Livre deuxième
mêlée, et la victoire fut la sienne comme celle de son ami.
Mais il s'agissait d'organiser , de discipliner la victoire, et c'était une seconde victoire, plus difficile, àremporter. Qs avaient donc immédiatement proclamé deux choses : l'une, que la Réformation devait être, avant tout, affaire de religion; l'autre, qu'elle ne serait jamais réelle, ne mériterait jamais son nom, s'il n'y avait réformation morale en même temps que réformation de doctrine.
C'était, comme on voit, couper court à tous les malentendus, à toutes les illusions ; &%tSL\i mettre au pied du mur tous ceux qui, volontairement ou non, garderaient ces illusions, se complairaient dans ces malentendus. Or, ces gens-là étaient nombreux, et ces gens-là, d'ailleurs, n'ont pas besoin d'être en majorité : le mal, dans ce pauvre monde, •sait toujours assez être puissant.
Genève donc, légalement et officiellement entrée, depuis le mois d'août 1535, dans la Réforme, avait encore beaucoup de chemin à faire pour y entrer comme l'entendait Farel , et, malheureusement, beaucoup de gens n'entendaient pas qu'elle y entrât ainsi. La chute du catholicisme avait été la fin de certains maux, mais, en même temps, le commenceiûent ou l'aggravation de certains autres.
148 CALyiN. •
Celle du clergé, quoique profonde, n'avait pas tellement détruit l'autorité morale de TÉglisç, que cette autoritç ne fût encore un certain frein ; çç freiijL Oi^é, ceux qui ne s'en étaient pas aussitôt imposé i^iji, autrç, celui (Jç rÉ\angile, n'aya,iej;àt pu que (Jevenir p^rçs. Ce\\x-ls^, rabplitioo.de la coftfe^ sion n'avî^it été pour eux qy,e l'abolition de toi^t cojitrOle.; Tejjil des pr^trçs n^'ayait foit qnç^les débarrasçer dçç reprç^çûi^t^ of^^iels, mauvais, sans d.outjÇ, ma^s^ 9Îfipi§ls poivçtanA et 1^ ^uj^ qu'ils Ç9fljft\is8|çji1,, de VPf <irÇî ^^ ^ r^gle, du devoir. E^ fpt iflLÇ.Yi^ble d,^ î^ystwe çom^gio. TQPt y est caLc\ilé p9.ur qv^ l'horçme i^e pujis^ ^'w passer. Au lieu dç. fç^çuier yotre conscieniçe, il \ous enseigne à Ifij pl^çei; tior§ de vqu^, dans yn bp^me qjui va deyejçiir ppur yous l'iû,çarnatioDi de 1a loi diiVine, et, quand vous reniez, cet Iji^n^poe, il y a. tpujouES gjçand dfi^uger- qjU.e. la loi n^e ^e trouve, en fait, exilée et ïçniée avec lui. — A^insi en était-jyi, à Geçèye, chez bien des gens.
A rimmoralité se joignait rinçrédujli^é.
Pourqupi? — four la même raiSjOji. Owand la foi, ces^an,t d'être une affaire persfonnelle^ s'eist incarnée, pour vQu,s, en certains homines, une nupn ^ure ayçc ces hommes risquera toujours d'être une rupture avec la foi. Le catholicisme, d'ailleucs.
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fournit à l'incrédulité beaucoup de moyens de se cacher, et non-seulement de se cacher, mais de s'ignorer elle-même; la chute du catholicisme ne fait alors que la mettre en évidence.
Ainsi en était-il également, à Genève, pour un certain nombre de gens. L'incrédulité allait même, chez quelques-uns, jusqu'à un point qu'on croit généralement n'avoir pas été atteint à cette époque. Le matérialisme le plus grossier, le plus brutal, s'étalait dans leurs discours aussi bien que dans leurs mœurs ; nous en aurons assez de preuves quand nous raconterons les dernières luttes de Calvin contre les derniers représentants de ces tristes tendances.
Farel et son collègue avaient donc mis courageusement la main à l'œuvre, et, si l'histoire ne nous avait conservé que les lois qu'ils firent adopter, on pourrait croire que la - république genevoise se trouva, dès les premiers jours, sincèrement et chrétiennement régénérée. Ce fut une grande et belle scène que celle du 21 mai 1836, alors que, réunis dans le temple de Saint-Pierre, les citoyens jurèrent de prendre l'Évangile pour règle unique de leur vie, comme ils avaient déjà juré de le prendre pour règle unique de leur foi. Cette votation solennelle embrassait toutes les lois faites ou
à faire comme découlant de la loi chrétienne. Mais
les lois prouvent peu; souvent même il est arrivé qu'elles fussent votées avec d'autant plus d'empressement qu'on avait moins l'intention de s'y soumettre : on croit avoir payé sa dette en rendant hommage au principe, et on foule aux pieds, sans scrupule, les obligations qui en sortent. Ce même clergé dont les vices venaient de faciliter le renversement de son Église, ne l'avait-on pas vu maintes fois, dans ses conciles, proclamer les lois les plus sages, les plus sévères? Ainsi voulaient faire plusieurs de ceux qui avaient montré tant d'indignation contre lui. Mais Farel entendait que ce qu'on avait voté ne fût pas une lettre morte. Tantôt, parlant au peuple, il le somme d'obéir; tantôt, parlant aux magistrats, il les somme d'exiger une obéissance entière, les menaçant de tout le courroux de Dieu s'ils laissent enfreindre des lois qui ne sont, au fond; que la loi de Dieu. Les magistrats, généralement bien disposés, font de leur mieux, publient quelques règlements additionnels, infligent quelque châtiment exemplaire. Dans le peuple, les bons appuyent Farel, les moins mauvais finissent par l'appuyer aussi; mais les mauvais, à mesure que leur nombre diminue, deviennent toujours plus mauvais.
Ce qui compliquait encore sa tâche, c'était l'héroïque unanimité de tous, bons ou mauvais, dans
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les sacrifices qu'exigeait la défense de la patrie.
La proclamation de la Réforme avait été immédiatement suivie de la reprise des hostilités contre la ville. Dès le 24 septembre 4535, une attaque nocturne avait failli la livrer aux mains du duc et de l'évêque. Dès la fin de novembre, pressée de toutes parts, elle voyait arriver la famine ; ses trois faubourgs, rasés pour faciliter la défense, lui avaient donné à nourrir cinq ou six mille habitants de plus. En décembre, voici venir un envoyé français. Le roi offre sa protection, mais à condition qu'on lui donne la juridiction temporelle de l'évêque chassé. Un des syndics mène l'ambassadeur faire le tour des fortifications, auxquelles travaillent, malgré la neige, hommes, femmes, enfants, et lui demande si ce peuple a l'air disposé à accepter une pareille ofire. Le 13 janvier, nouvel assaut, et sur quatre points à la fois. Le 24, bataille à un quart de lieùe de la ville. En février seulement, l'armée bernoise arrive, et un peu de sécurité reparaît.
Telle était la ville, ou plutôt le camp, que Farel prétendait soumettre à toute la sévérité de la morale évangélique. Les obstacles se multiplient. Farel ne perd pas courage ; il se sent tenu de persévérer, de lutter jusqu'au bout, et, si l'œuvre de Dieu doit échouer à Genève devant l'obstination
I5è CÀLVitt.
des hommes, il faut au moins que le ministre dé Dieu Tait soutenue jusqu'au dernier moment. Petit de taille et assez chétif d'apparence, méprisable, comme saint Paul le disait de lui-même, il grandissait, devant les rebelles, de toute la hauteur de son indignation et de sa foi. Les yeux se baissaient devant lui ; les murmures l'accompagnaient, mais de loin, et pour se taire encore dès qu'il se retournerait. En chaire, il ne ménageait rien. Sa parole roulait comme un tonnerre , ses invectives pieuvalent à pleine coupe sur tous les contempteurs de l'Évangile. Il était riche de ces formes qu'on est aujourd'hui convenu d'appeler peu évangéliques, mais qu'il serait plus juste d'appeler tout simplement peu polies, car rien de plus évangélique, au fond, que l'indignation dont il s'armait.
Mais il sentait diminuer ses forces ; il commençait à se demander si Genève allait être décidément indigne du rôle qu'il avait rêvé pour elle.
Un jour, enfin, — nous avons dit que c'était en 1536, vers la fin d'août, — il apprend que l'auteur de Y Institution Chrétienne est descendu dans une