LIVRE TROISIÈME
posait dans l'esprit de Calvio. Si, d'un côté, il nous est pénible, douloureux, de le voir prêt à solliciter la mort d'un homme qui s'est mis familièrement en correspondance ayec lui, ce fait établit au moins, d'autre part, une totale absence d'animosité personnelle. La menace exécutée en 1853 est celle d'une époque où l'Espagnol ne lui témoignait encore que des égards, presque de l'affection. CaWin ne pouvait donc le haïr personnellement; Calvin a dpnc pu dire en toute sincérité, lors du procès, qu'il avait haï et qu'ils haïssait les erreurs, non l'homme.
Une chose pourrait nous sembler beaucoup plus triste : ce serait que Calvin eût travaillé à faire condamner Servet à Vienne. Est-ce vrai? On a pu le croire. Servet venait d'imprimer secrètement dans cette ville son Christianismi Restitutio^ qui n'était autre, à ce qu'il paraît, que le gros manuscrit de 1546. Une première enquête, sur renseignements venus de Genève^ n'amena rien ; Servet, prévenu ti temps par un ami, avait fait disparaître tout ce qui eût pu prouver qu'il était l'auteur du livre. Une seconde enquête le prouva, grâce à des pièces venues aussi de Genève, et ces pièces étaient les lettres mêmes jadis écrites au réformateur par Servet.
L'apparence est donc contre Calvin, et nous
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n'avons à y opposr qu'une chose, mais grave : c'est que Calvin a nié le fait. «Le bruit vole, dit-il, que j'ai pratiqué que Servet fût pris en la papauté, savoir à Vienne, et sur cela plusieurs disent que je ' ne me suis pas honnêtement porté, l'exposant aux ennemis mortels de la foi. » Après quelques mots d'explication : « Il n'est besoin, poursuit-il, d'insister à rembarrer une calomnie si frivole, laquelle tombe bas quand j'aurai dit en un mot qu'il n'en est rien. » Ses ennemis conviennent que l'affaire ne fut pas menée par lui, mais par un réfugié lyonnais, M. de Trye, qui lui servait de secrétaire. La question se réduirait donc, en tous cas, à savoir si le secrétaire avait ordre de faire ce qu'il fit ; or, nous ne pensons pas que nul homme de bonne foi, connaissant quelque peu Calvin, ose le soupçonner d'avoir pu dire : « Ce n'est pas moi, » quand le coupable eût été son agent. Et que parlons«nous, d'ailleurs, de coupable? Calvin dit bien que « plusieurs » trouvent la chose mauvaise ; mais il n'est, lui, nullement de leur avis. « Si cela, dit-il, m'étoit vraiment objecté ^ je ne le voudrais point nier, et ne pense point que cela me tournât à déshonneur, » Deux états en guerre ne cessent pas, pour cela, de se prêter mutuellement main forte pour l'afresta-
1 Si l'accusation était vraie.
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tion d'un meurtxier ; nulle honte, par conséquent, selon les idées d'alors, à s'entr' aider pour la punition de Servet, meurtrier d'âmes. Ne voyons-nous pas les magistrats genevois, peu après, demander le concours de ceux de Vienne, et ceux de Vienne l'accorder avec empressement? Les juges de Genève recevront communication de la procédure française ; ils écriront fraternellement à ces hommes qui ont voulu brûler Servet, mais qui les brûleraient, eux, bien plus volontiers encore. Genève et Rome, ce jour-là, se donneront la main. Tout cela, pour nous, est odieux, mais n'avait, alors, rien que de tout simple ; et quand le réformateur — ce qui n'est point — pourrait être convaincu d'avoir fait condamner Servet à Vienne, ses torts réels dans cette triste affaire n'en seraient aucunement augmentés. Ici reviendrait, en outre, une observation déjà indiquée. Nous avonsvu que Servet, à Paris, en attaquant personnellement Calvin sur un dogme qu'il aurait pu attaquer également chez tous les théologiens, catholiques et protestants, le constituait, en quelque sorte, gardien et champion de ce dogme. Cette position faite à Calvin et pleinement acceptée par lui, ce fut bientôt celle de toutesles Églises calvinistes, et, spécialement, de l'Église de Genève. Un dogme de -cette importance, resté commun à toute la chrétienté, devenait tout particulièrement im-
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portant pour ceux qu'on accusait d'ébranler le christianisme ; ils pouvaient moins que qui que ce fût, nous ne dirons pas l'abandonner, nul n'y songeait, mais le défendre mollement et se montrer doux à qui le nierait. Quand les juges de Vienne apprirent que le condamné, échappé de leurs prisons, venait d'être arrêté à Genève, ils s'empresserent de le redemander aux magistrats genevois. Or, il était de droit public à Genève de ne jamais accorder d'extradition ; deux demandes, l'une du roi de France, l'autre du sénat de Savoie, avaient récemment été repoussées. On refusa donc de livrer Servet; mais, l'enlever au bûcher de Vienne, c'était, dans la situation que nous venons d'indiquer, se condamner à ne pas le traiter mieux. Qu'aurait dit le catholicisme si le condamné de Vienne eût été absous à Genève? Même aujourd'hui, ces écrivains catholiques qui affectent tant de pitié pour Servet, tant d'horreur pour son adversaire, que ne diraient-ils pas si Calvin s'était montré indulgent ! Servet ne serait plus que l'audacieux panthéiste, ruinant, avec la Trinité, le christianisme entier ; Calvin ne serait plus que le chef impuissant ou lâche^, autorisant, dès le début, tous les écarts auxquels on accuse la Réforme d'avoir conduit les générations suivantes.