Édition de 1560, liv. IIÎ, chap. ii
BossERT. ~ Calvin. i*
CALVIN
vers aboutira à cette seule fin, la glorification de
Dieu.
La logique à outrance a ses pièges cachés; à force de pousser une idée, on arrive à lui faire dire le contraire de ce qu'elle contenait à l'origine. Calvin avait bien observé que tous les hommes ne vivent pas selon l'iLvangile. Les uns l'ignorent; les autres, tout en le connaissant, le méprisent; d'autres encore y adhèrent, par habitude ou par calcul, puis s'en détachent. Un moraliste ordinaire en aurait conclu que l'humanité est faible, que souvent nous voulons le bien quand nous faisons le mal, et que la vertu parfaite n'existe pas plus que l'absolue perversité. Mais Calvin n'admet pas que l'homme soit plus ou moins bon, plus ou moins coupable, et que la punition'soit proportionnée à la faute. Avoir failli sur un seul point de la loi, c'est avoir transgressé la loi tout entière, et s'être mis en opposition avec le législateur. L'homme a péché, il s'est révolté contre son créateur : il faut donc qu'il soit retranché du livre de vie. Et comme rien ne se fait dans le monde Isans la volonté de Dieu, c'est Dieu qui a voulu à la Ifois le crime et le châtiment; et la fin de l'œuvre de /rédemption, œuvre de bonté et de miséricorde, est 'd'en exclure la majeure partie du genre humain.
La prédestination, de quelques raisonnements qu'on l'appuie, heurte la conscience humaine. C'est un fait d'observation morale, transporté dans le domaine métaphysique, et qui a pris par cette transposition la rigueur d'un dogme. Mais le dogme s'explique encore par ses origines traditionnelle-,; car, comme on l'a déjà vu, Calvin n'invente rien;
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il reprend, il analyse, il développe, et surtout il affirme.
Le dogme de la prédestination, sinon dans sa forme définitive et absolue, du moins dans ses éléments primitifs et en quelque sorte rudimentaires, est un legs fait par le judaïsme au christianisme naissant. Israël est le peuple élu de Dieu. Dieu l'a distingué, tout petit qu'il était, du milieu des nations puissantes qui l'environnaient; il l'a arraché à l'idolâtrie et lui a donné une loi ; il lui a envoyé ses prophètes, pour le maintenir dans le droit chemin, pour le soutenir aux jours d'épreuve, et au besoin pour le châtier dans ses velléités de désobéissance et de révolte. Enfin il a annoncé que dans le sein d'Israël naîtrait le Rédempteur, qui effacerait tous les péchés du monde et amènerait toutes les créatures à la connaissance et à l'adoration du vrai Dieu.
Le Sauveur est venu; Israël l'a méconnu, comme il avait méconnu les prophètes ; il s'est obstiné à vivre sous le formalisme de la loi, oubliant que la loi ne lui avait été donnée que pour le préparer à la liberté des enfants de Dieu. Alors Dieu a rejeté les Juifs, comm^ il avait rejeté autrefois les nations idolâtres, et la Parole a été portée aux gentils. Dieu n'est-il pas le maître ? n'est-il pas libre d'accorder ou de refuser les dons de sa grâce ? Mais le rejet des Juifs n'est que temporaire. « Je ne veux pas, écrit saint Paul aux chrétiens de Rome, je ne veux pas que vous ignoriez un mystère, de peur que vous ne présumiez trop de vous-mêmes : c'est que, si une partie d'Israël a éié endurcie, c'est jusqu'autour où
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toute la multitude des gentils aura été introduite; et ainsi tout Israël sera sauvé. »
Telle est l'économie du salut, arrêtée de toute éternité par la Sagesse divine. C'est une grande vue sur la destinée des peuples et des races, une sorte de plan de l'histoire. Les Pères de l'Eglise latine et les réformateurs en ont fait un principe métaphysique. D'une prédestination générale, ou nationale, ils ont fait une prédestination particulière et individuelle, ce qui en a complètement changé le caractère.
C'est un besoin de l'âme religieuse, surtout chez les néophytes, d'exalter Dieu et, du même coup, d'abaisser l'homme. L'humilité n'est pas la première des vertus chrétiennes, mais c'est souvent le premier fruit d'une conversion sincère. On est plus fortement saisi par l'approche d'un dieu qui vient de se découvrir. Le Dieu de saint Augustin est l'être unique et suprême; rien n'existe que par lui; il est le principe et la fin de toutes choses. Il gouverne le monde physique et le monde moral avec une puissance également irrésistible ; les décrets qu'il a formulés sur l'humanité sont aussi infaillibles que les lois qu'il a données à la nature. Quant à l'homme, sa créature, il ne peut rien par lui-même. Dieu lui communique, selon son bon plaisir, le désir de faire le bien et la force de l'accomplir : c'est un don de sa grâce; il l'accorde aux uns, il le refuse aux autres, et, par là même, il voue les uns au salut, les autres à la perdition. Saint Augustin ne se sert ordinairement du mot de prédestination que pour les élus; les réprouvés ne sont pas prédestinés, mais abandonnés à leur sort.
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C'est une pure atténuation de langage, qui n'atteint pas le fond de la doctrine, une protestation involontaire de la conscience contre la rigueur du système. Du reste, saint Augustin recommande aux prêtres de ne pas jeter le découragement dans l'âme de ceux qui pourraient se croire réprouvés. Il dit aussi que, les décrets de Dieu nous étant inconnus, c'est un devoir de charité envers nos semblables de les tenir pour élus. Mais le même devoir n'existe-t-il pas pour le théologien qui raisonne sur le dogme ? Il n'aurait qu'à se souvenir de certaines paroles de Jésus, comme celle-ci ; « Dieu n'a pas envoyé son fils dans le monde pour condamner le monde, mais pour que le monde fût sauvé par lui*. »
La prédestination des élus et des réprouvés ne figure pas explicitement dans la première édition latine de V Institution chrétienne, adressée au roi François I®"" en 1536 : ce qui semble prouver qu'à ce moment Calvin ne la considérait pas comme un point essentiel de la doctrine évangélique. Elle apparaît d'abord sous sa forme systématique dans l'édition de 1539 et dans la traduction française de 1541. Enfin elle est reproduite avec des développements nouveaux dans l'édition latine de 1559 et dans la traduction française de 1560. Il ne faudrait pas en conclure que ce dogme, auquel Calvin attachait une si grande importance, ne se soit constitué que peu à peu et graduellement dans son esprit. Il est possible que les luttes doctrinales et disciplinaires qu'il eut à soutenir dès son premier séjour à