LIVRE tROISIÈME
tenté de sourire à cette naïveté si éloignée du langage actuel des lois, à ces petits détails qui viennent se mêler aux grandes règles. Mais la grandeur du tout n'en est pas moins évidente à qui la cherche; elle allait, d'ailleurs, apparaître assez dans l'histoire de l'humble peuple à qui cette législation devait donner une si belle place dans le monde intellectuel comme dans le monde religieux.
La suite allait montrer aussi combien le réformateur avait habilement sauvegardé l'indépendance de l'Église, sacrifiée, semblait-il, dans quelques articles, et compromise, dans l'ensemble, par le fait même d'une si étroite union entre l'Église et l'État. Plus heureuse que ses sœurs de la Suisse allemande, qui avaient et même ont encore pour évêque le gouvernement civil, l'Église de Genève eut toujours son évêque à elle, la' Compagnie des pasteurs; toujours elle eut son autonomie, gênée, çà et là, par d'inévitables frottements avec le pouvoir politique, mais reconnue et respectée, dans ses traits généraux, comme une indestructible tradition. Sans absorber ni abaisser l'État, l'Église se maintint, à côté de lui, toujours libre, dans la mesure où le réformateur avait entendu qu'elle le fût.
C'était là, du reste, un élément important,, indispensable, de son influence au dehors. Une Église
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qu'on aurait su être sous la main des magistrats d'un si petit État, qui aurait écouté sa voix? Disons mieux : une telle Église n'aurait pas eu même la pensée d'être quelque chose au loin. Mais l'Église de Genève avait été mise en possession d'une individualité libre et vivace. Peu importait, dès lors, qu'elle fût numériquement petite ou grande, et qu'elle vécût, chez elle, sous la protection d'un petit ou d'un grand gouvernement. C'était l'Église de Genève, l'héritière de Calvin. Nul, en Europe, ami ou ennemi, ne songeait à en demander davantage.
Le réfonnateur avait obtenu ce qu'il voulait; mais, loin d'être achevée, sa tâche ne faisait que recommencer plus sérieuse. Il avait fallu toute sa persévérance pour arriver à se faire mettre entre les mains, après cinq ans, l'instrument de la régénération de Genève ; il s'agissait maintenant de le faire fonctionner. La persévérance et le courage allaient bientôt lui être aussi nécessaires que jamais.
Les premiers temps furent paisibles. La réaction
qui avait ramené Calvin n'était pas un de ces caprices qui brisent le lendemain leur favori de la veille ; ce n'était pas non plus, nous Tavons vu, un mouvement factice, préparé par des meneurs, subi par une foule aveugle. Peuple et magistrats avaient été insensiblement reconquis par Calvin absent, mais reconnu nécessaire, indispensable; peuple et magistrats se sentaient tenus d'entrer fermement et loyalement dans ses vues. L'idéal d'une république chrétienne commençait à être compris, et, pour ceux qui étaient décidément hors ; d'état de le comprendre, la dislocation de toutes choses pendant l'exil de Calvin leur avait fait reconnaître au moins qu'en lui étaient l'ordre et la force. Mais l'ordre et la force procédaient, selon lui, d'un plus grand que lui. Il n'avait pas attendu la votation des Ordonnances pour demander au Conseil que le monogramme du Christ (J. H. S.) fût inscrit sur les édifices publics, sur les monnaies, sur les drapeaux. Calvin ne veut pas la croix, malheureusement devenue le symbole d'une Église où le salut par la croix est étouffé sous les formes, sous les œuvres, et où le signe ne sert plus guère qu'à voiler l'absence de la chose ; il veut le nom de Jésus-Christ, symbole spirituel, inaltérable, évoquant perpétuellement la pensée de tout
ce que Jésus est ot doit être, le sauveur des âmes
avant tout, mais aussi le sauveur des peuples. Le Conseil accède à ce vœu, et le monogramme du Christ scellera au front la nouvelle Rome.
Ennemi, dans le culte, de toute forme superflue, Calvin n'allait pas jusqu'à n'en vouloir aucune ; la régularité, quoique risquant de conduire au formalisme, lui paraissait indispensable pour que le culte, au temple, fût digne de Dieu et de l'Église. La fixation des liturgies fut donc un de ses premiers soins. 11 mit à contribution celles de Strasbourg, d'autres encore; l'Écriture, surtout, lui servit de guide, soit pour le fond, soit pour la forme. La liturgie du Baptême, rédigée par lui à Strasbourg, garda des traces de ses luttes contre les anabaptistes ; celle de la Cène n'aurait guère pu ne rien dire des erreurs romaines sur ce point.
La prédication prit aussi des formes plus régulières. Calvin donna l'exemple de choisir, pour chaque sermon, un sujet bien déterminé ; on avait souvent, jusque-là, parlé de tout à propos de tout, chose naturelle et même bonne tant qu'il ne s'était agi que de remuer les esprits, mais nuisible à l'étude approfondie des sujets. Tout en recommandant aux prédicateurs de se nourrir de l'Écriture et d'en nourrir leurs sermons, Calvin condamnait les accumulations de passages ; il y voyait