léon X, étroitement lié avec cette dynastie, et confirmé par celui-ci, maloré le vœu du peuple et du clergé, qui en avaient déjà choisi un autre : on alla jusqu'à menacer les Génevois de l’excommunication, s'ils n’acceptaient pas le nouvel évêque. Ce dernier, bas et vil sous tous les rapports, méprisé et hai par les habitans de Genève, céda par un traité secret tous ses droits sur la ville au duc de Savoie , acte odieux que le Pape ne put confirmer qu'après la plus vive opposition des cardinaux. L’évêque était tellerttent la créature du duc, qu’il employait tous les moyens ‘pour assurer lous ses ambitieux desseins.

Quoique la bourgeoisie fut très-attentive ‘au maintien de ses hbertés, et qu'il ne fallut qu'une faible secousse pour la porter aux plus grands excès ; quoique le cri : Dans le Rhône, dans le Rhône, les traïtres ! eût été souvent @utendu dans la chaleur des disputes , cepen-

dant le parti de la Savoie était si puissant, que la ville ne put chercher à la fin d’autre moyen de salut que dans une alliance avec les Etats étrangers. L’évêque , secondé par le chapitre , le clergé et une clientelle puissante, par une partie des habitans de la ville, qui étaient Savoyards d'origine , par l'influence politique du duc, qui pouvait étendre ou diminuer à son gré le commerce de Genève, enfin par les nombreux agens que le duc salariait dans la bourgeoisie, donna à son parti une telle prépondérance, qu'il dût lui paraître très-facile de soumettre entièrement la cité. Néanmoins chez un grand nombre de citoyens , l'amour de la liberté parlait encore plus haut que l'intérêt , et les agens de l’évèque, accusés par le peuple de mauvaise foi envers la ville, déchirèrent en plein conseil leurs lettres de pensions, en déclarant « qu'ils n'étaient pas esclaves de. « l'évêque au point d'oublier qu'ils étaient « enfans de l'Etat. »

Les plus hauts fonctionnaires de la cité se composaient de quatre syndics, renouvelés annuellement, qui agissaient de concert avec l'assemblée des Deux-Cents. Les syndics et

( 56) le conseil avaient le droit de juridiction sur les bourgeois, et pouvaient les:punir de mort, de. bannissement et de confiscation. Arracher ce droit à la ville pour se l’approprier, et devenir ainsi maîtres absolus de la Liberté, de la vie et des biens de la bourgeoisie , tel était le but principal vers lequel tendaient l’évêque et le duc. Ils mirent à profit chaque circonstance , mais surtout . des étourderies de quelques jeunes gens, que le sénat parut supporter avec trop de longanimité, Leur parti avant triomphé, Philibert Berthelier, ami sincère de la liberté, ne trouva d'autre ressource qu’un lien fédérauf avec l’État voisin de Fribourg. Mais il rencontra une si violente résistance dans le parti de l'évêque, qu'il put seulement faire en sorte que Fribourg donnerait le droit de bourgeoisie à un certain nombre, de Génevois et leur assurerait sa! protection. Le duc de Savoie porta plainte à ce sujet à la Diètesuisse contre Fribourg ; sous le prétexte que cette ville détachait de lui ses sujéts où du moins ses protéoé,.! Quoique les Génevois!s'opposassent violemment à l’assertion injurieuse qui les rendait sujets du duc, on décida ce-

pendant, à Zurich, que le lien contracté par Fribourg avec une partie des Génevois serait rompu. Fribourg eut la fermeté de ne pas se soumettre à cette décision impolitique , et Genève , encouragée par cet exemple, conclut à la fin une alliance fédérauve en règle avec Fribours. Lies membres du parti patriotique furent appelés, à cause de cetle union, Æidoenossen (confédérés ), et par corruption Eionots. Spon, dans son histoire de Genève , veut que celte quahfication soit lorigine du titre injurieux d'Huguenots, qui ne fut employé en France que vers l’an 1540. Les patriotes nommèrent de leur côté les bourgeois dévoués à la ‘maison de Savoie, Mameluks , pour désigner leur soumission aveugle à la politique du duc.

Charles IIT, duc de Savoie, résolat alors d'employer la force. Il rassembla secrètément, en 1519, une armée de quelques mille hommes, parut inopinément devant la ville, et ordonna aux citoyens, du ton le plus menacant et Comme à des’sujets, de le recevoir avec son armée , et de préparer la maiïsonde-ville pour sa résidence. Le sénat eut ; à

la vérité, le courage de rejeter ces honteuses propositions, mais la ville ne s’attendant pas à la guerre, avait si peu de moyens pour la continuer , qu’elle dût bientôt se rendre, sous la conition que le duc n’entrerait qu'avec 500 hommes däns Genève : mais aussitôt que les portes furent ouvertes, celuiei y introduisit son armée entière. Quoique les Fribourgeois eussent pénétré aussitôt dans le pays de Vaud, appartenant au duc, avec environ 6,000 hommes, et forcé ainsi ce dernier à quitter Genève, la Diète suisse de Mai 1519 s’immisça néanmoins dans cette affaire ; il s’en suivit que Genève renonca volontairement à son alliance avec Fribourg; et le duc dut promettre de laisser à la ville ses libertés et sa constitution. Alors les Æ1gnots et les Mameluks se réconcilièrent pour quelque temps, et ils s’anirent par des mariages.

Le duc eut l’art d’éluder la résolution de la Diète, en laissant faire à à l’évêque ce qu il se proposait de faire par lui- même. L'auteur de alliance avec F ribourg, Berthelier, quoique réclamé par ses juges légaux, les syndics , fut arrêté et décapité. Deux jours

(59) après , l'évêque rassembla le sénat encore plein d’épouvante , etil lui proposa de destituer les syndics , comme irréguhèrement choisis, et d’en nommer d’autres. Le peuple ou plutôt les Mameluks votèrent pour cette proposition , et l’on élut des syndics dans le parti de Savoie.

L’évèque étant mort en 1520 , 1l désigna pour son successeur Pierre de la Baume, de la maison du comte de Monrevel, ami des femmes et des plaisirs, attaché à la cour autant par ses dérèglemens que par ses distinctions , et dépendant du duc, à cause de ses prébendes qui se trouvaient dans la Savoie. Il fit son entrée à Genève avec le duc, mais il demeura le plus souvent hors de la ville , ce qui contribua beaucoup à éloigner de lui les esprits et à fomenter le désir d’une réforme. Cependant, le. duc tint longtemps sa cour à Genève avec sa jeune épouse ; il y mena une vie brillante, et la jeunesse de la ville fut tellement gâtée par les courtisans, qu’elle attachait un prix plus grand à l’impunité de ses égaremens qu'aux hbertés de l'Etat.

Le duc ayant quitté Genève en 1525 pour

( 60 ) se rendre dans le Piémont, lé parti des Æignots releva inapinément la tête, en accédant à la proposition du syndic Richardet, qui voulait faire une enquête sur les sommes ‘énormes dépensées pendant le séjour du duc.

C'était en quelque sorte lui déclarer une guerre ouverte, ainsi:qu'à ses partisans. Si même Richardet n'avait pas frappé avec son bâton de syndic le trésorier Boulet, qui se ‘conduisaitindécemment, violence dont celuiei se plaigmt au duc de Savoie , ce dermier “en aurait pas moins agi, comme il le fit ‘dans la suite. Il cita, entr'autres, le conseil -de Genève devant une espèce de tribunal «séant à Chambéry, et le conseil n’ayant pas ‘obéi à cette insolente sommation, il le con- ‘condamna par contumace, et s'empara de ‘plusieurs chefs des Ærgnots. Malgré cela ;'1l retourna vainément à Genève dans lamême année, pour y présider une assemblée du peuple, et demander à la bourgeoisie de le reconnaître comme souverain de Ja mille, d'autant plus que la ‘guerre civile était déjà ‘aux portes. Le peuple eut assez de courage pour ne pas accepler cetle proposition, et le départ du duc rendit aux Ergnots une pré-

pondérance qu'ils ne perdirent plus. Ils la mirent à profit dans lafhée suivante, en amenant Berne et Fribourg à conclure une alliance en forme avec Genève. Il est: vrai que les Mameluks's'ÿ opposèrent:, mais ils furent chassés de la: ville dans: une émeute populaire: Ceux-ci ayant:porté leurs plaintes au duc, :qui'traita Genève en ennenne , on les condamna, en 1528: , à la mort et à la perte de leurs: biens. Les efforts du duc et de l'évêque , : pour déchirer le traité: conclu entre ces trois cantons suisses , furent éga lement infructueux; : L’empereur Charles- Quint lui-même ayant appris l'union de Genève avec la fédération suisse ; se séuvint des libertés de cette cité, et avertit le duc qu'il n'avait aucun droit de ‘prétendre à la souveraineté d’une ville bre:

L'alliance entre Genève et Berne fut un grand pas vers la Réformation dans la première de ces deux villes. Le papisme avait été aboli à Berne , en 1528, par Berthold Haller , et les Bernois, qui vinrent en grand nombre à Genève, y apportèrent les principes dela Réformaton ; de manière que Vexcommunicalion , réclamée par les Géne-

vois chassés de la part de l’archevêque de Vienne, qui av droit de juridiction sur l'évêché de Genève, ne produisit aucun effet. Mais si, d'un côté, Berne voulait introduire la doctrine réformée à Genève ; de l’autre, Fribourg , imbue à l’excès des principes du catholicisme, menaçait de rompre le traité avec la ville , si elle ne demeurait pas attachée à la Religion romaine.

Cependant , dès 1532 , la Réformation trouva un accès plus favorable parmi le peuple. Guillaume Furel, né à Gap en Dauphiné, propagateur infatigable de la doctrine épurée en Suisse et en France , arriva vers cette époque à Genève avec Antoine Saunier , muni de plusieurs recommandations puissantes de Berne , et tous deux commencèrent à prècher la réforme dans leswmaisons particulières avec beaucoup de succès. Ils durent , à la vérité; quitter bientôt après Genève, sur un ordre du sénat; mais ils y.

envoyèrent l’un de leur. disciple ,: Antoine Froment , qui, sous le prétexte d'enseigner à tout individu la lecture et l'écriture dans l’espace d’un mois , propagea les nouveaux principes. La ruse réussit. Jeunes et vieux

( 65 ) ( car un grand nombre de ces derniers ne savait m lire ni écrire) affluaient auprès de Froment, et ce rélormateur employait les momens à prononcer des sermons et des exhortations, qui produisirent une forte impression. Enfin, le’ sénat, importuné par lés instances du clergé', lui ordonna aussi d'abandonner la ville (*), et les amis de la Réformation n'osèrent pas encore s’assembler ailleurs que dans des maisons particulières. Pierre Robert Olivetan (le parent de Calvin) fut'exilé, parce qu'il avait adressé des reproches publics à un moine, qui avait ‘calomnié la Réformation du haut de la chaire, et le sénat ne permit pas même que sa traduction francaise de la Bible ( qui parut plus tard, en 1535, à Neufchâtel ) fut introduite à Genève. — Berne s'immisca bientôt dans

(*) Froment était né à Tries, près de Grenoble, et n’ayait que 23 ans lorsqu'il arriva à Genève. Il y revint avec Farel en 153+,,et fut nommé, en

1537, pasteur de la paroisse de St.-Gervais. Plus tard, il quitta ses fonclions ecclésiastiques, devint bourgeois et notaire en 1553, et membre du’ conseil des Deux-Cents en 1559.

ces querelles religieuses ; cette ville envoya un hérault à Genève, avec la demande écrite qu'on. ne persécutât pas davantage les prédicateurs de l'Evangile ; et, quelque temps après, elle y députa aussi plusieurs hommes choisis , qui devaient arranger les différends entre l’ancien parti et celui de la Réformation. | Hit

On ne conçoit pas comment l’évêque put.

abandonner le siége de son diocèse. dans une crise aussi importante. Il est vrai qu’après une longue absence , il se montra à Genève en 1553, mais il quitia de nouveau la ville dans le mois de Juillet de la même année. Pendant. ce temps, les partis s’aigrissaient ; ils se laissèrent aller plusieurs fois à des excès déplorables et même à des meurtres. Berne protégeait la Réformation, Fribourg le parti catholique , et ces villes menacaient loutes deux Genève de la rupture du traité: Lie sénat hésita long-témps et ne prit aucune résolütion décisive," attendu que les deux partis semblaient également forts. Cependant , la puissance prépondérante et active de Berne, les secours considérables qu'on pouvait attendre de cet

( 65 ) Etat protestant contre l’évêque et la Savoie, et de plus la force toujours croissante de la vérité, firent enfin pencher la balance pour Berne, et par conséquent pour la Réformation. On accorda aux Bernois qui demeuraient à Genève une église particulière en 1534, où l’un de leurs prédicateurs aurait droit de monter en chaire, et F'arel, appelé dans cette circonstance par les Bernois, vint y prècher l'Evangile. Mais Fribourg , qui s'était placé entièrement du côté de l’évèque, recut pour unique réponse à ses plaintes réitérées : « Qu'on ne voulait pas se « metre en opposition avec les Bernois à « cause de l'évéque, qui avait cherché à « prier la ville de sa juridiction (*) »; réponse qui prouve clairement que la politique n’exerca pas moins d'influence sur la marche de la Réformation à Genève qu’en Alemagne. Le canton de Fribourg, irrité de ces événemens, ne rompit pas seulement l’alliance avec Genève, mais il se ligua de plus avec l’évêque et le duc de Savoie pour l’asservissement de cette cité. Dans celte

(*) 7. Spon, histoire de Genève.

même année ( 1534), une infâme trahison fut sur le point de livrer Genève aux troupes de l’évêque, qu'on avait fait secrètement approcher ; mais le plan fut déjoué par la vigilance du sénat. Alors l’évêque mit la ville en interdit, et transporta dans toutes les formes son siége épiscopal à Gex, mais le sénat déclara que l'évêché était détruit et annulé, attendu que l’évêque avait entièrement abandonné la ville et fait cause commune avec ses ennemis. Fe

Ce fut le premier acte important des parüsans de la réforme , et depuis, Jeur nombre augmenta si rapidement, qu’en 1535, des quatre syndics élus , trois étaient Protestans. Des fugitifs Français renforcèrent encore le parti réformé. Le sénat consentit, en 1535, à une controverse publique entre les deux partis, qui dura quatre semaines , et produisit les plus heureux résultats. Farel, Viret, Froment et Jacob Bernard appuyèrent la Réformation de raisonnemens si solides , que même deux de léurs adversaires, Jean Chappuis et Pierre Caro, entraînés par la force de’ la vérité, efhbrassèrent le Protestantisme. Leur exemple fut suivi par

un grand nombre d’autres personnes, et le peuple détruisit les reliques et brisa les images. Enfin, par un décret du 27 Août, les syndics ordonnèrent que tous les bourgeois eussent à suivre le culte réformé , attendu que l’exercice de la Religion catholique était aboli.

Pendant que la Réformation était ainsi introduite par des actes publics, le duc de Savoie serrait toujours la ville de plus près, et lui faisait éprouver toutes les horreurs de la famine. Berne lui déclara la guerre en 1536 , et envoya, de concert avec Neufchâtel , au secours de Genève , un corps de ‘7,000 hommes. Le duc pouvait d'autant.

moins résister à ces troupes, qu'il était luimême menacé par François [.”, qu lui enleva enfin une grande partie de la Savoie.

Berne et Genève conclurent alors un tranté pour vingt-cinq ans, d'après lequel la première de ces deux villes s’appropria les revenus de l’évèché annulé (*).

La Réformation était solidement établie à

(*) L'alliance entre Berne et Genève fut renouée à perpétuité en 1557.

( 68 ) Genève, mais les pays adjacens n’en demeuraient pas moins bons catholiquesr. Le sénat fit comparaître devant lui tous les pasteurs des campagnes qui se trouvaient sous sa Juridiction , et leur fit entendre qu’ils devaient prouver, dans un temps déterminé , à leurs ouailles, que la messe et autres rites de même espèce étaient défendus par Dieu, et que s'ils n’agissaient pas conformément à ces injonctions, l’exercice du culte catholique leur serait totalement interdit. Les pasteurs s’opposèrent fortement à cette demande despotique ; ils dirent que les habitans de Genève n'avaient pas été convaincus en un moment, mais qu'ils avaient changé peu à peu , après de longues instructions ; que par conséquent on devait accorder du temps aux habitans de la compagne pour reconnaître leurs erreurs, et leur envoyer des prédicateurs pour les éclairer. Cependant, le sénat rejeta cette prière légitime sur l'opinion inconsidérée de Farel, et persista dans ses premières conclusions. Les résultats d’une pareille tyrannie furent tels qu'on pouvait s’y attendre ; le peuple de la campagne s’aigrit, et les prédicateurs durent se faire accompagner par

( 69 ) des gardes, pour éviter des mauvais traitemens de sa part.

Jusqu’à présent les faits prouvent évidemment que la réforme de Genève ne fut qu'une affaire de politique. Le parti libéral ne crut pouvoir mieux assurer son indépendance qu’en s’unissant étroitement avec Berne ; et cette union ne pouvait s’obtenir plus sûrement que par l'introduction de la réforme.

Aussi tout le parti des Ergnots embrassat-il les doctrines religieuses. De son côté, Berne augmenta son territoire au milieu de ces querelles ; elle attachait aussi un grand prix à l'alliance avec Genève, parce qu’elle regardait cette ville comme le boulevard de sa sûreté, surtout contre la Savoie; elle en vint même au point de vouloir s’assujettir Genève, de sorte que l’empereur Charles-Quint se vit forcé, en 1540, de prendre Genève sous sa protection contre Berne, ainsi qu'il Vavait déjà fait contre la Savoie.

La Réformation elle-même, qui eut lieu à Genève, n’était pour un grand nombre de personnes que l’abolition de plusieurs cérémonies supersütieuses et le changement de quelques rites religieux ; la connaissance

(70 ) plus épurée de la vérité évangélique et la pureté chrétienne des mœurs n'avaient fait presqu'aucun progrès. On placait volontiers toute la différence dans l'annulation de l’évéché, de la messe ; des couvens, des fêtes et autres choses semblables , contraires à l’indépendance de la ville et à l’industrie de ses habitans. Le luxe et la passion des plaisirs mondains étaient portés à un excès déplorable, auquel les différens séjours des ducs de Savoie à Genève avaient beaucoup contribué. Les maisons de débauche étaient au moins tolérées dans un quartier particulier assigné aux femmes perdues : ces femmes se trouvaient sous.la direction de l’une d’entr'elles, choisie par le conseil, qui portait le titre de Regina meretricum.. Elle devait faire en sorte que toutes ces créatures, vénales se rétirassent dans leur quartier désigné. Cependant on les renconirait dans toutes les maisons de bain de la ville, ce qui obligea le conseil à publier une ordonnance expresse à ce-sujet. Un luxe ruineux.se faisait remarquer dans les habillemens, et en général dans toute la mamière de vivre ; dans de telles circonstances, il n'est pas étonnant

Len

que la dépravation ait été presque générale, surtout parmi les jeunes gens. L’abolition de la puissance de l'Eglise catholique dut augmenter d'abord cet esprit de dérèglement, puisque le frein antique, quoique impuissant, de l’honnèêteté extérieure était déchiré , et qu’on ne voulait entendre à aucune nouvelle censure imposée par le clergé réformé, en donnant pour prétexte que c'était un joug insupportable et un nouveau papisme.

Tel était l'état de Genève lorsque Calvin y arriva. Les Eignots avaient acquis une prépondérance exclusive ; cependant il existait encore beaucoup de partisans de l’évèque, qui pouvaient facilement redevenir redoutables À l'aide de quelques circonstances extérieures. La Réformation n'était encore qu'une affaire des lèvres, et consistait plutôt dans la destruction de cérémonies inutiles que dans un nouvel esprit, consolidé par la foi et la vertu. Plusieurs avaient passé de la supérstition à l'incrédulité; la vérité et erreur croissaient ensemble. Le point le “plus urgent était d’épurer les mœurs , si l'on ne voulait pas exposer la Réformation à de

| ( 72 ) justes reproches. Farel, chef du clergé réformé, n'ignorait pas le mal, et certes rien ne pouvait lui être plus agréable que d’avoir pour collègue un homme tel que Calvin.

Aussi mit-il tout en œuvre pour le retenir à Genève. Calvin, de son côté, préférait retourner. à Bâle, pour couler ses jours au sein de l’Académie. Le premier employa enfin des motifs religieux , en menaçant Calvin de Findignation divine, sil ne demeurait pas , puisqu'il. se serait montré plus attaché à ses intérêts personnels qu’à Jésus. La piété de Calvin ne put résister à cet argument, qu'il fait lui-même connaître dans son avant-propos sur les Psaumes. Il vit dans cette démarche une vocation divine et la suivit. Toute fonction lécale dans l'Eglise lui paraissait venir de Dieu, et il ne contenait pas son indignalion, lorsque quelqu'un en abandonnait une de cette espèce pour en chercher une autre plus lucrative, ou sous le futile prétexte qu'il n'avait pas de dispositions pour cette carrière. Les ecciéstasliques , disait-1l, doivent remplir leur emploi jusqu’à ce qu’ils en soient dépossédés, ou qu'on les appelle légalement à un au-

tre (*). Lui-même resta ferme à son poste, aussi long-temps qu'il put lutter à Genève

pour la bonne cause, c’est-à-dire jusqu’à

son exil. « Tu seras, écrivait-il plus tard à

Farel , mon témoin jusqu’auprès de Dieu, que je n'étais retenu à Genève par aucun autre lien, que par le joug de ma vocation , que je ne voulais pas rejeter loin de

moi, puisque que je le reconnaissais comme

un don de Dieu. Tant que je me crus ainsi lié par Dieu, j'aurais plutôt tout souffert que de songer à un changement de résidence. »

(”) «Celui qui a une fois accepté la conduite d’une Eglise, écrit-il dans son /nstitutio , doit penser qu’une vocation divine est attachée à ses occupations; ce n’est pas que je veuille dire qu’il ne puisse plus faire un pas en avant, comme l’esclave, lorsque le bien, public semble l’exiger ; mais il doit, avant tout , agir légalement et selon les règles. Appelé dans un endroit , le pasteur ne doit pas penser à un autre, ni se défaire de cet emploi, pour son avantage particulier. Quand même il lui serait très-utile d’aller ailleurs, il ne peut cependant pas

‘rechercher un changement pour contenter ses pro-

pres désirs, mais il faut qu’il attende une vocation publique. »

Fort de cette belle conviction , que sa vocation était divine, il se faisait un cas de conscience de prêcher la vérité sans crainte et de combattre le vice avec. persévérance.

Comme Luther se. faisait un boulevard. du serment.qu'il avait prêté sur la Bible en qualité de docteur, Calvin puisait la même force dans son idée sur la divinité de sa mission.

Il considérait cette nussion en elle-même sous un point de vue grand et religieux, « Rien , dit-1l dans son commentaire sur « Ezéchiel , rien n'est plus précieux pour l'Etre-Suprème que les âmes qu'il a for-

« mées à son image, et dontil est le sauveur

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