‹ CalvinChapitre 143 sur 212 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

avait apporté en France toutes les perfidies et toutes les cruautés des cours de son pays ! On somma Perrin de fournir des preuves. Le syndic Lambert, frère du martyr de Chambéry, lui rappela en plein Conseil des Deux-Cents qu'il avait été moins scrupuleux, sept ans auparavant, lorsqu'il voulait faire loger dans la ville deux cents cavaliers soldés par le roi de France. Lambert conclut qu'une large hospitalité devait continuer à être offerte aux exilés, qu'il fallait donner la bourgeoisie à plus encore qu'on ne l'avait fait jusque-là, puisque seulement quatre-vingts avaient été reçus depuis cinq ans, et que Genève avait tout à gagner à s'enrichir de pareils citoyens.

Soixante, environ, furent reçus pendant les premiers mois de 1SS5 ; et si le syndic Lambert fût revenu au monde un siècle après, il eût reconnu avec joie, parmi les noms les plus illustres et les plus honorables de Genève, bon nombre de ces soixante ou des quatre-vingts d'auparavant. Le 13 mai, les Libertins, par l'organe de deux des leurs, se plaignent de ces admissions nombreuses ; mais le Conseil ne les écoute pas. Le 15 et le 16, nouvelles plaintes. Le peuple, disent -ils, pourrait bien enfin s'émouvoir. Le Conseil ordonne une enquête.

Les Libertins n'attendirent pas le résultat.

Le 18 mai, dans la soirée, une taverne réunis-

sait Berthelier , Perrin, deux autres chefs, et uir certain nombre de c( compagnons des tumultes, )> comme dit Bonivard. « Après que la langue, poursuit-il, eut fait son office, le vin émut les pieds et les mains à faire le leur. » Perrin n'était cependant pas décidé. On Texcite ; on le flatte en lui disant que le peuple compte sur lui, que c'est lui qu'on s'attend à voir à la tête du mouvement. Il cède, il marche, et bientôt l'affaire est en train.

Elle ne fut pas longue. Les révoltés ne trouvèrent, sur aucun point, l'appui qu'ils avaient espéré. Ils eurent beau crier et faire crier que les réfugiés allaient saccager la ville ; les citoyens ne s'émurent pas, ou, du moins, ne s'émurent que pour aller grossir les rangs des amis de l'ordre. Il y eut cependant quelques rencontres meurtrières, mais nulle part un commencement de succès pour la révolte. Les troupes balayèrent tout ce qui résistait, prirent ce qu'elles purent prendre, et tout se trouva terminé.

Les Libertins semblaient avoir pris d'avance à tâche de ne mériter aucune indulgence ; ils n'en obtinrent aucune. Plusieurs têtes tombèrent sous la hache. Celle d'un frère de Berthelier en fut ; celle de Berthelier, celle de Perrin en eût été, s'ils n'avaient réussi à fuir. D'autres aussi avaient fui. Le reste fut exilé.

Il est toujours pénible d'avoir à enregistrer des exils, des supplices ; on voudrait ne trouver sur son chemin que des amnisties. Genève pouvait-elle, en 1588, réaliser cet idéal? Quand les lois et les mœurs du temps lui auraient permis d'être clémente , eût-elle pu l'être , dans ce cas, sans se condamner à repasser par tous les maux dés neuf dernières années? Les Libertine avaient tout fait pour qu'elle ne pût faire autrement que de les écraser, si elle ne voulait périr, après une longue agonie, par leur système et leurs désordres.

Les survivants, du reste, firent peu regretter les morts. Réfugiés sur terres bernoises, mais presque aux portes de Genève, plus d'une fois leur vengeance frappa quelque citoyen inoffensif, et il fallut obtenir de Berne qu'on les forçât de se fixer plus loin. Ils poussèrent alors le gouvernement bernois à solliciter leur retour, puis à l'exiger ouvertement, se constituant juge entre Genève et les bannis. La république, après cela, n'avait plus qu'à être vassale et bientôt sujette de Berne. Il fallut, pour conjurer cet orage, beaucoup de fermeté mais aussi beaucoup de prudence, car Berne était puissante et Berne n'aimait pas Genève. Ce fut Calvin qui mena l'affaire. Berne dut renoncer à ses prétentions envahissantes ; mais, n'espérant plus rien de ce côté, les Libertins cherchèrent

ailleurs. Tout leur était bon contre Genève. En 1563, les magistrats sont informés que le duc de Savoie prépare un coup de main contre la ville, et on acquiert la preuve que ce sont les Libertins exilés qui ont conseillé, arrangé la chose. Ils ont reçu de l'argent du duc; ils se sont réservé le pillage d'un certain nombre de maisons, et, si Tentreprise échoue, comm'e ils ne pourront plus rester sur le territoire des Bernois, alliés de Genève, ils recevront des terres en Savoie. — La ville, mise aussitôt en bon état de défense, ne fut pas attaquée ; les Libertins en furent pour la honte de s'être vendus aux deux grands ennemis de leur patrie, le duc de Savoie et le pape. Calvin demanda au Conseil d'ordonner un jeûne d'actions de grâces. Le jeûne eut lieu, et la nation se trouva unanime à remercier Dieu de cette nouvelle délivrance. Trente-neuf ans plus tard, dans cette fameuse affaire de Y Escalade^ qui fut si près d'être le tombeau de Genève, on retrouva encore des traces de ce misérable parti, toujours prêt à faire cause commune avec les ennemis de Genève et de la Réforme. Nous savons ce que les ennuis de l'exil peuvent amasser d'aigreur dans une âme, même loyale, même nourrie du patriotisme le plus pur; les Libertins ne seraient pas les premiers à qui cette aigreur eût fait haïr une patrie anciennement

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