‹ CalvinChapitre 142 sur 212 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

OU Italiens. Les Libertins étaient presque tous finciens Genevois. Était-il naturel, était-il juste que les nouveaux venus fissent la loi aux enfants du pays?

Quelques écrivains, de nos jours, ont posé la question dans ces mêmes termes. L'histoire les y autorisait-elle?

Nous avons déjà relevé une de leurs erreurs, celle de considérer les Libertins comme des gens à principes, des patriotes vrais, des amis vrais de la liberté genevoise. Quoique les limites et le sujet de ce livre nous aient fait omettre bien des choses, ce que nous avons raconté suffit amplement, ce nous semble, à prouver le contraire.

Nous voici devant une autre erreur. Les Libertins étaient ancien^ Genevois, c'est vrai; mais, d'abord, étaient-ils la majorité de la nation ? Tout indique, plutôt, surtout dans les derniers temps, qu'ils étaient peu, très-peu, et on comprend sans peine que leur conduite eût éloigné d'eux bien des gens primitivement séduits par les idées libérales dont ils se disaient les apôtres. Les réfugiés venuient donc en aide à une majorité réelle, considérable, mais harcelée par une minorité turbulente et sans frein.

Ce n'est là, pourtant, qu'une considération accessoire. La vraie question , la voici.

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Genève devait nécessairement ou se résigner à n'être rien, ou être et être toujours mieux ce que. la Réforme l'avait faite. Nous l'avons vu : Genève livrée aux Libertins, c'eût été ou Genève reconquise bientôt par ses anciens maîtres catholiques, où Genève s'acheminant d'elle-même vers le catholicisme par la corruption et l'anarchie. Ce n'est pas sans raison que les écrivains catholiques se montrent si doux envers eux, s'indignent si fort des sévérités de Calvin. Que ne dirait-on pas, en sens inverse, si Calvin avait toléré leurs désordres ! Que de réflexions sur la Réforme ouvrant la porte à tous les vices ! Mais Calvin s'est jeté courageusement en travers ; Calvin a sauvé Genève et la Réforme : donc Calvin a été un despote, un tyran, et, les Libertins, des victimes. Il est vrai que ces mêmes écrivains ne renoncent pas, pour cela, à l'autre thèse, celle qui veut que Réforme et désordres aient nécessairement marché de front. Les réfugiés, selon eux, étaient l'écume de l'Europe; l'indulgence que Calvin n'avait pas pour les Libertins, il l'avait pour ces gens tarés qui venaient servir son despotisme. Des gens tarés, il y en eut, en effet, quelques-uns, comme dans toutes les émigrations; mais comment le sait-on? Précisément par les plaintes de Calvin, et par l'ardeur qu'il mit à en débarrasser Genève. Jamais homme

n'a moins pu être accusé d'avoir eu deux poids et deux mesures.

Si donc le vrai citoyen d'un pays n'est pas celui que ce pays a vu naître, mais celui qui, citoyen ou non par la naissance, comprend les conditions de l'existence et de la grandeur du peuple, travaille et combat en conséquence, persévère, aime et se dévoue, — certainement les réfugiés étaient citoyens de Genève, et Genève n'en avait point de meilleurs. Il n'était pas légalement citoyen, ce Farel que les vrais représentants de Genève, les vrais amis de l'Église et de la patrie, venaient de saluer' du nom de père ; il ne l'était pas davantage, Calvin, le plus grand de tous, car il n'en eut le titre qu'en 1889, cinq ans avant sa mort. Qu'importe ! Avant de l'être par les lois du pays, ils l'étaient en vertu d'une autre loi, l'Évangile, loi du pays aussi, et la plus haute. Là était le lien, là l'unité. L'histoire n'offre peut-être aucun exemple d'une si rapide et si complète absorption de nationalités, de caractères. On arrivait à Genève, nonseulement comme dans un refuge, mais comme dans une patrie à laquelle on vînt faire hommage de tout ce qu'on avait souffert, en d'autres pays, pour la même cause.

Voilà les hommes que* les Libertins s'indignaient de voir se multiplier à Genève. Ils ne

voyaient en eux que des suppôts de Calvin ; ils ne comprenaient rien à ce pieux héroïsme qui leur avait fait quitter châteaux et terres pour devenir simples sujets d'une toute petite république, et se soumettre à ces Ordonnances rigides dont eux, bourgeois, ne voulaient pas. Ils leur prodiguaient même la raillerie, l'insulte. « Ils outragent honteusement, écrit Calvin en novembre 1553, les exilés du Christ. » Ceux qui n'avaient rien sauvé de leur fortune, les Libertins leur reprochaient le pain de l'hospitalité , ou, s'ils gagnaient leur vie en travaillant, s'efforçaient d'ameuter contre eux les ouvriers et les marchands genevois ; ceux qui arrivaient avec de l'or, on les représentait comme venant pour acheter ou trahir la république. En avril 1553, Amied Perrin avait demandé qu'on leur enlevât leurs armes, à l'exception de l'épée , qu'ils ne devaient même point porter en public. En juillet 1554, il demanda qu'on leur ôtât même leurs épées. Ils avaient formé, disait-il, le projet de livrer Genève au roi de France, et c'était Henri II lui-même qui avait révélé la chose dans une lettre écrite au Conseil de Berne. Les réfugiés s'émurent. L'accusation n'était pas seulement fausse, mais absurde. Livrer Genève à ce Heflri II qui se baignait dans le sang de leurs frères, à cette reine Catherine qui

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