Edition de 1560, chap. xxii
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Au moment de la publication de V Institution chrétienne, au mois de mars 1536, Calvin n'a pas tout à fait vingt-sept ans. A ce moment, quel est-il? et comment comprend-il son rôle?
On se représente trop souvent Calvin d'après les portraits qui ont été faits de lui dans les dernières années de sa vie ou après sa mort, et qui reproduisent tous à peu près le même type : la figure amaigrie et presque décharnée, le profil dur, le nez aquilin, le menton proéminent et terminé par une longue barbe en pointe; quelquefois, la bouche entr ouverte comme pour parler, et l'index levé comme pour enseigner ou avertir. N. Weiss a fait connaître, en 1893, un autre portrait de Calvin, le plus ancien qu'on ait de lui, et le seul qui le représente encore jeune *. C'est un émail de Léonard Limousin, qui porte la date de 1535. Calvin est
1. Voir le Bulletin de la Société pour l'histoire du protestantisme français^ t. XLII, p. 542.
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VU de face; il a le front large, les yeux vifs,, des sourcils noirs, le nez long, la bouche petite, la barbe très fournie, d'un brun roux. Les traits sont encore pleins, quoique déjà fatigués par les veilles. On peut ajouter, pour compléter le portrait, des épaules légèrement portées en avant, une taille plutôt petite que grande, l'air méditatif, des manières réservées. Lui-même parle souvent de sa timidité. Mais, dans la conversation et surtout dans la discussion, il devenait vif et pressant, et abondait en saillies inattendues. Florimond de Raemond dit de lui : « Sous un corps sec et atténué, il eut toujours un esprit vert et vigoureux, prompt aux reparts, hardi aux attaques; grand jeûneur, même en son jeune âge, soit qu'il le fît pour sa santé et arrêter les fumées de la migraine qui l'affligeait continuellement, soit pour avoir l'esprit plus à délivre, afin d'écrire, étudier et améliorer sa mémoire. »
Après la publication de son livre, nous le retrouvons à la cour de Ferrare, où Renée de France attirait et protégeait les partisans des idées nouvelles. Il avait fait le voyage sous le nom de Charles d'Espeville *, et en compagnie de son ami Louis Du Tillet. C'est à peu près tout ce que nous savons. Mais là où l'histoire se tait, la légende a libre cours. On s'est plu à montrer Calvin comme uii apôtre, prêchant l'Evangile jusque sur les marches du trône papal, et, « semblable à Mithridate, allant combattre Rome dans Rome même ». Emprisonné par l'Inquisition, il aurait été délivré à main armée et, comme
1. Espeville ou Eppeville était le nom d'un petit bénéfice de campagne que Calvin avait possédé autrefois à Noyon.
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Luther devant la Wartbourg, enlevé par des sauveurs inconnus. Est-il besoin de dire que les contemporains de Calvin ne savent rien de ce roman, et qu'il n'y est pas fait la moindre allusion dans sa correspondance? Tout porte à croire, au contraire, qu'il vécut à Ferrare dans la plus grande réserve, ne dissimulant pas ses opinions, mais ne cherchant pas à les produire devant les foules, agissant dans le cercle de ses amis par le don de persuasion qui était en lui, mais ne faisant pas, à vrai dire, œuvre de prosélytisme, se bornant enfin à cet apostolat littéraire qui était dans ses goûts, et auquel il serait sans doute resté fidèle, s'il n'avait jamais eu qu'à suivre ses préférences.
La personne qui devait sentir le plus directement son influence, c'était la souveraine. Renée de France. Fille du roi Louis XII et d'Anne de Bretagne, par conséquent cousine au second degré de François I®"*, Renée avait pris modèle sur Marguerite de Valois, qu'elle appelait sa sœur. Son ambition aurait été de faire de sa ville de Ferrare un autre Nérac au milieu de l'Italie papale. « Cette princesse, dit Brantôme, avait le cœur fort grand et haut. Je lui ai vu en Italie et à la cour garder aussi bien son rang qu'il était possible; et encore qu'elle apparût n'avoir pas l'apparence extérieure tant grande, à cause de la gâture de son corps, si est-ce qu'elle en avait beaucoup en sa majesté, montrant bien en sa grandeur et en son visage royal et en sa parade qu'elle était bien fille de roi et de France. » Sur la gâture de son corps, il y a différentes versions : selon les uns, elle était contrefaite; selon les autres, seulement un peu
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replète. Mais elle avait de beaux cheveux blonds, des yeux bleus pleins de douceur, et surtout un esprit très orné. Marot, qui fut aussi un de ses protégés, achève son portrait par les trois vers suivants :
* Enfant de roi par sa naissance,
Enfant du ciel par connaissance De Celui qui la sauvera.
Elle était contrecarrée dans ses opinions religieuses par son époux, le duc Hercule II, un fils de Lucrèce Borgia, et qui avait les mœurs italiennes du temps de la Renaissance; beau cavalier du reste, aimant les lettres, tournant même assez bien le vers latin, dévot par habitude et par politique. Après avoir demandé la main de Renée pour s'assurer l'appui de François I", Hercule s'était jeté dans le parti de Charles-Quint. Les dissentiments entre les deux époux éclatèrent seulement après le départ de Calvin. Hercule, après avoir renvoyé la dame d'honneur et deux dames de compagnie de Renée, lui enleva ses deux filles pour les mettre dans un couvent. Enfin il la fit citer devant l'Inquisition, et elle dut consentir à recevoir la communion catholique. Calvin écrivait, à ce sujet, à Farel, en 1554 : « La duchesse de Ferrare a succombé, vaincue par les menaces et les outrages : que dire, sinon que la constance est rare chez les grands? » Après la mort de son époux, en 1559, sur le conseil de Calvin, elle rentra en France, et son château de Montargis devint un refuge des proscrits pendant la guerre civile qui commençait.
L'activité de Calvin à Ferrare fut celle d'un direc-
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teur de conscience, et il ne semble pas que, dans cette activité toute discrète et en quelque sorte familiale, il ait été inquiété par les autorités ecclésiastiques. Il est peu probable que son séjour se soit prolongé au delà de deux mois. De Ferrare, il retourna à Baie avec son compagnon de voyao-e. Ensuite Du Tillet se dirigea sur Genève et s'y établit temporairement. Calvin, d'après ce qu'on peut induire de sa correspondance, se rendit à Paris, où il avait donné rendez-vous à son frère Antoine et à sa sœur Marie. Son intention était de chercher encore une fois une retraite paisible, soit à Baie, soit à Strasbourg, deux villes qui, sous l'impulsion de la Réforme, devenaient de grands centres d'études. Mais, la guerre s'étant rallumée entre François P' et Charles-Quint, et les routes de l'Est étant couvertes de troupes, il prit un détour par Genève, où il arriva au mois de juillet 1536. Il ne voulait qu'y passer; mais sa présence fut dénoncée par Du Tillet à Farel, qui courut à son hôtellerie. Et alors eut lieu une scène mémorable, qui changea brusquement les projets de Calvin et donna une direction inattendue à sa carrière.
Il faut ici laisser la parole à Calvin lui-même qui, après des années, ne pourra parler encore de cette scène sans émotion. « Je fus arrêté à Genève, dit-il dans la Préface sur les Psaumes, non tant par l'avis et la persuasion que par l'adjuration étonnante de Guillaume Farel, comme si Dieu m'eût saisi alors du ciel par un coup violent de sa main. La guerre m'ayant fermé le droit chemin pour aller à Strasbourg, je ne voulais que passer dans la ville en dili-
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gence, n'y séjournant pas plus d'une nuit. Le papisme en avait été chassé peu de temps auparavant, Dieu s'étant servi en cette œuvre de ce bon personnage et de Pierre Viret ; mais les choses étaient encore en désordre; la ville était divisée en de malheureuses factions. Un seul homme, lequel aujourd'hui s'est lâchement révolté, me fit connaître incontinent*. Là-dessus, Farel, tout brûlant d'un zèle incroyable d'avancer l'Evangile, déploya toutes ses forces pour me retenir. Et comme il me voyait avoir assez d'attachement pour mes études particulières, que je voulais continuer sans paraître, ne pouvant rien gagner par ses prières, il en vint jusques à l'imprécation, afin que Dieu maudît ma vie retirée et mon loisir, si je me tirais en arrière, ne voulant lui aider en une telle nécessité. L'effroi que j'en reçus, comme si j'eusse été frappé du ciel, me fit discontinuer mon voyage ; en telle sorte pourtant que, sachant bien quelle était ma timidité et mon humeur réservée, je ne m'engageai point à faire une certaine charge. »
Cette charge était la prédication et la fonction pastorale proprement dite. Calvin ne consentait pour le moment qu'à donner un enseignement théologique : c'était une dernière retraite qu'il se ménageait, mais où le fougueux Farel ne laissera pas de le poursuivre.
1, Du Tillet retourna deux ans après à Angoulême, et abjura publiquement l'hérésie dans sa chaire.
PREMIER SEJOUR A GENÈVE
PREMIER SEJOUR A GENEVE
Genève était une ancienne ville épiscopale, sortie du démembrement de l'empire de Charlemagne. Bâtie sur les deux rives du Rhône à sa sortie du lac, elle commandait les routes qui relient la Suisse, la France et l'Italie, et sa position centrale en faisait, malgré l'exiguïté de son territoire, un objet de convoitise pour ses puissants voisins. Les ducs de Savoie, l'État de Berne, les rois de France euxmêmes, lui offraient à l'envi leur protection. Mais elle savait ce qu'un tel mot voulait dire, et elle vivait dans la crainte perpétuelle des dangers qui menaçaient son indépendance.
Au temps où elle entendit pour la première fois la voix de Farel, elle comptait à peine une quinzaine de mille habitants. Sur la colline qui borde la rive gauche du Rhône, s'élevaient la cathédrale de Saint- Pierre et la maison municipale. Là battait le cœur de la ville; là était le siège de sa vie politique et religieuse. Sur l'autre rive s'étendait le faubourg Saint-
Gervais, portant également son église principale à son point le plus élevé. Les deux quartiers étaient entourés d'un rempart, garni de bastions avancés et aboutissant au Rhône.
Le gouvernement était partagé entre le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir civil, qui furent souvent en désaccord, et qui finirent par se dresser en armes l'un vis-à-vis de l'autre.
D'après les anciennes franchises, codifiées en 1387, l'évêque était prince de Genève; il battait monnaie; il fixait les impôts; mais il n'entrait dans ses droits de souveraineté qu'après avoir juré sur le missel, dans l'église Saint-Pierre, de respecter les franchises. Il avait pour vassal le vidomne, ou vice-seigneur, installé dans son château fort au milieu du Rhône. Le vidomnat avait été inféodé au comté de Savoie en 1290; les comtes, puis ducs de Savoie le confiaient à un de leurs officiers. La charge du vidomne était de veiller à la sécurité de la ville; il avait aussi à exécuter les sentences prononcées par le pouvoir judiciaire, surtout les sentences capitales. Mais plus d'une fois il s'érigea en juge, exécutant ses propres arrêts.
Primitivement, l'évêque était élu, selon la règle ordinaire, par le chapitre. Mais, vers le milieu du xv® siècle, la cour de Rome s'empara de l'élection, et, à partir de ce moment, grâce aux liens d'amitié ou même de parenté qui unissaient les papes à la maison de Savoie, leurs choix tombèrent, presque sans exception, sur des cadets de cette maison. On vit successivement plusieurs évêques très jeunes. Pierre de Savoie n'a que dix ans lorsqu'il entre en
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fonction, et il faut qu'un archevêque prête serment à sa place. Il meurt avant d'avoir atteint l'âge canonique, et son frère Jean-Louis lui succède à l'âge de dix-sept ans ou de douze ans, car on soupçonne la bulle papale qui l'a nommé de l'avoir vieilli de cinq ans. Le pire de ces évêques fut le bâtard Jean de Savoie, fils d'un de ses prédécesseurs et d'une courtisane, « un homme de cœur vil, dit la chronique de Bonivard, et qui n'avait pas grand égard de son honneur ni de sa conscience ». Jean cède ses droits temporels au duc de Savoie, et lui ouvre les portes de Genève. Les patriotes sont arrêtés, torturés, mis à mort. C'est alors que Bonivard subit sa première captivité*; Bezanson Hugues s'enfuit; Philibert Berthelier, « qui ne laissait d'aller et venir comme devant, de telle sorte que l'on eût dit qu'il ne fuyait pas la mort, mais lui courait après », fut « décollé » sur la place de l'île, devant le château du vidomne. Heureusement le duc de Savoie, mêlé aux guerres entre la France et l'Empire, avait d'autres intérêts à sauvegarder. L'évêque Jean, qui avait perdu toute autorité et toute considération, se retira dans son abbaye de Pignerol; il mourut en 1519. Jean de la Baume, qui lui succéda, homme mondain et grand amateur de bonne chère, ne fit que de courtes apparitions dans sa ville, où il ne se sentait pas en sûreté, et finit par ne plus y rentrer du tout. L'évêché de Genève s'éteignit, pour ainsi dire, de
1. Au château de Grolée, sur les bords du Rhône, où il fut retenu deux ans, et où il put prendre un avant-goût de la captivité plus longue et plus dure qu'il subit plus tard au château de Ghillon, sa « seconde Passion », comme il disait.
lui-même, avant d'être officiellement supprimé. Il n'aurait peut-être tenu qu'aux évêques de conserver la ville au catholicisme, si, au lieu de sappuyer sur l'étranger, ils avaient voulu unir franchement leur cause avec celle de la bourgeoisie. Les patriotes comme Bezanson Hugues et Philibert Berthelier ne demandaient pas autre chose que l'indépendance politique et la liberté civile sur la base des anciennes franchises. Trahie par ses évêques, toujours en butte aux incursions des bandes savoyardes, Genève se jeta dans les bras du protestantisme bernois. Dès lors, l'idée d'un schisme, devant laquelle les plus hardis avaient longtemps reculé, entra peu à peu dans les esprits, et la Réforme apparut enfin comme l'aboutissement naturel et inévitable du mouvement libéral.
En même temps que la ville de Genève se rapprochait de la Confédération suisse, elle complétait ses institutions démocratiques sur le modèle de ses nouveaux alliés. D'après l'ancienne coutume, tous les citoyens et bourgeois se réunissaient deux fois par an en Conseil général, dans le cloître de la cathédrale, en janvier pour l'élection des quatre syndics, et en novembre pour celle du lieutenant de la justice et de ses assesseurs. Mais le Conseil général pouvait être convoqué en séance extraordinaire pour toute affaire importante, pour la sanction des lois, pour la ratification des traités. Aux syndics appartenait la justice criminelle; c'est entre leurs mains que les évêques prêtaient le serment de fidélité aux constitutions de la ville. Seize citoyens désignés par le Conseil général formaient, avec les quatre syndics en
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