LIVRE PREMIER
ajoute-t-il, « que les gens de bien vous aient eue en haine et horreur pour être belle-mère de feu M. de Guise, qu'ils vous en ont tant plus aimée et honorée, voyant que cela ne vous détournoit point de faire droite profession de chrestienté, et nonseulement de bouche, mais par effets si notables que rien plus... » Il la félicite ensuite de ce que la duchesse de Savoie, sa nièce, est « en assez bon train, jusques à être délibérée de se déclarer franchement. » Mais la jeune princesse « a toujours été tiïnide, tellement qu'il est à craindre que cette bonne affection ne demeure là comme pendue au croc, sinon qu'on la sollicite. Or, Madame, j'estime qu il n'y a créature en ce monde qui ait plus d'autorité envers elle que vous ; pourquoi je vous voudrois bien prier au nom de Dieu de ne point épargner une bonne exhortation et vive, pour lui donner courage à la faire passer plus outre. En quoi je me tiens assuré que vous ferez tout devoir, selon le zèle que vous avez que Dieu soit honoré et servi de plus en plus. » Et il termine en se recommandant au bon souvenir de la princesse, supphant « le Père céleste vous avoir en sa protection , vous gouverner à toujours par son esprit, et vous maintenir en bonne prospérité. »
Cette lettre n'est pas seulement intéressante par sa date ; elle nous aide à comprendre les sentiments
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et le rôle d'une femme jetée au milieu de tant de complications, et c'est, à ce titre, une page curieuse de l'histoire du protestantisipe français, comme de la vie de Calvin. Protestante depuis longtemps, la duchesse de Ferrare est amenée à donner sa fille au duc de Guise, le chef du parti catholique. Guise, après avoir fait tout le mal poss j^le aux protestants^ est tué ; mais Guise est le mari de sa fille, et elle ne peut supporter la pensée que Calvin le croie damné. C'est pourtant ce même Guise qui lui a fait signifier par le roi, deux ans auparavant, qu'elle eût à se convertir au plus vite, sous peine d'être enfermée dans un couvent, et c'est encore lui qui , la voyant inébranlable, a envoyé des troupes contre son château de Montargis. Mais elle a déclaré qu'elle se mettrait sur la brèche, pour voir si on oserait tuer la fille de Louis XII, et c'est sur ces entrefaites que le pistolet de Poltrot l'a débarrassée de ce gendre à qui elle espère maintenant que Dieu aura fait miséricorde.
Ainsi s'était passée, ou à peu près, sa vie entière, dont l'unité nous apparaît moins en elle, femme courageuse et forte, mais exposée aux plus redoutables épreuves, que dans celui qui la guidait de loin à travers tant d'écueils et de tempêtes. On s'étonne, parfois, des instructions et des exhortations dojit elle a encore besoin. Ainsi, en 1S41, cinq
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ans après le voyage de Calvin à Ferrare, voilà Calvin obligé de lui parler de la messe, vu qu'un de ses aumôniers, maître François, a réussi à lui persuader qu'elle peut, sans pécher, sans mentir à sa conscience, y assister. La pauvre femme a évidemment été heureuse de pouvoir céder, sur ce point, aux sollicitations de son mari, aux exigences de sa position officielle dans une ville catholique. Mais une de ses demoiselles d'honneur a été plus ferme ; elle a résisté à maître François, et cette résistance adonné à penser à la princesse. Calvin, averti par madame de Pons, fille de madame de Soubise, prend la plume. Il s'excuse d'abord d'écrire sans avoir été consulté; mais bientôt, oubliant cette précaution oratoire, il déclare que, plus les gens sont haut placés en ce monde, plus un ministre de l'Évangile a droit de les rappeler à leur devoir, « jusques-là, ajoute-t-il, que je me penserois maudit si j'omettois les occasions de vous servir et profiter. » Puis vient, peu flatté, le portrait de maître François, toujours oscillant entre le catholicisme et la Réforme, toujours cherchant des accommodements, toujours le premier à en user pour son compte. Or, poursuit le réformateur, «je n'ai aujourd'hui si grande guerre à personne qu'à ceux qui, sous ombre de l'Évangile, caphardent envers les princes, les entretenant toujours enveloppés en
quelque nuée, saos les mener au droit but. » Lui donc, il veut l'y mener, et, « laisssmt le personnage, » il aborde les choses. Si la princesse croit véritablement au sacrifice de Jésus-Christ, sacrifice unique et parfait, comme dit l'apôtre, comment pourrait-elle douter que la messe ne soit un sacrilège, puisqu'on prétend y renouveler ce sacrifice ? Comment se persuaderait-elle qu'en s' agenouillant devant l'hostie on ne soit pas pleinement idolâtre? Car, dans l'idolâtrie, point de degrés. Mais, dit l'aumônier complaisant, refuser d'entendre la messe, n'est-ce pas scandaliser les « infirmes r> qui y tiennent? Calvin répond par toute une théorie du scandale, brève, mais complète, et surtout vraie. Il montre combien de lâchetés s'abriteraient derrière cette crainte ; il somme la princesse de ne rien faire qui puisse contribuer à prolonger, même d'un jour, le règne de l'erreur, et il la recommande, en terminant, à Celui qui peut seul donner la persévérance et le courage.
Elle allait en avoir grandement besoin. Le duc revenait sans cesse à la charge, tantôt suppliant, tantôt menaçant. Menacé lui-même par le pape, il finit par s'adresser au roi de France, Henri II, lui demandant d'exercer sans pitié sur la princesse, quoiqu'elle ne fût plus française, son autorité de roi de France et de chef de la maison royale. Henri