‹ CalvinChapitre 130 sur 212 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Trages qui rappelleraient plutôt Luther, il est certain que son influence continua de s'exercer beaucoup plus par ses ouvrages sérieux, par l'élément froid de son génie. Le vrai Calvin était là, tous le sentaient ; et c'est le vrai Calvin que tous voulaient, même en France, où des écrits plus légers auraient mieux répondu, ce semble, à certaines allures du caractère national. Calvin se trouva donc avoir déjà fait plus et mieux que de descendre au niveau des petits : il les avait élevés à son niveau, et ce fut, dans les pays calvinistes, un des traits caractéristiques de la Réformation.

Dans cette liste, déjà longue, de ses écrits pendant ces quatre années, nous avons omis un ouvrage qui se rapportait plutôt aux luttes de la période suivante. Il est temps d'en dire quelques mots, qui nous serviront d'introduction à l'histoire de ces luttes.

Calvin publia donc, en 1544, un écrit intitulé : Aux ministres de V Église de Neuchâtel^ contre la secte fanatique et furieuse des Libertins qui se disent spirituels. Dans une édition de l'année sui-

306 GiLVUi.

vante ^ la secte famatique devient la secte phantas-tique^ épitbète plus exacte. Les Libertins spirituels se proposaient un but que non-seulement Calvin, mais tout chrétien, pouvait trouver étrange, fantastique : c'était d'accommoder le matérialisme et rÉvangile. Il fallait, pour cela, ou matérialiser l'Évangile, ou spiritualiser le matérialisme. Ils avaient pris cette dernière voie ; de là ce nom de spirituels qu'ils se donnaient. Étaient-ils , en se le » donnant, de mauvaise foi? Il y a lieu, sur ce point, à distinguer. Ceux de Genève ne firent évidemment que s'emparer, par tactique, d'une doctrine qui sanctionnait leurs désordres; rien, chez eux, n'indiqua jamais qu'ils cherchassent réellement à concilier l'Évangile, auquel .ils ne croyaient guère, avec les thèses panthéistes, trop abstraites pour qu'ils se donnassent la peine de les sonder philosophiquement. Mais le caractère abstrait, xiébuleux, de ces mêmes thèses, est une raison pour croire à la sincérité des chefs de la secte, Coppin> Quintin, Perceval et Pocque, spécialemicnt attaqués dans ce premier écrit de Calvin contre leurs idées. Au fond, ils ne faisaient que donner à l'anabaptisme une forme plus philosophique, s' efforçant, en nvême temps, de la rattacher mieux à TÉvangile» mais à l'Évangile pfcilosopbiaé dans ce but. Beauicoup da gêna &'y

UYRE "(BDiSlÉME. %7

laissaient prendre. La F^ine de Navarre ayait accueilli Quintia eX Pocque comme deux chrétiens persécutés ; elle trouva foxt mal que Calvin les eût attaqués, a Madame^ lui écrit-'il, un chien aboie quand on assaille son maître ; je serois bien lâche si, voyant la vérité de Dieu ain^ assaillie^ je faisois du muet sans sonner mot. »

Dieu est partout, donc Dieu est tout ;; voilà le point de départ du système. Dieu est le Grand- Esprit, mais il est aussi la matière, car la matière^ de toute éternité, est son enveloppe. Tousi les mauvements de la matière sont donc en lui ; tQu$ les mouvements des esprits sont également en lui, car tous les esprits sont lui^ Il n'y a donc dans le monde, en réalité, ni biiQn, ni mal, ni vérité, ni mensonge, car tout procède du même être; rÉvangUe, dans ce sens, est divin, vmB au même titre que toute autre doctrine. Tout, par la même raison, est commun à tous, car tout n'est qu'un corps unique, dont toutes les parties sont k moi aussi bien qu'à ce qu'on appelle autrui.

Voilà le système dans lequel s'étaient réfugiés ceux qui commencèrent ou recommencèrent à se poser en ennemis du régime de Calvin. Non qu'ils eussent prêché, dès le début, toutes les conséquences, ni qu'ils parussent même devoir les prêcher jamais^ Us ne voulaient pas plus que Calvin

308 GÂiym.

permettre le vol, Tassassinat, le règne absolu de la force ; leur corruption même était garant qu'ils n'entendaient pas pousser les choses jusqu'au point où leurs biens, où leurs plaisirs seraient menacés. Mais ce système les constituait seuls juges des applications qu'il leur contiendrait d'en faire ; il les autorisait à secouer toute loi*gênante, soit religieuse, soit civile, et, quant aux dogmes, à ne plus croire que ce qui s'accommoderait avec une telle morale. Aussi Calvin n'attendit-il pas les grands désordres pour lutter contre des idées si propres à les amener. L'écrit contre les spirituek est de 1S44. Dès cette époque et même avant, ses prédications et ses entretiens étaient pleins du même sujet ; il conjurait les uns de revenir à des idées plus saines, les autres, les bons, d'en bien sentir le danger. Mais la contagion était puissante, et Calvin allait avoir la douleur de rencontrer parmi ses adversaires un de ceux qui avaient le plus contribué à son retour, ce même Amied Perrin que nous avons vu députer vers lui pour le presser de revenir. Un système philosophique est toujours, pour un parti, une grande force. Même peu compris par les uns, même repoussé, au fond, par d'autres, il unit les efforts, fournit les motifs ou les prétextes, et justifie, pour les timides, tout ce que feront les plus hardis. C'est

Page 1