LIVRE PREMIER
vrir à une doctrine efficace et régénératrice. Ce clergé auquel il s'était amusé à faire peur en fredonnant les psaumes de Marot et en parlant de faire venir Mélanchthon, cette Église à laquelle il avait souvent laissé voir le peu d'estime qu'il avait pour elle et pour ses ministres, il en avait besoin pour continuer à' dormir sur l'oreiller de la piété facile et des pardons à bon marché. De là sa haine contre ceux qui avaient sorti la chose des simples régions du bel esprit, la recevant et la prêchant comme une réalité sérieuse, vivante, puissante. Il pouvait bien écouter encore quelquefois l'intercession d'une sœur qu'il aimait ; mais les conseillers impitoyables revenaient bientôt à la charge, et le roi belesprit se retrouvait persécuteur. •
Ils n'eurent donc pas de peine à l'irriter sur ces placards, tellement multipliés que le nom a Année des placards resta longtemps à cette année. Il s'en trouva jusque dans le palais du roi, jusque sur la porte de son cabinet, peut-être par les soins d'un ennemi des Réformés, et le roi prit au plus mal cette bravade. Un jour, enfin, le 18 octobre 1534, Paris se réveilla inondé d'c< Articles véritables sur horribles et grands abus de la messe papale. » Ce n'étaient que les objections ordinaires contre la présence réelle, mais exprimées en des termes qu'il fut facile de représenter au roi comme autant de blasphèmes.
L'auteur, qui est resté inconnu, avait prodigué ces formes vives dont l'effet ne peut être que d'irriter profondément tous ceux qu'elles ne convaincront pas. Sa thèse principale était que les vrais profanateurs du corps de Jésus-Christ, les gens véritablement à brûler, sont ceux qui mettent ce corps dans un morceau de pâte, nourriture peut-être « des araignes et des souris. » Suivaient quelques réflexions non moins brutales, mais fort justes, sur «le fruit de la messe, » c'est-à-dire sur les fâcheux résultats de cette concentration du christianisme en un seul acte, inépuisable occasion de cérémonies, perpétuel encouragement au formalisme. C'était donc l'Église elle-même qui, en donnant à la messe un rôle immense, la désignait principalement aux attaques ; mais ce rôle immense, sacré, facilitait et justifiait, d'autre part, l'accusation de sacrilège intentée à tous ceux qui osaient ne pas l'approuver.
Le roi put donc penser, avec une certaine bonne foi, que la majesté divine était à défendre et à venger. Puis, de la majesté divine à la majesté royale, le passage, comme toujours, avait été facile, et ses conseillers n'avaient pas manqué de raisons. Comment prétendrait-il qu'on le respectât encore, lui, simple roi, simple homme, s'il laissait outrager le .roi des rois? — La vengeance du roi des rois fut remise à Jean Morin. On arrêta tout ce qui était
LIYBB PRKMIKR. 57
suspect de quelque ardeur pour les idées nouvelles ; en peu de jours, les prisons regorgèrent. Mais il fallait, en outre, une expiation solennelle, et le roi se laissa persuader d'y présider.
Le 29 janvier 1835, une procession magnifique sortait de Saint-Germain-l'Auxerrois. Cette hostie que les Réformés outrageaient en s'obstinant à l'appeler du pain, on la vit sous un dais porté par les quatre premiers personnages du royaume, le* dauphin, les ducs d'Orléans, de Vendôme et d'Angoulême. Derrière marchait le roi, tête nue, torche en main, comme chargé de l'amende honorable du royaume. Après la messe, magnifiquement célébrée à Sainte-Geneviève, le roi se rendit à l'évôché, prit place sur un trône préparé dans la grande salle, et, entouré du clergé, de la noblesse, du parlement en robes rouges, il déclare son intention de ne plus accorder ni paix ni trêve à qui se séparera de la religion de l'État. Il a vu, dit-il, « l'offense faite au roi des rois par la méchanceté et acerbe peste de ceux qui veulent molester et détruire la monarchie françoise. » Il s'indigne surtout que sa bonne ville de Paris, « de tout temps chef et exemplaire de tous bons chrétiens, » n'ait pas été à Tabri de cette peste, et, dit-il, « ce seroit ànous chose très-absurde si nous ne confondions et exstirpions, en tant qu'en nous est, ces méchants. » Il enjoint à
tous de dénoncer quiconque sera de ces méchants, fut-ce un parent, un frère. Enfin : « Quant à moi qui suis votre roi, si je savois Tun de mes membres maculé ou infecté de ce détestable erreur, non-seulement vous le baillerois à couper, mais encore, si j'apercevois aucun de mes enfants entaché, je le voudrois moi-même sacrifier. » — On voit que Philippe II, qui allait plus tard en dire autant, n'a fait que répéter François I".
Et le même jour, pour commencer, six bûchers, dans six endroits différents de la ville, consumèrent six hommes choisis à peu près au hasard parmi ceux que le roi venait de vouer à la mort. Un seul était décidément plus coupable que les autres : c'était Antoine de la Forge, l'hôte et l'ami de Calvin. Mais, le bûcher, on avait trouvé que c'était peu ; ne fallait-il pas que le supplice, comme la solennité, fût nouveau, extraordinaire? Les condamnés, attachés à une longue poutre en balançoire, devaient être plongés dans le feu, puis retirés, puis replongés, puis retirés encore. Le roi de France avait voulu, comme le féroce empereur de Rome, que ses victimes se sentissent mourir, et.il voulut, de plus, voir de ses yeux leurs tortures. En retournant au Louvre, il passa successivement aux six endroits. Six fois il vit jouer l'abominable balançoiï'e ; mais il ne réussit pas à découvrir,