‹ CalvinChapitre 111 sur 212 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

sentiment de paternité spirituelle qui lui inspirait, plus tard, cette éloquente réponse à un de ses adversaires, Baudoin : « Dieu m'avait donné un fils ; Dieu me le reprit. Que mes ennemis voient un opprobre pour moi dans cette épreuve! N'ai-je pas des dix milliers d'enfants dans le monde chrétien? »

Là donc est l'excuse, s'il en faut une, de cette extrême sobriété de détails sur tout ce qui tient aux siens, à- ses affections et à lui-même. Il est l'homme de sa tâche, l'homme de l'Église, l'homme du monde chrétien ; le temps qu'il mettrait à parler de sa famille selon la chair,' il croirait le dérober à cette autre famille que Dieu lui a donnée, à ces c( dix milliers » qui le reconnaissent pour leur père. Il se trompe, assurément. Ce ne serait point du temps perdu, même pour les dix milliers et pour sa tâche au milieu d'eux ; plus homme ^ plus faible même, coitime homme, dans certains mo-^ ments, il n'en eût été que plus fort, comme Luther, dans beaucoup d'autres. Mais cette erreur est celle de l'abnégation, du devoir, de la conscience, et, mieux encore, comme le prouveraient, au besoin, beaucoup de ses lettres, celle d'une profonde et inaltérable piété. Luther, non moins pieux, et, dans les grandes occasions, non moins

260 ÔÀLVIN.

sérieux, sait rire et aime à rire ; les angoisses de sa jeuDesse n'ont pas détruit ce fond de verve joyeuse et pétulante. Calvin a moins souffert dans son esprit, dans sa conscience ; mais toutes les choses de la terre ont conspiré, dirait-on, de ne se montrer à lui que par leurs côtés graves, et on ne voit guère à quel moment des dispositions différentes auraient pu se développer en lui. Dans toute sa correspondance, une seule fois il parle de rire, et c'est d'autant plus méritoire qu'il vient d'être obligé de passer la plume à son secrétaire, un rhumatisme lui c( donnant si rude sur l'épaule » qu'il ne peut plus « jeter coup de plume. » Mais M. de Falais, à qui il écrit, venait d'avoir un fils, et la joie paternelle s'était épanchée. Il ce qu'il paraît, en une lettre semée de quelques plaisanteries. Calvin ne veut pas rester en arrière. Mais ce ne serja qu'un éclair; le rire jaillira du grave pour s'y replonger au même instant. « Je prie notre Seigneur qu'il lui plaise vous avoir en sa sainte garde, vous conserver la bénédiction qu'il vous a donnée, jusqu'à ce que vous en voyiez le fruit pour en recevoir plus ample consolation et joie. Il me fait mal que je ne puis là être avec vous du moins un demi jour, pour rire avec vous, en attendant que l'on fasse rire le petit enfant qui crie et pleure. Car c'est la première note pour entonner au commencement de cette vie,

Page 1