LIVRE DEUXIÈME
logique, et j'ai voulu que tout le monde le fût. »
Nous avons dit ailleurs que la logique peut avoir tort, et nous ne croyons pas davantage, ici, qu'elle ait raison. Mais comment omettre absolument ce qu'il y aurait à dire en faveur des lois de Calvin, et ce qu'il aurait, lui, à dire contre les nôtres?
Gardons-nous, d'ailleurs, en lisant les siennes, de nous laisser trop influencer par l'indignation, vraie ou fausse, que certains détails ont soulevée chez quelques-uns de ses historiens.
D'abord, il a été prouvé qu'on ne fit, sur bien des points, que renouveler des ordonnances antérieures à la Réformation. Nous en connaissons quatre (1503, 1506, 1610, 1511) contre les jeux de hasard; quatre aussi (1484, 1487, 1492, 1516) contre les danses. La débauche, T ivrognerie, les blasphèmes, avaient aussi été l'objet d'ordonnances, fort mal observées, il est vrai, mais sévères, et souvent nous voyons Calvin ou ses collègues, quand on les accuse d'exiger trop, demander si ce qui était défendu sous une Église corrompue serait donc permis sous l'Évangile.
n faut ensuite ne pas oublier ce qu'étaient, à cette époque, certaines choses que l'adoucissement des mœurs a plus ou moins modifiées. Tous les usages, et, à plus forte raison, tous les désordres, gardaient r empreinte des siècles précédents ; toutes
les passions dégénéraient aisément en un cynisme brutal, sauvage. Ce que l'ivrognerie et les festins sont aujourd'hui pour les tout derniers des dernières classes, ils l'étaient, alors, pour bien des gens d'une condition plus élevée. Le plaisir ne savait guère être innocent. Ces danses, par exemple, qu'on reproche à Calvin d'avoir si sévèrement interdites, sait-on bien ce qu'elles étaient? On peut l'apprendre dans ces mêmes registres qui nous les montrent défendues si longtemps avant lui ; on peut l'apprendre aussi dans les registres de nos tribunaux correctionnels, car il était rare qu'elles ne dégénérassent pas en ces scandales qu'aucune police honnête ne permettra jamais.
Les lois somptuaires n'avaient non plus, pour le temps, rien d'excessif, et nous ne devons les jug^r ni sur nos mœurs, ni sur les murmures de ceux qu'elles contrariaient. Certains détails peuvent nous faire sourire, surtout avec ces vieux noms de modes, d'étoffes, de bijoux permis ou défendus ; mais le principe était partout admis, et nous voyons des édits de ce genre, en France, jusque sous Uenri IV, quarante ans après la mort de Calvin. Ce que le prince peu moral croyait pourtant devoir réglementer dans son royaume, pourquoi veut-on trouver étrange que Calvin l'ait fait réglementer dans une république?
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Quant aux règlements religieux, ils découlaient directement du principe adopté, et, tout ce que nous avons vu qu'on pourrait dire en faveur du principe, on le dirait en faveur de ces règlements. Défions-nous , ici encore , de l'impression que peuvent produire sur nous certains détails, étrangers aux mœurs actuelles ; rappelons-nous, d'autre part, combien le catholicisme avait habitué les peuples à voir réglementer la piété. Un historien catholique s'est donné l'air de trouver monstrueux que Calvin eût ordonné aux malades de n'être jamais trois jours au lit sans appeler un pasteur. Or, à Rome, non pas au xvi' siècle, mais au xix% tout récemment, en janvier 1860, il a été enjoint aux hôteliers, sous peine de cent écus d'amende, de n'attendre jamais plus de trois jours pour faire venir un confesseur auprès de toute personne tombée malade chez eux. Si donc nous croyons devoir blâmer Calvin pour des prescriptions de ce genre, que ce soit au moins au nom de la liberté chrétienne, non sur des accusations passjonnées, sur des indignations factices, comme la plupart de celles dont il est l'objet aujourd'hui.
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Ces' ordonnances faites — ou plutôt ébauchées, car elles étaient encore loin de ce qu'elles fuceat plus tard, — restait à les faire exécuter, et on vit bientôt ce que peut une seule volonté ferme , calme, persévérante, pour donner du courage et de la persévérance à qui en eût peut-être manqué totalement. Les syndics et le Conseil ^ de Genève semblent, pendant quelque temps, de nouveaux hommes, et les adversaires de Calvin sont obligés de reconnaître au moins l'impartialité complète qui préside à l'application des peines. Un des premiers frappés est un conseiller. Ami Curtet ; un autre est un citoyen haut placé, Matthieu Manlich. Un joueur opiniâtre est mis une heure au carcan^ les cartes pendues autour du cou. L'auteur d'une mascarade ignoble est condamné à demander pardon, à genoux, dans la cathédrale. Un homme coupable de faux serment est hissé sur une échelle et y reste plusieurs heures, la main droite attachée en haut. Un adultère et sa complice sont promenés
I Le Petit Conseilf le gouvernemeut, composé de vingt-cinq mem< bres, y compris les quatre syndics.
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ignominieusement par la ville. Une coiffeuse, pour avoir paré avec immodestie une jeune épouse, est condamnée à deux jours de prison. Des parents sont punis pour avoir négligé ou refusé d'envoyer leurs enfants à T école.
Ce dernier poiijt est un de ceux que Calvin avait le plus à cœur. Les évêques n'avaient rien fait pour l'instruction publique; le collège fondé en 1428 par un laïque, François de Versonay, avait subsisté plutôt malgré le clergé qu'avec son . aide, et, vers le milieu du même siècle, l'évêque avait fait attendre plusieurs années l'autorisation de reconstruire des classes qui tombaient en ruines. Réorganisé en 1501, mais par le gouvernement, le collège avait d'abord eu quelques années prospères; puis, soit à cause des troubles politiques, soit à cause de l'hostilité du clergé, légitimée, cette fois, par l'adhésion de quelques maîtres aux nouvelles idées religieuses, il avait fini par n'avoir plus ni élèves ni maîtres. Farel, dès 1535, avait demandé l'établissement d'une a école, » dirigée, nous dit le registre, « par un homme à cela faire sçavant, et qu'on le paye tellemeut qu'il puisse enseigner les pauvres sans leur rien demander de salaire; et aussi que chacun soit tenu d'envoyer ses enfants à l'école, et les faire apprendre. » L'école avait été fondée, humble
commencement d'un édifice qui devait occuper une si grande et si belle place dans la Genève de Calvin. Il la trouva déjà dotée de deux maîtres inférieurs, outre le régent principal, et fréquentée par un assez grand nombre d'élèves. Calvin homme d'étude ne pouvait pas ne pjs s'y intéresser; Calvin réformateur avait compris depuis longtemps que la Réfonnation devait vivre et grandir par les umières, appelant tous les siens à exercer réellement, sérieusement, ce droit qu'elle leur conférait de connaître eux-mêmes et par eux-mêmes toutes les choses de la foi. Partout, déjà, liée au grand mouvement du siècle, elle avait créé ou transformé les moyens d'instruction; partout, en peu de temps, elle s'était préparé des champions savants, habiles, ardents à en préparer d'autres. Il y a des moments où l'on dirait que toutes les forces sont doublées, et que les fruits succèdent tout mûrs aux fleurs qui les ont annoncés.
Mais Calvin ne concevait l'instruction, n'importe à quel degré, que liée à la religion ; il fallait que l'enfant reçût, avec les premiers rudiments des lettres humaines, ceux de cette autre science qui appartenait désormais à tout le monde. Calvin avait écrit Ylmtitution pour les théologiens et les lecteurs d'âge mûr ; il rédigea, pour les enfants, son Catéchisme^ résumé familier de Yinstitution.