‹ CalvinChapitre 97 sur 212 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

servait aussi de bouclier ; il n'était pas homme à recevoir impression des formes plus ou moins vives, plus ou moins poétiques ou caustiques, qu'un argument peut revêtir.

n ne put cependant échapper complètement à l'influence aimable de Mélanchthon, qui, il est vrai, subissait à son tour la sienne avec une facilité bien propre à ôter entre eux toute barrière. Calvin, avant de partir pour Francfort, lui avait exposé, dans une lettre, ses idées sur la Cène ; Mélanchthon, la première fois qu'ils se virent, lui déclara qu'il ne pensait pas autrement. Or, la question de la Cène était vivement débattue, en ce moment, dans la Réforme allemande, les uns s'en tenant à l'opinion de Luther, assez voisine de l'opinion romaine, et les autres penchant vers l'opinion de Calvin. Luther lui-même était arrivé peu à peu à spiritualiser assez sa présence réelle pour que Mélanchthon ne crût pas, en se rapprochant de Calvin, se séparer de son vieil ami. Les discussions ultérieures montrèrent l'accord moins complet que Mélanchthon ne l'avait cru ou n'avait voulu le croire; Calvin eut souvent aussi à se plaindre des concessions qu'un amour exagéré de la paix arrachait au pieux allemand. Il ne lui épargnait pas les reproches, mais toujours adoucis par la plus respectueuse

amitié. « Ou je n'entends rien aux choses saintes,

lui écrit-il en 1851, ou tu n'aurais pas dû céder ainsi aux papistes... En vérité, c'est nous montrer bien avares de notre encre si nous ne voulons pas écrire, sur le papier, ce que tant de martyrs écrivent tous les jours, de leur saiig, sur les échafauds... Je te parle en toute franchise; mon seul désir est que rien ne comprime la grandeur vraiment divine de ton âme. Si je te parais véhément, tu sais pourquoi : c'est que j'aimerais cent fois mieux mourir avec toi pour la vérité que de te voir survivre à la vérité par toi trahie. Est-ce à dire que je me défie de toi? Non; mais tu ne prendras jamais trop de précautions pour que ta facilité ne fournisse pas aux impies cette occasion, qu'ils cherchent, de se railler de la vérité de Dieu. »

L'amitié resta donc intacte , et , quand mourut l'ami de Luther, voici ce qu'écrivait encore Cal-

vin dans son Uvre contre Heshusius : « 0 Philippe Mélanchthon, — car c'est à toi que je m'adresse, toi qui maintenant vis auprès de Dieu avec Christ, nous attendant là haut jusqu'à ce que nous soyons recueillis avec toi dans le repos bienheureux, — cent fois tu m'as dit, lorsque, fatigué de travaux et d'ennuis, tu reposais ta tête sur mon sein : Plût à Dieu, plût à Dieu que je pusse mourir sur ce sein-là ! Pour moi, plus tard, cent fois j'ai souhaité qu'il nous fût donné d'être ensemble . Certainement tu aurais été

Page 1