LIVRE DEUXIÈME
tous les fruits du christianisme. Les adversaires de Farel purent bientôt s'apercevoir que Calvin n'était qu'un Farel plus jeune, plus savant, plus habile, moins ardent à l'extérieur, et, en réalité, tout autrement fort et puissant. Les murmures ne se firent donc pas attendre. Avec une naïveté qui montre bien où certaines gens en étaient encore, on se plaignait que Calvin manquât à son office. « Il était chargé, disait-on, d'expliquer l'Écriture ; de quel droit se mettait-il à faire autre chose, à parler des mœurs, à censurer? Il avait à montrer qu'on faisait bien de ne plus vouloir la messe, et le pape, et la confession, et le reste; de quel droit prétendait-il relever une autorité abattue, pour devenir comme le confesseur et le pénitencier de la cité? » — Ne nous moquons pas trop de ces hommes ; ils ne disaient guère là que ce que bien d'autres, plus chrétiens, sont souvent tentés de dire aussi, ou de penser du moins. On aime assez à entendre parler de religion; on aime peu à entendre tirer des conséquences qui gêneront le vieil homme, et le solliciteront àse régénérer.
Les circonstances politiques continuaient à entretenir ce sentiment. Ces hommes que Calvin, venu au secours de Farel , prétendait soumettre à un pareil joug, c'étaient ceux qui avaient tant
combattu pour l'affranchissement de leur patrie ,
et comme la lutte religieuse s'était trouvée intimement liée à la lutte politique, peu s'en fallait qu'ils ne se considérassent comme ayant largement payé d'avance tout ce que la religion, tout ce que Dieu pouvait raisonnablement exiger d'eux. Cet Évangile qu'on leur prêchait, n'avaient-ils pas versé leur sang pour conquérir le droit de se le faire prêcher? Ils montreront, au besoin, leurs blessures; les prédicants pourraient-ils en faire autant? Tout danger, d'ailleurs, venait de cesser; une orgueilleuse sécurité succédait à ces jours d*angoisse, où, à défaut d'une piété réelle, le péril tournait plus ou moins les cœurs vers Dieu. Le Pays de Vaud et le Chablais, conquis et protestantisés par les Bernois, entouraient Genève d'un rempart que nul ennemi, semblait-il, ne percerait plus. C'était, après tant de rudes années, la prospérité, le triomphe, — et la prospérité, comme toujours, endurcissait les cœurs.
Cahin, cependant, moins de trois mois après son arrivée à Genève, obtint ou fit obtenir à Farel un grand et encourageant succès.