LIVRE PREMIER
Mais le livre, en attendant, lui procurait plus de gloire que de profit ; ses lettres de cette époque nous révèlent la peine qu'il avait eue à trouver de quoi l'imprimer, et, ensuite, ses inquiétudes au sujet de la vente. « Le sort en est jeté, écrit-il à un de ses amis, François Daniel. Mon Commentaire a paru, mais à mes frais, et cela m'a coûté plus d'argent que tu ne pourrais croire. » Il espère rentrer dans ses avances ; ses vœux ne vont pas au delà. Furent-ils exaucés? Nous l'ignorons. Ce qui est sûr, c'est que ses ouvrages, malgré l'énorme débit qu'ils eurent plus tard, ne Tenrichirent pas. Il laissa, eu mourant, trois cents écus, le quart de ce que le roi de France donnait par année à Alciat. Ce fut pourtant au milieu de cette gêne qu'il prit la résolution de résigner la cure et la chapellenie dont les revenus le faisaient vivre. Ses ennemis n'ont jamais dit ni pu dire qu'il y eût été contraint; c'est de son plein gré qu'il renonça à être nourri plus longtemps par l'Église qu'il ne voulait plus servir. Lui reprochera-t-on de n'y avoir pas renoncé plus tôt? Ce serait juger les faits d alors sur les faits postérieurs, et voir la situation beaucoup plus nette qu'elle ne pouvait l'être encore. Les hommes du mouvement ne songeaient pas à sortir de l'Église, mais à la transformer ; il n'y avait
donc pour eux, au début, nulle obligation de con-
science àquitter les positions qu'ils occupaient dans son sein.' Pourquoi Calvin aurait-il renoncé, dès le premier jour, à retourner une fois, comme curé, dans sa paroisse de Pont-l'Évêque, et à y prêcher, comme curé, ce qu'il prêchait à Paris sans titre officiel? N'avait-on pas vu, en Allemagne et en Suisse, des curés rester comme ministres dans leurs paroisses converties?
En attendant, Calvin venait de vendre sa part de l'héritage paternel, soit pour payer l'imprimeur, soit pour pouvoir emporter avec lui, dans les tempêtes qu'il ne prévoyait que trop, toute sa modeste fortune.
L'orage, en effet, grossissait, et Calvin le bravait de plus en plus ouvertement. L'homme d'action avait succédé à l'homme d'étude, sans que celuici, toutefois, eût abdiqué; c'est « au milieu de ses livres, » nous dit Pasquier, que Calvin se montrait a d'une nature remuante le plus possible pour l'avancement de sa secte. » Un lien de plus en plus fort s'établissait entre lui et ceux que sa parole avait gagnés. « Nous vîmes quelquefois, ajoute
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Pâsquier, dos prisons regorger de pauvres gens abusés , lesquels sans entre-cesse il exhortoit, consoloit, confirmoit par lettres, et ne manquoit de messagers auxquels les portes étoient ouvertes, nonobstant quelques diligences que les geôliers apportassent au contraire. C'est par ces procédures qu'il gagna pied à pied une partie de notre France. » Voilà, dans la bouche d'un ennemi, un assez bel éloge. Calvin n'a pas, comme Luther, la glorieuse chance d'ébranler d'un coup de vastes contrées: c'est jpi^d à pied qu'il conquiert une partie de laFrance, et, pour commencer, une partie de Paris. Les grands ne s' ébranlant pas encore, il se consacrera aux petits. On a souvent dit que le mouvement, en France, partit d'en haut et ne fut pas populaire, au moins dans ses débuts. Cela n'est pas. Un certain mouvement partait en effet d'en haut, témoin Marguerite de Valois, la sœur du roi ; mais un autre mouvement, parti d'en bas, allait à la rencontre, et c'est à le fortifier, à le diriger, celui-là, que Calvin travaillait alors à Paris. Il avait compris que toute Église, comme tout État qui veut vivre, doit être fondée sur le peuple. De là cet obscur et infatigable dévouement, soutenu par le succès, sanctifié par le péril.
Il n'avait cependant pas renoncé aux conquêtes plus éclatantes, et, parmi les gens abtisés par sa
parole, comme dit Pasquier, se trouvait le recteur de l'Université, Nicolas Cop. Cop avait un discours à prononcer, selon l'usage, à l'octave de la Saint- Martin ; il pria Calvin de le lui écrire, *et Calvin « lui bâtit, dit Bèze *, une oraison tout autre que la coutume n'étoit. » — Tout autre, en effet, car le mérite des œuvres y était fort maltraité, et la justification par la foi s'y trouvait nettement prêchée. La Sorbonne s'émut; le parlement s'empara de l'affaire ; Cop, informé qu'il allait être arrêté, s'enfuit à Bàle. Mais on savait, on soupçonnait, du moins, le véritable auteur de la harangue ; on fut heureux d'avoir enfin une occasion de l'arrêter. Averti à temps, « il s'échappa, à ce que raconte Desmay, par une fenêtre, se sauva dans le faubourg Saint-Tictor, au logis d'un vigneron, et changea là ses habits.» Pendant ce temps, le fameux lieutenant-criminel, Jean Morin, fouillait ses papiers, qui trahirent les noms de plusieurs de ses adhérents. La plupart, comme lui, durent s'enfuir.
Il se retira d'abord dans le château du seigneur d'Hazeville, près de Mantes, puis en Saintonge auprès d'un chanoine d'Angoulême, Louis du Tillet, partisan secret de la Réforme ; enfin, il alla où étaient déjà beaucoup de ceux que la persécu-
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tion avait chassés de Paris» d'Orléans et de Meaux. Marguerite, reine de Navarre, avait sa cour à Nérac, et c'est là qu'elle leur donnait asile.
Marguerite de Valois, sœur de François I", est une des figures les plus intéressantes de ce siècle. Fille d'une triste mère, femme d'un triste mari, le duc d'Alençon, elle se maintint pure et respectée au sein d'une cour corrompue, et les premiers bruits de la Réforme l'avaient trouvée toute prête à chercher sérieusement la vérité. Dès 1521, elle lit la Bible, et se la fait expliquer par le pieux Le Fèvre. A peine convertie aux vérités évangéliques, elle n'a plus qu'un désir, celui d'y convertir son frère. Le roi consent à assister aux réunions intimes que présidait, cbez elle, Michel d'Arande, et le roi parait touché. Avec quelle joie elle écrit à Briçonnet, l'évoque de Meaux, qui lui a envoyé Michel d'Arande! Avec quel bonheur elle constate que même la reine-mère, Louise de Savoie, parait incliner vers la Réforme ! Pendant toute l'année 1522, ces sentiments du roi et de sa mère allèrent se fortifiant. Mais la reine était trop mondainement ambitieuse, le roi trop peu sérieux. Puis vint la bataille de Pavie, perdue par la lâcheté du duc d'Alençon, qui mourut de honte peu après. Yeuve, sans enfants, peu s'en fallut que Marguerite ne devînt l'épouse de Charles-Quint^ et qui peut dire
ce qu'eût été peut-être son influence sur le grand ennemi de la Réforme ! Le roi refusa cette alliance; il donna sa sœur, en 1527, à Henri d'Albret, roi de Navarre. Mais vainement elle attendait les effets des bonnes dispositions qu'elle avait cru voir chez son frère ; s'il n'allait pas jusqu'à persécuter, il laissait persécuter en son nom , et tout au plus accordait-il aux prières de Marguerite l'ordre de laisser en paix quelqu'un de ceux que l'Église eût voulu frapper. Mais l'Église pouvait ressaisir sa proie ; il n'y avait sécurité que dans les États de la princesse, à Nérac.
Là donc se trouvait, entre autres, le vieux Le Fèvre, celui qui avait eu le premier une vue claire de ce que préparait la Providence, et qui, tout au début, saisissant un jour la main de Farel, lui avait dit : « Mon cher Guillaume, Dieu renouvellera la face du monde, et vous le verrez, vous ! » Mais Farel avait dû quitter la France, et Le Fèvre se demandait, non sans découragement, qui donc hériterait du rôle enlevé à son ami, le plus éloquent et le plus capable, jusque là, des apôtres de la Réforme. Quand donc il vit Calvin, il comprit vite qu'il y avait là plus que Farel, plus que tous les autres, et, nous dit Bèze, il regarda « de bon œil ce jeune homme, comme présageant que ce devoit être l'auteur de la restauration de l'Église