LIVRE TROISIÈME
voulait que Calvin eût seul la responsabilité de l'œuvre.
L'œuvre se faisait donc. Elle se faisait dans la masge, dans l'ensemble, régularisé, façonné, meurtri parfois mais en même temps vivifié ; elle se faisait aussi dans le secret des consciences, disciplinées par un homme, régénérées par l'Esprit de Dieu, a L'Esprit souffle où il veut, » dit l'Écriture. Il soufflait, puissant et vivifiant, à travers ces lois et ces moyens qui nous sembleraient plutôt, aujourd'hui, les expédients d'une Église faible , usée, mourante. Ces paysans du pays de Gex et du Chablais, si éloignés encore, semblait-il, comme ceux des villages genevois, de comprendre seulement ce dont il s'agissait, — la persécution allait les trouver, quelques années plus tard, inébranlables dans leur foi, et prêts à tout soufPrir plutôt que d'abandonner ces assemblées auxquelles il avait d'abord fallu les amener presque par force. Mêmes progrès, mêmes transformations à Genève. On commençait à voir se dessiner ces graves et belles physionomies qui allaient plus tard figurer, en si grand nombre, dans la magistrature, dans le clergé, dans tous les rangs de la nouvelle cité.
Un de ces hommes était surtout cher à Calvin, — le syndic Ami Porral. Converti un des premiers, en 1632, aux idées évangéliques, il avait concouru
plus que personne à les faire triompher; c'était aussi grâce à lui, en grande partie , que Genève avait obtenu des Bernois, en 1536, le 'secours qui sauva son indépendance. Nul, dans la république, n'avait mieux compris que lui ce que Genève pouvait attendre de la Réformation, mais de la Réformation conséquente, et nul n'avait mieux secondé Calvin dans ses efforts pour la faire comprendre ainsi de tous. Mais Dieu ne permit pas qu'il vît les fruits de son zèle; il mourut en juin 1842, et c'est Calvin qui a raconté sa mort. « Nous lui parlâmes en peu de mots, écrit-il à Farel, de la croix, de la grâce de Jésus-Christ, et de la vie éternelle; il répondit qu'il recevait ce message de Dieu avec autant de certitude que si un ange même lui apparaissait. Puis, ayant fait venir des gens avec qui il était brouillé, il leur tendit la main, et exhorta tous les assistants à demeurer unis en la communion de l'Église. Enfin, se sentant défaillir, il dit avec Siméon : Seigneur, tu laisses maintenant ton serviteur aller en paix, selon ta Parole, car mes yeux ont vu ton salut. — Et peu après, il rendit son âme sainte au Seigneur. » De tels amis pouvaient consoler Calvin de bien des tracasseries ; leur autorité morale, plus encore que leur autorité de magistrats, lui était une arme puissante contre toutes les difficultés.