LIVRE ÎROISIÉIIE
Mais ne fallait-il pas faire à tout prix un piédestal à celui dont on répétait si complaisamment les calomnies?
Jérôme Bolsec avait été Carme à Paris. Dénoncé pour quelques sermons qui sentaient la Réforme, il avait dû quitter la France et s'était réfugié à Ferrare. Après divers voyages,- il vint à Genève, non comme théologien, mais comme médecin. Bientôt, cependant, il recommença à s'occuper dethéologie, et on sut que ses opinions sur , quelques points, notamment sur la prédestination, n'étaient pas celles de la théologie genevoise. La Compagnie le fit venir. Il promit de se taire, et, pendant plusieurs mois, les registres ne font plus mention de lui. Le 16 octobre, au sermon du jeudi, ayant entendu exposer, dans toute sa rigueur, la prédestination calvinienne, il prit vivement la parole. C'était là, dit-il, non-seulement une erreur, mais une hérésie, et il le prouverait quand on voudrait. Calvin , non moins vivement, releva l'accusation, et un des témoins de cette scène, substitut du lieutenant criminel, (( voyant, dit le registre, le scandale que le dit maître Jérôme avoit fait en l'église , » le fit conduire en prison. Les pasteurs s'assemblèrent le jour même, et décidèrent d'avoir, devant le Conseil, une conférence avec Bolsec* Cette conférence
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[eut lieu. Bolsec se défendait habilement, et, plus dSine fois, ce fut à Calvin à se défendre, notamment quand Bolsec eut développé l'idée que sa doctrine pouvait conduire à faire Dieu auteur du mal. Calvin reproduisit avec beaucoup de vigueur ce qu'il avait déjà souvent répondu à ce reproche, malheureusement assez fondé.
La discussion dura deux jours. Le Conseil était ^ fort embarrassé. Non qu'il- hésitât à donner raison à Calvin; mais les arguments de Bolsec ne lui paraissaient pas tellement mauvais qu'il y eût lieu à le condamner sévèrement. On écrivit donc aux Églises suisses pour leur demander leur avis. Le Conseil, en attendant les réponses, voulait relâcher l'accusé, sous caution néanmoins ; Bolsec ne resta en prison que faute d'avoir trouvé quelqu'un qui répondit pour lui.
L'Église de Zurich conseilla la sévérité ; Berne et Bâle, l'indulgence. L'arrêt, prononcé le 18 décembre, est très-sévère dans la forme, très-doux au fond. Bolsec, nous l'avons déjà dit, fut condamné à quitter Genève, avec défense d'y revenir. Remarquez que ce n'était même point un Genevois qu'on chassât de sa patrie, mais un étranger établi depuis ' moins d'un an dans le pays. Calvin avait-il demandé une peine plus sévère? Rien, dans le procès, ne l'indique, et, quelques jours après la con-
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damnation, dans une lettre à Bullinger : « Des médisants, dit Calvin, ont répandu le bruit que nous voulions une peine plus dure, et on Ta cru sottement. » Or, Calvin n'a jamais dissimulé ses rigueurs ; s'il déclare, ici, n'avoir pas voulu autre chose que le bannissement, c'est que c'est vrai, et nous pouvons le croire d'autant mieux que nous le verrons plus franc, en ce même temps, dans son horreur pour les opinions de Bolsec. C'est une triste lettre que celle où il rompt avec son ancien ami, M. deFalais, coupable de n'avoir pas eu pour Bolsec la même horreur. Il aimerait « cent fois mieux être papiste, )5 dit-il, que d'être ou Bolsec ou CastaUon. Voilà ce que le réformateur a pu écrire, et c'est une affligeante page dans l'histoire du cœur humain. Mais nous étions dans une question de fait; restons-y. Le nom de Bolsec est exploité, contre le réformateur, comme celui d'un martyr, — et le fait est que Bolsec fut simplement banni de Genève. Quant à ceux qui s'indigneraient que Bolsec ait été même banni, nous ne saurions que leur dire, sinon qu'ils n'entendent rien à la manière dont la question se posait pour la Réforme et pour Genève, pour Genève surtout. Souhaiter qu'elle eût ouvert ses murailles à toutes les variations et à toutes les hardiesses de la pensée religieuse, c'est vouloir que ce grand levier, la
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Réforme, se fût passé d'un point d*appui pour soulever le monde.
Bolsec eût-il été traité plus sévèrement, il n'en serait pas plus excusable d'avoir écrit le livre qui a fait sa réputation auprès des ennemis de Calvin. Que la colère lui eût dicté des pages violentes, on le pardonnerait facilement à un homme envers qui Calvin s'était montré si impérieux, si amer; mais publier, vingt-six ans après la querelle, treize ans après la mort de Calvin, cet abominable pamphlet qu'il donna pour l'histoire « de la vie^ moeurs^ actes, doctrine et mort » du réformateur, c'est dépasser de beaucoup ce qu'on peut pardonner au ressentiment le plus juste. L'ancien moine, redevenu catholique, voulut payer sa bienvenue au milieu de ses anciens frères ; il n'imagina rien de mieux que d'immoler Calvin sous les plus ignobles flétrissures. Mais il y a des gens plus coupables que Bolsec : ce sont les gens qui continuent à puiser dans son livre, et qui forcent les historiens sérieux, catholiques comme protestants, de leur répéter qu'ils mentent. Dès le seizième siècle , Papyre Masson et Raemond, ardents ennemis de Calvin, déclarent faux tout ce que Bolsec a dit de ses mœurs. Au dix-septième, Maimbourg, dans son Histoire du CalUnisme, rend ouvertement au réformateur le mSme hommage, et le grave Ëllies Du