‹ CalvinChapitre 133 sur 212 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

mettre les pasteurs en jugement, et les pasteurs, par la bouche de Cahin, déclarent qu'ils l'exigent. C'était aller bien loin ; c'était aussi établir un précédent bien dangereux. Les Deux-Cents, à qui le Conseil avait remis l'affaire, refusèrent d'entrer dans cette voie, et, après beaucoup d'hésitations, condamnèrent Pierre Ameaux à la grande amende honorable, torche en main. L'irritation, dans le parti, était vive, et, il faut bien le reconnaitre, assez fondée ; Calvin avait évidemment forcé la main aux Deux-Cents. Mais le gouvernement se montra décidé à ne tolérer aucun désordre. Quelques Libertins, peu de jours après, ayant troublé le sermon de Calvin en entrant avec grand bruit daiis le temple, une potence fut dressée sur la place de Saint-Gervais, et cette potence, heureusement, n'eut à servir pour personne. La menace et la fermeté avaient suffi.

Le sang devait couler l'année suivante.

Parmi les chefs des Libertins était Jacques Gruet, ancien chanoine. Après avoir quelque temps professé l'incrédulité sérieuse et philosophique de Quintin, il avait jeté ce masque ; l'incrédulité la plus grossière, le plus complet mépris du christianisme, du Christ, de toute espèce de foi, respirait dans ses entretiens intimes. On le savait depuis longtemps, mais les preuves manquaient.

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Un jour, dans la chaire de Saint-Pièrre, otl trouva un billet rempli d'injures contre Calvin et ses collègues. Les soupçons se portèrent sur Gruet, qu'on avait vu roder autour du temple. On l'arrêta. Une perquisition faite che2 lui amena la découverte d'écrits blasphématoires, et, de plus, mit sur la voie d'une correspondance tendant à livrer Genève au duc. On lui fit son procès, et il eut la tête tranchée.

C'est donc ài tort que sa condamnation a été représentée comme uij monstrueux châtiment du billet à Calvin. Le billet ne fut que l'occasion, et, sur les découvertes faites, quand Gruet n'aurait pas été condamné, pour ses écrits, comme impie, il l'eût encore été, pour sa correspondance, comme traître. L'arrêt mentionne les deux crimes, et les considère, l'un et l'autre, comme entraînant la peine de mort. Nous reviendrons, dans le procès de Servet, sur cette jurisprudence, triste héritage des siècles catholiques ; mais nous devions, ici, commencer par laver Calvin du reproche injuste, absurde, d'avoir exigé le sang d'un homme pour uûe petite injure personnelle, pour une plaisanterie, car le billet de Gruet, écrit en patois savoyard, était moins une injure qu'une mauvaise farce.

Vers ce même temps avait commencé le triste

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rôle qu'allait jouer Amied Perrin, l'ancien ami de Calvin.

Sa femme était la fille de François Favre, jadis brave soldat et honorable citoyen, mais maintenant, dit Bonivard, « vieux, riche, et abêti par le vice. » Elle fut mandée en Consistoire à l'occasion d'un bal donné au mépris des Ordonnances, et où s'était trouvé cependant un des syndics, Amblard Corne. Le syndic écouta les remontrances de Calvin, déclarant même qu'il était bon que les grands fussent châtiés comme les petits; la femme ne voulut rien écouter, et se répandit en injures. On la condamna donc à quelques jours de prison, et son père, peu après, fut emprisonné aussi, mais pour débauche et adultère. Perrin, qui s'était aussi trouvé au bal, avait quitté la ville pour ne pas comparaître en Consistoire. Calvin lui écrivit, le suppliant, au nom de leur vieille amitié, d'immoler son orgueil au bien de la république et d'imiter la soumission du syndic. Perrin, touché, revint à Genève, subit sans résistance un court emprisonnement, et parut réconciUé avec Calvin. C'était en mai 1S46.

En février 1547, Favre est de nouveau mandé pour divers faits de débauche. Ses amis et tout le parti se mettent alors à soutenir que le droit d'excommunier appartient au ConseU ; le Conseil, en-

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clin, comme tout gouvernement, à accepter tout accroissement de pouvoir, ne repousse pas cette idée. C'était le renversement de tout l'édifice de Calvin ; et cependant on ne peut nier que l'édifice même ne renfermât cet élément de ruine. Sans cesse appelé par le Consistoire à sévir contre des délits religieux, le Conseil, en fait, prononçait en dernier ressort, puisque la sentence, sans lui, était une lettre morte ; pourquoi donc ne pas prononcer aussi, s'il le jugeait bon, avant le Consistoire, sans le Consistoire? Les Libertins, en soulevant cette idée, ne se proposaient évidemment qu'une chose : enlever au Consistoire le plus important de ses droits ; ils ne le donnaient au gouvernement que dans l'espoir qu'il n'en userait pas, et que le grand ressort de la discipline calvinienne resterait indéfiniment détendu. Calvin eut donc besoin de toute son énergie pour arrêter le Conseil sur cette pente. Il n'obtint pourtant pas une décision formelle dans le sens de l'autorité du Consistoire ; on ne la reconnut qu'indirectement, et même sous la forme d'un reproche : le Consistoire était prié de se presser moins, à l'avenir, d'appeler l'intervention du Conseil. Pâques approchait ; une réconciliation parut désirable et possible. c( Il est advisé, dit le registre, que le différend et la haine qui pourroit être entre les mi-

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nistres et le capitaine Perrin, sa femme et autres parents dudit Favre , soit pacifié amiablement , toutefois que le dit Favre soit obéissant à Dieu et à la justice comme les autres citoyens, et qu'il mène autant meilleure vie que faire se pourra. » La recommandation est naïve, et Calvin eut probablement à se faire un peu violence pour souscrire à un arrêté qui supposait une querelle entre égaux, un simple différend, quand il y avait eu condamnation par le Consistoire, autorité constituée. Mais Calvin crut devoir céder, et le registre constate que la réconciliation a eu lieu en Consistoire, où les ministres ont dit à Perrin et aux siens « non dures choses, mais bonnes et amiables remontrances. »

Au mois de juin, Perrin est envoyé en France pour négocier un traité de commerce. Pendant son absence, sa femme donne de nouveaux sujets de plainte, et, à son retour, en septembre, il la trouve exilée avec son père à Pregny, tout près ^dê Genève, mais sur terres bernoises. Bravant également le Conseil et le Consistoire, il va la chercher, la ramène, et, entrant furieux dans la salle du Conseil, dont il interrompt la séance, il s'écrie qu'il a rendu assez de services pour qu'on ne dût pas se permettre de punir sa femme ou ses parents.

Ce n*était pas la première fois que ses parents ou lui réclamaient cette impunité, renTersement de l'égalité républicaine comme de Tégalité religieuse. Calvin, dans une lettre à Farel, nous raconte une de ces tristes scènes. « Si vous ne voulez décidément pas subir le joug du Christ, leur avaitil dit, bâtissez-vous quelque part une ville où vous puissiez vivre à votre fantaisie ; mais, tant que vous serez ici, vous n'échapperez pas aux lois, et, quand il y aurait en votre logis autant de diadèmes que de têtes, Dieu saura bien rester le maître. » Et ce fut là, dans tous ces débats misérables, sa constante pensée. Qu'il parle en face aux rebelles ou qu'il raconte à un ami ses impressions intimes, toujours c'est du haut de sa foi, du haut de sa grande tâche, qu'il jugera les gens essayant de lui faire obstacle. Us ont beau être humainement redoutables ; Calvin les voit et les verra jusqu'au bout dans toute leur petitesse d'insensés, et ce sera presque en plaisantant, lui qui plaisante si peu, qu'il parlera de leur haine, ce On augmente, au dehors, ce que nous avons ici eu de fâcheries. On m'a fait mort, à Lyon, en plus de vingt sortes... Vrai est que Satan a ici assez d'allumettes ; mais la flamme s'en va comme celle des étoupes. . . Quant aux injures de Perrin, elles ne me pèsent non plus que sa personne a d'importance envers mqi , qui

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