LIVRE DEUliÊMfi
a flétris comme novateurs et téméraires. Il va plaider la cause de tous ceux qui ont pensé, comme lui, que les maux de l'Église appelaient et légitimaient une révolte. J'ai vu le Christ mis en oubli, devenu inutile ; que devais-je faire? J'ai vu l'Évangile étouffé sous les superstitions; que devais-je faire ? J'ai vu la Parole sainte volontairement ignorée, cachée; que devais-je faire? Si celui-là ne doit pas <c être réputé traître, lequel, voyant les soudarts épars et écartés, élève l'enseigne du capitaine et les rappelle et remet en lent ordre, » suis-je donc un traître, moi, pour avoir élevé, au milieu de l'Église débandée, le vieux drapeau de Jésus- Christ? Car ce n'est point une nouvelle et « étrangère enseigne que j'ai mise au vent, mais ton noble étendart, Seigneur! » Nos adversaires, d'ailleurs, ne nous ont-ils pas assez justifiés par leur conduite? « Ne couroient-ils pas tout soudain, et furieusement, aux épées et au gibet? N'estimoient-ils pas que leur seul recours étoit aux armes et à la cruauté? » Ils nous ont donné, à défaut d'autre, la consécration de l'épreuve et du saug. Et ce sont eux qui viennent nous demander nos titres ! Ils nous justifient encore par ces peintures flattées, menteuses, de TÉglise que nous avons reniée. La défendre ainsi, n'est-ce pas renoncer à la défendre telle qu'elle est? N'est-ce pas avouer que
nous rayons bien jugée? «Va maintenant, Sadolet, et appelle-nous séditieux ! » Nous savons ce que nous avons fait et en qui nous avons cru, et « fasse le ciel, Sadolet, que toi et les autres tiens » puissiez un jour en dire sincèrement autant !
Aucune réplique ni aucun essai de réplique ne fut fait, que nous sachions, à cette réponse de Calvin. Elle courut bientôt l'Europe. Luther la goûta vivement ; il comprit ce qu'il y avait de force et d'avenir dans cette controverse aux allures si dégagées, si franches, si vivantes. « Voilà un écrit, dit-il, qui a des mains et des pieds. Je me réjouis de ce que Dieu suscite de tels hommes. Ils continueront ce que j'ai commencé contre l'antechrist, et, avec l'aide de Dieu, ils l'achèveront. »
Quand Sadolet reçut l'épître, il put recevoir, en même temps, des détails sur l'effet produit à Genève.
C'était, d'abord, la satisfaction toujours éprouvée à la lecture d'un écrit disant précisément ce qu'on aurait dit soi-même, pour peu qu'on eût su le dire ; c'était, ensuite, la joie de la victoire, car la
LlVRB DEUXlÈltt. 22 i
victoire sur Sadolet était évidente, incontestable, et, comme la victoire entraîne toujours les indécis, cette joie fut celle de tous, ou à peu près. Les amis de Calvin la transformèrent aisément, chez beaucoup de gens, en reconnaissance; on osa dire publiquement qu'il n'y avait que lui pour rendre de pareils services. On relisait l'éloquente apologie qu'il avait faite, en passant, de son ministère à Genève, et on se laissait émouvoir à ces paroles si vraies, si nobles : « Quoique je sois déchargé, pour le présent, de l'administration de l'Église de Genève, néanmoins cela ne me peut ni doit retirer de lui porter une paternelle amour et charité ; à celle-là, dis-je, sur laquelle Dieu m'ordonnant une fois, il m'a obligé à toujours de lui tenir foi et loyauté. »
Vers le même temps, les événements commençaient à se précipiter. Le chef de ses ennemis, Jean Philippe, allait périr, et cette mort devait donner le signal d'une réaction définitive en faveur du réformateur.
Le supplice de Jean Philippe n'eut cependant pas pour cause ou sa trahison de Lyon, encore ignorée, ou quelque autre affaire religieuse. Chargé, avec deux autres, de négocier avec Berne au sujet de la souveraineté du territoire conquis autour de Genève, il abandonna complètement les intérêts de
sa patrie, et quand le traité, tenu secret quelque temps, fut enfin produit, on vit avec indignation que la souveraineté genevoise allait se trouver renfermée dans les murailles de la ville. Or, une loi de Tannée précédente condamnait à mort tout citoyen convaincu d'avoir amoindri la souveraineté de l'État. Le Conseil-Général usa cependant d'indulgence ; Jean Philippe et ses deux complices ne furent condamnés qu'au bannissement. Mais, le lendemain, Jean Philippe excite une émeute. Il €St pris, condamné à mort, et exécuté. — C'était en juin 1540.
Lai réaction politique s'était manifestée, dès le commencement de l'année, parle choix de .quatre syndics honorables ; les ordonnances avaient déjà repris, entre leurs mains, quelque force. Le crime de Jean Philippe ayant fait faire à beaucoup dç gens des réflexions sur le patriotisme des Libertins, les pasteurs crurent le moment favorable pour obtenir un renouvellement du serment à la confession ; ils demandèrent au Conseil-Général de c( remettre les choses où elles étoient quatre ans auparavant, que chacun avoit Genève en grosse estime, et y venoit pour voir l'ordre évangélique établi. » Mais c'était encore trop tôt, et ces pasteurs n'avaient pas une telle autorité personnelle qu'ils pussent hâter les temps; le souvenir de