LIVRE QUATRIÈME
qui est gain pour les siens fen là vie et en la mort. Encore une fois, adieu, toi et tous les frères tes collègues. » Mais Farel était déjà en route, et, poudreux, épuisé, car il était venu à pied depuis Neuchâtel, Calvin le vit entrer dans sa chambre. Que se dirent-ils ? On regrette que la gravité de l'histoire ne permette pas d'inventer quand les documents font défaut, car l'invention, ici, serait facile. Tout le bonheur que peuvent avoir deux vieux soldats à se rappeler ensemble leurs campagnes, on le voit briller dans les yeux de ces deux soldats de l'Évangile. Ils peuvent, l'un devant l'autre et tous les deux devant Dieu, dire comme l'apôtre : « J'ai cru, c'est pourquoi i'ai parlé. » Ils peuvent se féliciter l'un l'autre de ce qu'ils seront bientôt où il n'y a plus ni deuil, ni cri, ni travail, ni combat, comme ils seraient prêts à rentrer, si Dieu le voulait, dans la lice, dussent-ils y trouver plus d'agitations encore et une tout autre mort. Que d'amis communs ont disparu de la scène du monde ! Que d'ouvriers ont été dévorés par l'œuvre ! Mais le maître est celui qui peut, des pierres mêmes, se susciter des enfants et des aides. Qui donc oserait se croire nécessaire aux desseins du Seigneur ? Le plus grand ouvrier, s'il est chrétien, s'humiliera dans sa misère, et, le moment venu de s'endormir dans la tombe, il s'endormira sans regret, remet-
tant TœuTre à qui la' lui avait momentanément confiée. — Farel s'en alla consolé, raifermi, jaloux peut-être, pour la première fois, du voyageur de 1536.
Cependant la mort tardait encore. Le 19 mai, avant-veille de Pentecôte, allait ramener ce qu'on appelait le$ censures^ instituées par lui. Les pasteurs se réunissaient, ce jour-là, pour s'admonester fraternellement, et prenaient ensuite, en commun, un modeste repas. Ce repas, Calvin voulut qu'on le préparât chez lui, et, l'heure venue, il se fit porter dans la salle. «Mes Frères, dit-il, je vous viens voir pour la dernière fois, car, hormis ce coup, je n'entrerai jamais à table. » Puis il fit la prière, non sans peine, et mangea quelque peu, « s'efiforçant de nous réjouir, » ditBèze. Mais, poursuit-il, c< avant la fin du souper, il se fit remporter en sa chambre, qui étoit prochaine, disant ces mots avec une face la plus joyeuse qu'il pouvoit : Une paroi entre deux n'empêchera point que je ne sois conjoint d'esprit avec vous. » Mais il avait dit vrai. Il ne se remit plus à table, et ne se leva même plus. Le lit où il venait de rentrer allait être son lit de mort.
Les jours suivants ne furent, nous dit son ami, qu'une prière continuelle. Souvent il répétait ces mots du psaume :c( Je me suis tû, Seigneur, parce que c'es^ toi qui Tas fait, » ou ces mots d'Ésaie :