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Mais revenons au procès. Nous laisserons de côté tous les détails qui ne seraient pas indispensables.
Échappé donc des prisons de Vienne et voulant se rendre en Italie, pourquoi Servet passa-t-il par Genève? Il pouvait, du moins, éviter la ville. Pourquoi, surtout, au lieu de la traverser au plus vite, y résta-t-il un mois? Le procès n'a pas éclairci ce point. On a conjecturé qu'il avait été retenu par les Libertins, toujours à l'affût de ce qui pouvait les servir contre le réformateur. Il se peut aussi que, les voyant si près de -triompher, car c'était sous le syndicat de Perriq, l'idée lui fût venue à lui-même de se tenir prêt à succéder au réformateur vaincu. Quoi qu'il en soit, l'ensemble du procès ne permet pas de révoquer en doute une alliance entre eux et lui , un lien, du moins, et même un lien fort intime, entre leur cause et la sienne. Ce lien, peu importe qu'il résultât d'une entente formelle ou seulement des circonstances ; peu importe aussi que Calvin eût coTnpris ou non, dès le début, toute la portée du procès. Les Libertins le forcèrent assez de la comprendre, et la mort de Servet se trouva une
nécessité politique et sociale, tout autant qu*une nécessité religieuse * .
Informé, le 1 3 août, de sa présence dans la ville, Calvin requiert qu'on l'arrête, et un des syndics en donne l'ordre. Mais, selon la loi genevoise, nul ne pouvait être arrêté èur dénonciation, que le dénonciateur, en môme temps, ne se constituât prisonnier. Un jeune français , Nicolas de la Fontaine, secrétaire de Calvin, remplit pour lui cette formalité, et présenta, dès le lendemain, une plainte en trente-huit articles, rédigée par le réformateur. Les cinq premiers sont relatifs aux antécédents de Servet ; les autres résument un peu pêle-mêle ses opinions panthéistes, ses arguments contre la Trinité, et ses idées sur certains points spéciaux, baptême des enfants, âge auquel le péché commence, etc. Interrogé, le même jour, sur cestrentehuit articles, Servet confirma les uns, nia les autres, et le lieutenant criminel, en transmettant au Conseil le sommaire de l'interrogatoire, conclut à la mise en accusation. .
Le lendemain, en conséquence, le Conseil se réunit dans la salle de ses audiences criminelles, située dans la prison. Servet est de nouveau inter-
1 Ce point de vue, que la plupart des historiens ont ignoré ou négligé jusqu'ici, est développé, pour la première fois, dans un mémoire de M. Rilliet de Candolle. (Genève, 1844.)
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fogé sur tous les points; mais, encouragé proba* blement par la présence de tel ou tel conseiller qu'il sait être hostile à Calvin, il ne se borne plus à se défendre : qu'on ordonne une conférence publique, et il est prêt à confondre Calvin par l'Écriture et par les Pères. Calvin n'aurait pas refusé, car, nous dit*il dans sa Déclaration contre les erreurs de Servet^ il n'y avait rien qu'il désirât pi us que de « mener telle cause au temple devant le peuple. » Ainsi, à côté de son despotisme, toujours ridée démocratique. Il n'accepterait pas les décisions d'une majorité contraire ; mais, dans le champ qu'il croit être celui de la vérité, il veut l'Église^peuple, l'Église associée en masse à tous les travaux et à tous les combats de ses chefs. — Le Conseil n'autorisa pas cette conférence publique. Le 16 août, nouvelle séance, marquée par une assez vive altercation entre Berthelier, assesseur du lieutenant criminel, et CoUadon, le jurisconsulte, avocat de l'accusateur. Nous connaissons Berthelier. Colladon était, au contraire, ijn type du protesttot sérieux, du réfugié aimant sa foi en proportion de ce qu'il avait sacrifié pour elle, mais ua type, aussi, du théologien laïque, plus absolu, souvent, que le théologien de prolession. Au reste, entre Berthelier et lui, il s'agissait moins de Servet que de Calvin, et, pour Berthelier, la ques-
tioa politique était de beaucoup au premier rang« Calvin, qui n'avait guère coutume de se cacher derrière qui que ce fût, comprit que le moment arrivait de prendre personnellement TafiFaire en main. Dès le jour suivant, il déclare se porter accusateur, et on l'autorise à assister, lui « et quel il voudra avec lui, » aux interrogatoires de Servet. Il y en eut, ce même jour, un très-long, qui prit souvent la forme d'un débat entre Calvin et l'accusé. C'est dans ce débat que 'Servet laissa échapper la singulière profession de foi panthéiste que nous avons ci-dessus rapportée. Il paraît qu'elle fit sur l'esprit des juges une très-fâcheuse impression, et découragea fort ceux qui le favorisaient. Calvin put écrire à Farel (20 août) : «J'espère qu'il y aura peine de mort; » mais, ajoutait-il, «je désire qu'on lui fasse grâce de la partie horrible du supplice *. » Calvin voulait donc la mort par le glaive, non la mort par le feu..Changea-t-il d'avis plus tard? Nous verrons que non. Eût-il changé, ce moi^vement de pitié, au moment même où il venait d'être le plus vivement aux prises avec Servet, prouverait encore qu'on se trompe quand on veut que sa haine se soit nourrie, longtemps d'avance, de la perspective d'un bûcher.
* Pœnœ atrocitatem remitti cupio.