LIVRE PREMIER
et c'est le seul que nous ayons à noter pour le moment : Calvin vit ces supplices, et Calvin allait, peu après, les affronter ; c'est à la lueur des bûchers qu'il entra résolument dans la voie où il pouvait, à chaque pas, eu rencontrer un pour luimême. N'oublions pas, quand nous jugerons l'homme, cette terrible et impitoyable éducation que lui donnait son siècle.
Mais tandis que l'intolérance romaine, terrible contre l'hérésie, laissait en paix tous les scandales de l'Église et de la cour, la sévérité de la morale préludait, chez Calvin, à la sévérité de la doctrine ; l'écolier de seize ans annonçait l'homme qui commencerait toujours par exiger de luimême ce qu'il prétendrait exiger des autres. Les jeux de ses condisciples n'avaient pour lui nul attrait; leurs légèretés ou leurs folies trouvaient en lui un sévère censeur, tellement que, s'il faut en croire l'auteur des Annales de Noyon^ ils l'avaient surnommé Y Accusatif. Mais rien n'indique qu'il y eût là, de leur part, un reproche ; ils se
vengeaient, en écoliers, par une plaisanterie, mais ce n'était qu'un hommage de plus à l'ascendant de ce grave condisciple dont le visage pâle, le regard sévère et perçant, leur imposait autant et plus que la robe des maîtres. Écoutons encore un de ses ennemis. « Sous un corps sec et atténué, il faisoit montre déjà d'un esprit vert et vigoureux, prompt aux reparts, hardi aux attaques, grand jeûneur, soit qu'il le fît pour sa santé jet pour arrêter les fumées de la migraine qui l'assiégeoit continuellement, soit pour avoir l'esprit plus à délivre, afin d'écrire, étudier et améliorer sa mémoire. Il parloit peu. Ce n'étoient que propos sérieux et qui portoient coup ; jamais parmi les compagnies, et toujours retiré ^ » — Tout cela, nous en convenons, n'a pas le charme de l'aventureuse et poétique jeunesse de Luther. Mais n'y a-t-il qu'une poésie au monde? Et n'en est-ce pas une aussi que cette poursuite opiniâtre du bon, du vrai, à travers l'âge des plaisirs, des illusions et des désordres?
Il poursuivait aussi le beau, non dans les arts, il est vrai, mais dans la littérature antique, et déjà, dirait-on, avec une vue nette de l'usage qu'il aurait un jour à en faire. Cicéron fut son homme,
1 Florimond de Rsmond, Histoire de la naissance^ progrès et décadence de l'hérésie de ce siècle.
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et, tout en se réservant d'être un jour plus nerveux que lui, il sentit que c* était le plus français des anciens, le meilleur maître à suivre pour qui voudrait se faire écouter en France. Montaigne aussi Ta senti, mais plus tard ; il trouva la langue française déjà dotée par Calvin de tout ce que Calvin avait emprunté à Gicéron, exactitude, sagesse, harmonie pour l'oreille, harmonie pour l'esprit. L'écolier de seize ans ne demandait probablement encore à Cicéron que ce beau latin qu'on admira dans ses premiers ouvrages ; mais on allait bientôt s'apercevoir qu'étudier ainsi le latin c'était étudier ou plutôt créer le français. Quand une langue est arrivée au point où la nôtre était alors, tout homme de génie est enrôlé , le sachant ou non , parmi les ouvriers qui y travaillent. Calvin fut le grand ouvrier de cette moitié du siècle, et c'est une gloire dont Bossuet s'est plu à lui confirmer la possession. «Luther, dit-il, triomphoit de vive voix ; mais la plume de Calvin étoit plus correcte... Ils excelloient l'un et l'autre à parler la langue de leur pays. » Le ivi* siècle lui avait déjà rendu, sur ce point, pleine justice, même par des bouches ennemies. «Calvin, dit Etienne Pasquier, estoit homme bien escrivant, . . auquel nostre langue est grandement redevable. » — « Nul homme de ceux qui l'ont devancé, dit
RsBDiond, ne l'a devancé à bien escrire, et jeu, depuis, ont approché cette beauté et facilité de langage qu'il avoit. » Mais nous aurons à revenir là-dessus.
Le collège de Montaigu, où il entra ensuite, lui offrit des leçons tout autres. Là professait, en mauvais latin scolastique, un espagnol invinciblement attaché à Aristote, et, par Aristote, au catholicisme tel qu' Aristote l'avait fait. Mais si la foi et le latin du maître plaisaient peu au nouvel élève, la dialectique devait plaire à cet esprit rigide, et il y fit de grands progrès.
Cependant le chapitre de Noyon avait sommé plusieurs fois le jeune chapelain de venir occuper sa place ; sommations de pure forme, car rien n'était plus ordinaire que d'étudier dans les universités, comme lui, avec les revenus d'un bénéfice. Aussi son père n'eut-il aucune peine, sur le bruit de ses succès, à obtenir pour lui la cure de Marteville, qu'il échangea, deux ans après, contre celle de Pontrl'Évêque, berceau, avons-nous dit, de la famille. «Ainsi donnait-on les brebis à garder au loup, » nous dit Desmay. C'était en 1529. Bèze affirme que Calvin, avant de quitter la France, prêcha quelquefois à Pont-l'Évêque ; c'était la seule fonction qu'il pût remplir, n'étant encore que tonsuré. Mais Bèze ne précise pas l'époque.