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exercice, les quatre syndics de Tannée précédente et le trésorier, ce qu'on appelait le Petit Conseil, ou le Conseil étroit, ou simplement le Conseil; c'était une sorte de comité exécutif, auquel revenaient toutes les affaires courantes, civiles ou politiques. Le Petit Conseil pouvait dans certains cas s'adjoindre jusqu'à trente-cinq citoyens notables des différents quartiers; il devenait alors le conseil des Soixante*.
Cette organisation, assez compliquée, mais très souple, se prêtait aux besoins variés et journaliers de la vie municipale. De plus, elle pouvait facilement s'adapter aux institutions des autres villes suisses. Le 6 février 1519, la république de Genève conclut sa première combourgeoisie avec Fribourg; elle fut obligée de la dénoncer deux mois après, par suite des intrigues de l'évêque Jean de Savoie; mais elle la renouvela en 1526, et elle entra en même temps dans la combourgoisie de Berne. Une conséquence des deux traités fut la création du conseil des Deux Cents, semblable à celui qui fonctionnait à Berne et à Fribourg, un pouvoir intermédiaire entre le Conseil général et le Petit Conseil, plus permanent que le premier, plus important que le second. Une partie des attributions du Conseil général, spécialement l'élection des membres du Petit Conseil, fut transférée aux Deux Cents. Désormais rien ne put se traiter en Conseil général avant d'avoir passé devant les Deux Cents, ni en Deux Cents avant d'avoir été délibéré en Petit Conseil. Les pouvoirs
1. L'entrée du Petit Conseil était réservée aux citoyens, c'est-à-dire aux bourgeois fils de bourgeois. La qualité de citoyen était une sorte de double bourgeoisie.
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publics s'étageaient l'un au-dessus de l'autre; les affaires importantes allaient d'appel en appel devant des assemblées de plus en plus nombreuses, et la décision finale était entre les mains du peuple.
En 1527, les armes de Savoie furent enlevées du Château de l'île, et les fonctions du vidomne confiées au lieutenant de la justice. Trois ans après, une petite armée de secours envoyée par Fribourg et Berne chassa devant elle les bandes de pillards qu'on appelait les chevaliers de la Cuiller, et porta à son tour la. dévastation sur le territoire ennemi ^ Dès lors, la rupture avec l'évêque et avec la maison de Savoie fut un fait accompli.
Déjà, de temps à autre, des prédicateurs venus de France ou des cantons suisses avaient passé dans la ville. Le Conseil les laissait parler, aussi, longtemps que leur présence ne devenait pas une occasion de rixe. Des prêtres aussi se déclaraient « partisans' de l'Évangile », quelques-uns, il est vrai, pour se marier au lendemain de leur conversion, ceux qui, selon l'expression de Calvin, ne voyaient le Christ que sous la figure d'une femme ; mais d'autres étaient poussés par une conviction sincère, et devenaient à leur tour des apôtres de la foi nouvelle qu'ils avaient embrassée. Enfin, en 1532, Guillaume Farel entra en scène.
Né en 1489, fils d'un notaire de Gap, Farel avait été élevé dane les pratiques d'une dévotion étroite.
1. L'un d'eux, un jour qu'ils banquetaient ensemble, avait dit : « Aussi vrai que je tiens cette cuiller, nous avalerons Genève. » Et tous, pour confirmer son dire, avaient mis leur cuiller en sautoir. .
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A Paris, où il était venu faire ses études, Le Fèvre d'Étaples lui avait fait connaître la Bible ; et dès lors, dit-il dans son Éptfre à tous seigneurs, il se serait cru « merveilleusement ingrat et méconnaissant, si jour et nuit il n'avait pensé à un tel bienfait, s'il ne s'était employé à tâcher que tous soient participants d'un tel et si grand bien, pour louer, servir et invoquer purement Dieu ». Il vécut pendant trois ans dans de cruelles angoisses, imaginant tous les biais pour concilier son respect pour l'Eglise avec ce qui lui apparaissait de plus en plus comme claire et unique vérité; et, la crise terminée, il n'eut plus d'autre pensée que de publier partout la nouvelle du salut gratuit par la foi en Jésus-Christ. 11 ^ait été attaché comme régent au collège du cardinal Le Moine; mais, ne pouvant dissimuler ses opinions, et ne le voulant pas, il dut quitter Paris. Il retourna d'abord à Gap, où il apprit par expérience que nul n'est prophète en son pays. A Baie, il fut expulsé par ordre du magistrat. Il eut plus de succès à Montbéliard, où il laissa un petit groupe de fidèles. Il passa ensuite une année à Strasbourg, où il retrouva Le Fèvre, exilé comme lui. Enfin il se mit à parcourir les districts romands sujets de Berne, préchant partout, dans les églises quand il pouvait, sur les marchés quand on lui fermait l'église, ne reculant ni devant les injures ni devant les menaces, et souvent en danger de mort. Petit et trapu, large des épaules, de figure osseuse et brune, l'œil ardent, la lèvre épaisse, la voix tonnante, Farel est le type de l'orateur populaire. Aucun de ses discours n'a été conservé, mais ses contemporains, favorables ou
hostiles, parlent unanimement du puissant effet qu'il produisait sur les masses. « Ses prières, dit Théo- ^ dore de Bèze, étaient si ferventes qu on ne pouvait les entendre sans être ravi et pour ainsi dire élevé jusqu'au ciel. » Il improvisait, même quand il tenait une plume, et toute visée littéraire était loin de son esprit. 11 demande un jour à Calvin de lui corriger quelques lettres, et il ajoute : « Ma tête est trop dure; j'ai été si longtemps Farel, que je ne puis plus être un autre en écrivant ; je ne puis chasser mes figures, mes barbarismes, mes solécismes. » Il avait publié, dès 1524, un Sommaire de la doctrine évangélique : quand ï Institution de Calvin parut, il écrivit, dans un avertissement aux lecteurs fidèles, que désormais son (( petit livret » était inutile, « que l'eau céleste n'y tombait qu'à petites gouttes, tandis qu'elle coulait en abondance dans V Institution, et que de là il n'y avait qu'à se transporter à la mer de toute
vérité, la Bible ».
Au mois d'octobre 1532, il est de passage à Genève. Aussitôt les prêtres s'assemblent chez le grand vicaire et le mandent devant eux. Farel pense que c'est pour disputer, mais on l'accueille par des cris : au Rhône ! au Rhône ! Les syndics ont beaucoup de peine à le sauver, et ses amis le mettent dans une barque, qui le conduit sur la rive septentrionale du lac, en terre bernoise. Il revient au mois de décembre de'r année suivante, sous la protection de Berne. Il prêche d'abord dans les maisons; le nombre de ses adhérents augmente; enfin, le dimanche 1^^ mars 1534, une foule le porte au couvent de Rive, et l'installe dans la chaire du grand auditoire.
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« Et depuis, raconte un témoin, tous les jours du Carême, le dit Farellus fit ses sermons en ladite église ,et chaire, les après-dînées, publiquement et au son de la cloche, étant vêtu en homme séculier, avec une cape à l'espagnole et un bonnet à rebras ^ » Les magistrats de Genève hésitaient encore à se prononcer entre le parti protestant, soutenu par Berne, et le parti catholique, qui s'appuyait sur Fribourg. Enfin on eut recours au moyen qu'on employait d'ordinaire en pareil cas, une dispute publique. Elle dura du 30 mai au 24 juin 1535; elle fut conduite principalement par Farel et par son disciple Pierre Viret, plus tard pasteur à Lausanne. Le catholicisme n'eut que deux champions à présenter, un dominicain et un docteur en Sorbonne, qui se laissèrent battre. Farel, sûr de lui-même et des idées qu'il défendait, aurait voulu une discussion serrée, bien soutenue de part et d'autre. Le prieur de Plainpalais, à qui Ton s'adressa, répondit qu'il n'avait pas d'hommes lettrés dans son couvent \se in suo conventu non habere viros lltteratos). C'était un aveu d'impuissance. Farel continuait de prêcher. Le 8 août, on l'entraîna à la cathédrale. Mais ni lui, ni les syndics qui réglaient ces assemblées ne purent contenir l'élan populaire. Pendant deux jours, une foule composée d'hommes, de femmes et d'enfants alla d'église en église, brisant les images ou, comme on disait, les idoles, et répandant les hosties. Dans le même temps, les bandes de pillards soudoyées par l'évêque et par le duc revenaient
1. Procès de Baudichon de la Maisonneuve^ accusé d'hérésie à Lyon en 1534, publié par J. G. Baum; Genève, 1873.
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infester les environs. Une troupe de secours accourut de Neuchâtel, et les Bernois occupèrent la ville. Troublée au dedans, la petite république était encore menacée au dehors, et son évêque se montrait son irréconciliable ennemi.
Il fallait prendre une résolution. Le dimanche 21 mai 1536, « au son des cloches et de la trompette, ainsi qu'il est de coutume », le Conseil général s'assemble dans le cloître de Saint-Pierre. Le premier syndic présente un arrêt du Petit Conseil, déjà ratifié par les Deux Cents. L'assentiment est unanime, et le procès-verbal continue : « Sur quoi il a été généralement arrêté et, par élévation des mains en l'air, conclu et à Dieu promis et juré que tous, unanimement, à l'aide de Dieu, voulons vivre en cette sainte loi évangélique et parole de Dieu, ainsi qu'elle nous est annoncée, voulant délaisser toutes messes et autres cérémonies et abusions papales, images et idoles. »
Une seconde résolution, prise dans la même séance, complète la première. « Ici a aussi été proposé l'article des écoles, et sur icelui, par une même voix, est résolu que l'on tâche à avoir homme à cela faire savant, et que l'on le salarie tellement qu'il puisse nourrir et enseigner les pauvres sans leur rien demander, et aussi que chacun soit tenu envoyer ses enfants à l'école et les faire apprendre. »
Ainsi du même coup étaient instituées l'Eglise et l'École. Mais l'Église manquait de toute organisation. Les conseils, à ce moment, représentent à la fois l'Église et l'État. La loi religieuse ne se distingue en rien de la loi civile. Elle ne demande pas
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l'acquiescement de la conscience, mais la soumission de la volonté; elle exige l'obéissance. Toute marque d'attachement à l'ancien culte, toute négligence dans le culte nouveau, est considérée comme une atteinte à l'ordre public. Dans le mois de juin qui suivit l'introduction officielle de la Réforme, et avant l'arrivée de Calvin, deux prêtres sont mis en prison pour avoir continué de célébrer la messe. Un conseiller, ancien syndic, est banni pour avoir fait baptiser son enfant par un prêtre; il fait amende honorable, et sa peine lui est remise. Un édit précédent avait enjoint à tous les habitants de la ville d'assister au sermon le dimanche; il fut décidé que dorénavant une amende de trois sous serait infligée aux récalcitrants. Le 24 juillet, un conseiller, nommé Balard, qui refusait obstinément « d'ouïr la parole de Dieu », est sommé de justifier son refus devant ses collègues. Il déclare que nul ne peut le forcer d'aller au sermon contre sa conscience, qu'il veut bien vivre selon l'Evangile, mais que personne n a le droit de le lui interpréter. Le Conseil décide que si dans dix jours Balard n'a pas paru au prêche, il devra quitter la ville avec sa famille. La sentence ne fut pas exécutée.
Calvin n'eut point à introduire la discipline ecclésiastique à Genève; elle y existait avant lui, bien que souvent on en modérât les applications ; et Genève ne faisait que se conformer à l'usage des villes suisses. Partout aussi la discipline ecclésiastique entraînait la surveillance des mœurs. A Zurich, il était ordonné « que chacun, de quelque condition qu'il fût, homme ou femme, maître ou serviteur, se rendît au moins
tous les dimanches au service à l'heure prescrite ». Il était interdit, sous peine d'amende, de jurer, de jouer aux dés ou aux cartes. L'adultère était puni de la prison ou de l'exil. A Baie, la fréquentation de Téglise était obligatoire. Une ordonnance du Conseil de Berne, rendue en 1528, disait : « Les dix livres qu'on payait autrefois pour avoir mangé de la viande ou des œufs en jour maigre, nous voulons qu'on les paye à l'avenir lorsqu'on se sera soulé ou qu'on sera demeuré à boire après neuf heures. » Dans les pays romands soumis à Berne et voisins de Genève, la danse était prohibée, « à l'exception de trois danses honnêtes un jour de noces » ; les époux infidèles étaient mis au pain et à l'eau pendant cinq jours.
L'organisation de l'Eglise de Genève était d autant plus difficile que la ville elle-même venait à peine de se constituer et que d'anciens levains de discorde y fermentaient encore. Les droits de l'évêque avaient passé aux conseils, mais l'évêque n'avait pas cessé d'avoir quelques partisans parmi les conseillers euxmêmes. Des magistrats étaient soupçonnés d'intrigue pour le compte du roi de France. Enfin Berne n'était pas tout à fait désintéressée dans la protection dont elle couvrait la jeune république. L'accord n'était pas plus complet en religion qu'en politique. La Réforme avait bien été votée en assemblée générale « d'une même voix », comme on dirait; mais tous les assistants ne se rendaient pas également compte des obligations que ce vote leur imposait, et pour beaucoup d'entre eux la Réforme consistait surtout à no plus aller à la messe et à confesse.
« Notre ville, dit un historien genevois, présen-
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tait une regrettable analogie avec les républiques italiennes du xv^ siècle *. » C'est peut-être donner trop d'importance aux querelles qui agitaient la ville de Genève au moment de l'arrivée de Calvin; en tout cas, rissue en était moins tragique que celle des luttes entre Guelfes et Gibelins. Ordinairement, lorsqu'on tirait l'épée, elle rentrait au fourreau à la voix d'un syndic. Les familles puissantes se jalousaient. Les magistrats sortants entravaient de leur mieux l'œuvre de leurs successeurs. Comme la ville était petite, des commérages de quartier prenaient les proportions d'un événement, et il en résultait des scènes tapageuses dans les conseils.
Calvin était arrivé au mois de juillet 1536; il n'était encore, selon sa demande, que « professeur des saintes lettres dans l'Église de Genève »; il expliquait l'après-midi les Épîtres de saint Paul dans la cathédrale. Le 5 septembre, Farel expose au Conseil « Futilité de la lecture commencée par ce Français, et supplie qu'on s'occupe de le retenir et de le nourrir ». Ce Français, c'est Calvin, mais son nom n'est pas mentionnné sur le Registre, tellement sa présence attirait encore peu l'attention publique. On ne se hâta même pas de « le nourrir », car ce n'est que le 13 février suivant qu'on lit dans les procès-verbaux : « Ici est parlé de Calvinus, qu'il n'a encore guère reçu, et est arrêté que l'on lui délivre six écus soleil. »
Farel était considéré, à ce moment, comme le chef de l'Eglise genevoise, et il pensait depuis longtemps