‹ CalvinChapitre 24 sur 212 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

chez les martyrs , aucune faiblesse, aucun regret. Ainsi s'ouvrit cette période lugubre, où, par le bras d'un roi perdu de débauches, l'Église allait épuiser ses vengeances. On a de la peine, en lisant ces détails atroces, à se croire en France, en Europe; on se demande si Thistoire n'a pas menti en plaçant, dans ce même siècle et à cette même époque, une renaissance des lettres, un rajeunissement de la civilisation. Voici ce que la vue de ces cruautés arrachait à un ennemi de la Réforme, à ce même Raemond chez qui tant de gens ont î^pris à la détester. « Les feux, dit-il, étoient allumés partout, et comme, d'un côté, la justice et sévérité des lois contenoit le peuplé en son devoir, de l'autre aussi l'opiniâtre résolution de ceux qu'on tratnoit au gibet en étonnoit plusieurs. Car, comme ilsvoyoient les simples femmelettes chercher les tourments pour faire preuve de leur foi, et, allant à la mort, ne crier que le Christ, le Sauveur, et chanter quelque psaume ; les jeunes vierges marcherplus gayement au supplice qu'elles n'eussent fait au lit nuptial ; les hommes s'éjouir voyant les terribles apprêts et outils de la mort, et, my brûlés et rôtis, être comme des rochers contre lesflots de la douleur... Ces tristes et constants spectacles excitoient quelque trouble, non-seulement en l'âme des simples, mais des plus grands, ne se pouvant persuader que ces gens

n'eussent la raison de leur côté, puisqu'au prix de leur vie ils la maintenoient avec tant de résolution. Autres en avoient compassion. Marris de les voir ainsi persécutés, et contemplant dans les places publiques ces noires carcasses suspendues en l'air avec des chaînes vilaines, restes des supplices, ils ne pouvoient contenir leurs larmes; les cœurs mêmes pleuroient avec les yeux. »

C'est devant ce déchaînement d'horreurs que Calvin, forcé de se taire, résolut d'aller chercher un asile où il pût au moins éclairer et fortifier de loin ceux pour qui, de près, il ne pouvait rien. Il se rendit cependant encore à Angouléme pour prendre congé de Du Tillet , et Du Tillet voulut partir avec lui.

Ils s'arrêtèrent à Poitiers, et la présence de Calvin fut à peine connue, qu'il vit « se ranger vers lui, » comme à Bourges, tous ceux « qui témoignoient quelque désir de la pure doctrine. » Or, Poitiers en comptait beaucoup. Près de la ville est une grotte qui porte encore aujourd'hui le nom de grotte de Calvin. C'est là, selon la tradition, qu'il réunissait

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ses amis, et Raemond nous raconte qu'il s'interrompait quelquefois pour se jeter à genoux, implorant la bénédiction divine sur eux, sur lui, sur la France. On est heureux de constater ces élans, trop rares dans sa vie ; on aime à le voir figurer, un peu plus ému qu'à l'ordinaire, dans ces tableaux qui rappellent si bien les premiers siècles, les saints commencements du christianisme et de l'Église. Cette grotte vit célébrer la première Cène évangélique. Un fragment de rocher servit de table. Les communiants allaient marquer, presque tous, parmi les prédicateurs de la Réforme. Vemou à Poitiers, Babinot à Toulouse, Véron dans la Saintonge, furent les premiers à l'œuvre, et d'autres suivirent bientôt. Ainsi se posaient dans l'ombre les bases de l'influence immense que Calvin allait bientôt exercer. Les plus éminents ouvriers de la Réformation française se firent gloire de procéder de lui, et tel qui n'avait pas été converti par sa présence, par sa parole, se convertissait, lui parti, sous la fascination lointaine de sa réputation. Mais sa réputation, et en France, et partout ailleurs, allait être plus encore celle du grand chrétien que celle de l'homme. « Calvin réussit, a dit M. Renan, parce qu'il fut l'homme le plus chrétien de son siècle. » Quoique tombée d'une plume peu calviniste, pour ne pas dire peu chrétienne, cette expli-

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cation nous parait profondément juste. Des contemporains de Calvin ont pu l'égaler, le dépasser même, en piété, en dévouement ; nul, pas même Luther, ne l'égala comme représentant complet et en quelque sorte officiel du christianisme évangélique.

Les mystères de la grotte avaient fini par faire du bruit; Calvin fut averti qu'il n'était plus en sûreté à Poitiers. Il se remit donc en route et s'arrêta à Orléans, mais pour y publier un livre, sa Psychopannychia^ publiée ensuite en français sous le titre de : « Traité par lequel est prouvé que les âmes veillent après qu'elles sont sorties des corps, contre l'erreur de quelques ignorants qui pensent quelles dorment jusques au dernier jugement. >» Quelques ignorants ! Voilà ce ton qui nous gâtera, trop souvent, les plus beaux morceaux de Calvin. Toujours, quand il réfute, un peu de colère, un peu de mépris, et quelquefois beaucoup ; toujours cette assurance qui ne lui permet pas d'admettre qu'on puisse penser autrement et n'être pas un sot, un ignorant ou un traître. Les ignorants^ ici, ce ne sont pas seulement les anabaptistes, que Calvin avait surtout en vue, mais plusieurs Pères de l'Église, Origène entre autres, qui ont admis l'hypothèse d'un sommeil entre la mort et la résurrection. L'hypothèse peut ne rien valoir; les noms

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