LIVRE QUATRIÈME
n'a pas eu seulement à conquérir, mais, pour que la conquête fût possible, à transformer. Il voulait des hommes nouveaux, nouveaux^ sans doute, avant tout, dans le sens évangélique du mot, nouveaux aussi comme reproduisant ses traits à lui et son génie à lui. Il a été moins puissant sur les cœurs ; mais, les âmes, il les a marquées de son sceau, reconnaissable, après trois siècles, chez tous ceux qui se réclament de lui, et jusque chez ceux qui le renient ou qu'il aurait, lui, reniés ! Conquérir de cette manière, c'est créer.
Mais ne lui donnons pas un éloge qu'il n'eût pas accepté. Dieu seul crée ; un homme n'est grand que paipce que Dieu juge à propos d'accomplir par lui de grandes choses. Cela, jamais grand homme ne l'a mieux compris que Calvin. Aucun effort ne lui était nécessaire pour renvoyer à Dieu toute la gloire ; rien n'indique qu'il ait été même tenté de s'en approprier quelque partie. Luther caresse en maint endroit l'idée qu'un si petit moine, comme il dit, ait si bien fait trembler le pape et si bien remué le monde. Calvin ne dira jamais rien de tel, n'aura jamais l'air de se le dire, même au plus profond de son cœur ; partout vous sentez l'homme appliquant à toutes choses, aux moindres comme aux grandes, l'idée que c'est Dieu qui fait tout et qui est tout. Relisez, dans ce point dç vue, les pa-
ges mêmes où il vous aura paru le plus hautain, le plus despote, — et voye^ s'il est autre chose, même là, que l'ouvrier rapportant tout, sincèrement tout, à son maître.
Nous arrivons à la fin de notre tâche, car nous avons déjà raconté les années qui lui restaient à vivre après 1559.
La mort ne pouvait le saisir à l'improviste ; quand il y aurait moins pensé comme chrétien, la rude voix des maladies l'aurait tenu presque constamment averti. On pourrait, avec ses lettres et celles de ses amis, reconstruire la triste chronologie
de ses maux. Il n'entre presque jamais dans les détails; une seule de ses lettres y est consacrée tout entière, mais c'est une espèce de mémoire que ses amis l'obligèrent d'écrire aux médecins de Montpellier, déjà consultés par eux à son insu. Partout ailleurs, s'il touche ce sujet, c'est en passant. 11 ne dira pas de la douleur, comme le stoïcien, qu'elle, n'est pas un mal ; mais il ne lui fera jamais l'honneur de lui consacrer plus d'une phrase ou d'une moitié de phrase. Lors de sa rupture avec M. de