‹ CalvinChapitre 17 sur 212 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

rait laissé entrevoir ; on lui prête une idée qui n'était pas de son siècle, et dont il était plus loin que personne. Demander clémence à un roi pour les amis de la Réforme, c'eût été, à ses yeux, demander clémence et pitié pour la vérité, pour l'Évangile, et accorder à ce roi une autorité sur Dieu même. Les hommes du xvi* siècle n'ont jamais demandé la tolérance^ dans le sens plus moderne de ce mot, et c'est un fait qu'on oublie trop quand on les accuse si haut de ne pas l'avoir accordée eux-mêmes lorsqu'ils avaient la force en main. Jamais ils n'ont dit aux puissants : « Tolérez-nous, nous considérant, si bon vous semble, comme des gens égarés, et nous laissant, par indulgence, en paix. » Ils disaient : « Nous sommes les représentants de la vérité ; nous sommes la vérité. » Leurs droits, pour eux, c'étaient ceux de la vérité elle-même , et on ne demande pas de tolérer la vérité. Tout cela était peu philosophique, assurément, et peu humble ; mais c'était au moins courageux, et l'humilité qui leur manquait n'est trop souvent que celle des gens de petite foi. La Réforme, en un mot, ne savait offrir aux puissants qua deux alternatives : se soumettre à elle, ou l'écraser.

Le Commentaire sur Sénèque est donc un livre de pure érudition, mais un des meilleurs de l'é-

poque, un peu lourd quant au fond , élégant et noble dans la forme. Calvin a le bon esprit d'imiter peu cet auteur qu'il suit pourtant pas à pas, et, tout en louant le style d'un écrivain de la décadence, il continue, pour son compte, à s'inspirer de ceux du bon temps. On donna de grands éloges à sa latinité; on admira sa science. Cette science était cependant encore plutôt celle de la génération qui finissait, science d'emprunt, plus riche de citations que d'expériences, plus fière de recueillir que de créer. Le futur novateur ne veut encore, dirait-on, que payer son écot dans la société un peu caduque des lettrés de la Renaissance, vieux romains et vieux grecs sortis un moment du tombeau pour voir éclore un nouveau monde. L'auteur choisi par lui est, il est vrai, l'austère Sénèque, « Sénèque, nous dit Bèze, dont les sentiments vigoureux^ avoient du rapport avec les mœurs de Calvin, et qu'il a toujours lu avec plaisir ; » mais si le choix est du stoïcien, le commentaire n'en est pas moins du lettré, sérieux, mais fleuri, savant, mais de cette science dont Calvin allait mieux que personne faire sentir la vanité. Quoi qu'il en soit, ce livre ne devait pas être perdu pour l'œuvre future de Calvin. La réputation du lettré allait aider aux premiers succès du réformateur.

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