Roget, Histoire du peuple de Genè^ey t. I", p
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à lui donner des règlements, qui, dans la situation OÙ se trouvait cette Eglise, devaient être en même temps des règlements d'Etat. Dès le 24 mai, c'est-àdire trois jours après la proclamation de la Réforme, les Registres portent ces mots : « 11 est parlé des édils qui doivent être faits pour Vanité de l'État; arrêté que l'on prépare des Articles. » C'est sans doute sur la demande de Farel que cet arrêté avait été pris. Mais Farel, homme de premier mouvement, n'avait pas l'esprit d'organisation, et c'est en partie le sentiment de son impuissance à cet égard qui l'avait décidé à retenir Calvin à Genève. Dans les délibérations qui suivirent, et dans la préparation des documents qui leur servirent de base, Calvin, peu à peu et par la simple force des choses, se mit au premier plan.
Les Articles pour le règlement de l'Église [Articuli de regimine Ecclesiœ), approuvés en principe par le Grand Conseil le 10 novembre 1536, et mis à l'étude devant le Conseil étroit, furent définitivement acceptés et votés le 15 et le 16 janvier suivants. Ils étaient accompagnés d'un mémoire détaillé, présenté « au nom de maître Guillaume Farel et des autres prédicants », et où étaient exposés les points principaux de la discipline qui devait régir désormais l'Eglise genevoise.
Le fait central du culte, c'est la sainte Cène, « ordonnée et instituée pour conjoindre les membres de Notre Seigneur Jésus-Christ avec leur chef et entre eux-mêmes en un corps et un esprit ». Elle devrait être célébrée, selon les auteurs du mémoire, au moins une fois par mois. Mais il importe surtout
que ceux qui ne sont pas « membres de Jésus-Christ », et qui la profaneraient par leur présence, en soient écartés.
Comment préserver la table sainte de tout contact profane? Les conseils éliront « certaines personnes de bonne vie et de bon témoignage entre tous les fidèles, pareillement de bonne constance et qu'il ne soit point aisé de corrompre, lesquels étant départis entre tous les quartiers de la ville, aient l'œil sur la vie et le gouvernement d'un chacun ». S'ils trouvent « quelque notable vice à reprendre », ils signaleront le délinquant à l'un des ministres. Celui-ci lui adressera d'abord une remontrance fraternelle; si elle ne suffit pas, il l'avertira une seconde fois, en le menaçant d'en référera l'Église; enfin, si la menace elle-même reste sans effet, il le dénoncera publiquement à l'assemblée des fidèles. « Adoncques on connaîtra s'il veut persévérer en la dureté de son cœur, et lors sera temps de l'excommunier », c'est-à dire de le considérer comme séparé de l'Église et de l'exclure de la sainte Cène. Il continuera cependant de venir à la prédication, afin que la voix du repentir lui soit toujours ouverte. On voit, par ce dernier point, que l'excommunication suisse du temps de la Réforme ne doit éveiller dans notre esprit aucune des images effrayantes de l'excommunication catholique au moyen âge. Elle n'en avait pas moins des conséquences graves. L'excommunié était exclu de la communion des fidèles; il n'était plus membre de , l'Eglise, et comme l'Église et l'État se confondaient, il ne faisait plus partie de l'État; il n'avait qu'à choisir entre l'exil et la repentance finale, la-
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quelle, dans la plupart des cas, n'était qu'une hypocrisie.
Mais qui prononcera l'excommunication ? Ce sera plus tard, après la création du Consistoire, un sujet de longs et pénibles débats. Mais, pour le moment, puisque les édits sont « faits pour l'unité de lEtat », le droit d'excommunication ne peut appartenir qu'aux conseils; c'est, du reste, la seule autorité constituée dans la ville. Il peut arriver aussi qu'un pécheur endurci ne fasse que « rire de l'excommunication ». Dans ce cas, disent les Articles, « ce sera à vous (c'est-à-dire aux conseils) à regarder si vous aurez à souffrir à la longue et laisser impunis un tel mépris et une telle moquerie de Dieu et de son Évangile ». La conclusion est facile à tirer : il faudra une pénalité pour ceux qui prendraient simplement, leur parti de vivre en excommuniés, et qui refuseraient d'entrer dans la voie de la repentance.
L'État-Église, après avoir institué le contrôle des mœurs, ne peut manquer de contrôler aussi la croyance. « Il est certain, continuent les Articles, qu'il n'y a nulle plus grande division que de la foi, et pourtant [c'est pourquoi), si ceux qui conviennent en foi avec nous, seulement pour leurs vices doivent être excommuniés, par plus forte raison ceux ne doivent être tolérés en l'Église, qui sont en tout contraires à nous en religion. » L'argument est spécieux; il serait concluant dans une Eglise libre. Mais est-il juste que ceux que l'Église ne reconnaît plus comme siens soient en même temps séparés de la société civile, qu'ils puissent être expulsés d'un territoire auquel les attachent toutes leurs affections et
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tous leurs intérêts? C'est une objection qui ne se présente pas à l'esprit des prédicants de Genève. Leur unique pensée est d'asseoir sur la base d'une indissoluble unité de croyance, même au prix d'un excès de rigueur ou d'une injustice momentanée, la petite république sur laquelle repose à leurs yeux l'avenir de la religion. Ils proposent donc « que messieurs du Conseil fassent, chacun pour soi, et au sein du Conseil même, confession de leur foi, et qu'ils requièrent ensuite tous les citoyens de suivre leur exemple; et cela, ajoute le mémoire, serait seulement pour cette fois, pourtant que (parce que) on n'a point encore discerné quelle doctrine un chacun tient, [ce) qui est le droit commencement d'une Eglise ». Ce n'est donc point, à vrai dire, un règlement d'Eglise que les ministres proposent, mais une mesure de sécurité à prendre dans un moment de crise. Mais, même dans ces limites, la mesure parut bientôt intempestive.
Une des dernières propositions concerne Tins truction des enfants. Les Articles demandent « qu'il y ait une somme brève et facile de la foi chrétienne, laquelle soit apprise à tous les enfants, et que, certaines saisons de l'année, ils viennent par devant les ministres pour être interrogés et examines et recevoir plus ample déclaration, selon qu'il sera besoin à la capacité d'un chacun d'eux, jusqu'à ce qu'on les ait approuvés et suffisamment instruits ».
Le Conseil n'apporta qu'un seul changement aux propositions des ministres. Il décida, dans sa séance du 16 janvier 1537, que la Cène serait célébrée, non pas une fois par mois, mais quatre fois l'an. La
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« somme brève et facile », le Catéchisme, une des innovations de la Réforme, suivit de près les Articles. C'est un résume très succinct de Y Institution. Calvin en fit l'année suivante une traduction latine, destinée aux ministres de tous pays « comme un gage d'union entre toutes les Églises ». Il le remania, en 1541, pour le réduire encore, et il le mit sous forme de questions et réponses : telle fut l'origine du Petit Catéchisme, qui est, dans son cadre modeste, un des meilleurs écrits de Calvin, par la simplicité et la précision du langage.
La Confession de foi est extraite presque textuellement du Catéchisme. Elle avait été votée sans opposition par les conseils ; les difficultés commencèrent quand il fallut la faire jurer par tous les habitants, hommes et femmes, bourgeois ou non, maîtres ou serviteurs. On procéda par assemblées de dizaines, où le serment fut déféré individuellement à chacun*. Mais les assemblées ne purent jamais être complètes. Ailleurs on s'était contenté de proclamer officiellement la Réforme comme une institution d'Etat, et le vote des autorités issues du suffrage universel avait paru entraîner celui des habitants. Pourquoi donc, se demandaient les Genevois, pourquoi exiger d'eux des garanties qu'on avait jugées inutiles à Berne, à Zurich, à Baie ? Certains insinuaient aussi qu'on ne pouvait s'engager sans présomption à observer strictement les dix commandements. Il y eut bientôt deux partis, lesjuranis et les non-jurants, et ce qui devait être un lien entre
1. La ville était partagée en vingt-huit dizaines, ayant cha- cune à sa tête un dizenier.
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tous les membres de la cité devint une cause de désunion. A la fin, les dizeniers furent rendus responsables de leur peu de succès. Le 29 juillet, sur une plainte des prédicants, « est arrêté que Ion doive appeler tous les dizeniers et premièrement savoir d'eux leur confession, et ceux qui ne seront connus suffisants soient ôtés, et mis d'autres suffisants. Dès là leur sera donnée charge de tenir la main sur ceux de leur dizaine.... Touchant la confession, que l'on donne ordre faire que tous les dizeniers amèneront les gens, dizaine par dizaine, en l'éo-lise Saint-Pierre, et là leur seront lus les articles touchant la confession en Dieu, et seront interrogés s'il veulent cela tenir; aussi sera fait le serment de fidélité à la ville. » Le 12 novembre, un dizenier est maltraité par deux jeunes gens à qui il avait intimé l'ordre de se rendre à Saint-Pierre. Cette fois le Conseil juge à propos de sévir. Il décrète que « quant à ceux qui ne veulent jurer la Réformation, il leur soit fait commandement de vider la ville et d'aller demeurer autre part, où ils vivront à leur plaisir ». Mais les délinquants étaient trop nombreux pour que la sentence pût être exécutée.
Les pouvoirs publics étaient renouvelés chaque année dans les premiers jours de février. On craignait un tumulte pour les élections de 1538. Elles se firent dans le plus grand calme, mais elles furent complètement défavorables aux ministres ; les quatre syndics, en particulier, étaient choisis parmi les opposants. Il y eut, comme d'habitude, un échange de propos malveillants entre les magistrats sortants et leurs successeurs, et entre leurs partisans; et les
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conseils eurent plusieurs fois l'occasion de faire des remontrances. Les ministres ne purent s'empêcher, dans leurs sermons, de faire allusion aux mutineries qui agitaient la république. Le 11 mars, les Deux Cents décident « que l'on doit avertir les prédicants qu'ils ne se mêlent pas de politique, mais qu'ils prêchent l'Evangile, ainsi que Dieu l'a commandé ». Cette décision fut communiquée le lendemain à Farel et à Calvin. Mais était-il logique de défendre aux ministres de faire de la politique, quand les magistrats civils ne cessaient de faire de la théologie ?
La confusion des pouvoirs entre des autorités hostiles ne pouvait manquer d'amener un conflit. La rupture éclata, comme il arrive souvent, sur une question secondaire. A Genève, on avait supprimé, comme institutions papales, toutes les fêtes qui ne tombaient pas sur un dimanche ; on communiait avec du pain ordinaire; on avait enlevé les baptistères des églises. A Berne, on conservait les baptistères; on communiait avec du pain azyme, et l'on continuait de célébrer les quatre fêtes, l'Incarnation, Noël, la Circoncision et l'Ascension. Or le Conseil de Berne s'avisa de convoquer pour le 31 mars à Lausanne un synode chargé d'établir la conformité dans les cérémonies du culte ; et il invita le Conseil de Genève à y envoyer Farel et Calvin, non pour délibérer avec les délégués de Berne, mais pour « se conformer avec eux, car, si cela ne précédait, ils ne seraient point admis ». Farel et Calvin assistèrent aux délibérations sans y prendre part, et, à la dernière séance^ ils demandèrent seu-
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lement que toute décision fût ajournée jusqu'au prochain synode général qui devait se réunir à Zurich. Les Bernois, pour toute réponse, notifièrent à leurs « bien chers et féaux combourgeois » de Genève les conclusions du synode de Lausanne, « auxquelles s'étaient déjà conformés tous les pays conquêtes par Berne », et ils les engagèrent, « pour maintenir l'union entre les deux Eglises », à les faire observer par leurs ministres. Une seconde lettre, adressée à ceux-ci, les « priait et admonestait fraternellement de faire sur le tout bonne résolution, considérant que la dissension n'était de si grosse importance qu'elle pût nuire à la vérité ».
Sur « l'importance de la dissension », Calvin était du même avis que les magistrats bernois. Il dit dans V Institution : a Quant à la façon extérieure (de la Cène), que les fidèles prennent en main le pain ou ne le prennent pas, qu'ils en divisent entre eux ou que chacun mange ce qui lui aura été donné, qu'ils rendent la coupe en la main du ministre ou qu'ils la présentent à leur prochain suivant, que le pain soit fait avec levain ou sans levain, que le vin soit rouge ou blanc, c'est tout un et n'en peut chaloir : ce sont choses indifférentes et laissées en la liberté de l'Eglise. » Mais ce que Calvin n'admettait pas, c'était l'ingérence d'un État étranger, quoique allié, dans les affaires ecclésiastiques de Genève, cette sorte de protectorat que la ville de Berne s'attribuait sur les Églises suisses, même dans les pays qui n'étaient pas encore « conquêtes » par elle. Après s'être incliné, autant que sa con-
science le lui permettait, devant la volonté de messieurs de Genève, il ne voulait pas recevoir encore les ordres de messieurs de Berne.
Pendant que ces lettres s'échangeaient entre Berne et Genève, un incident nouveau avait aggravé la situation. Un collègue de Calvin, un vieillard aveugle, ancien moine augustin, nommé Elie Coraud, avait blâmé en chaire la conduite des magistrats. Le Conseil lui interdit de prêcher, et, le même jour, ordonna « de suivre les instructions de la missive de Berne, spécialement touchant la Cène ».
Dès lors, deux litiges se poursuivent parallèlement. Coraud en appelle aux Deux Cents, donne libre cours à sa fougue oratoire, et abonde en comparaisons blessantes : les Genevois sont des rats parmi la paille; les conseillers sont des poupées de cire; ils s'imaginent que le royaume des cieux est semblable au royaume des grenouilles. Il continue de prêcher, malgré la défense, et on le mène en prison. Le jour de Pâques approchait. On demande à Farel et à Calvin s'ils veulent célébrer la Cène selon le rite bernois. Ils refusent, et ils protestent contre l'emprisonnement de leur collègue. Le dimanche de Pâques, ils montent en chaire, Calvin à Saint-Pierre, Farel à Saint-Gervais, et déclarent qu'ils ne peuvent donner la communion au milieu du désordre qui règne dans la ville. L'assemblée se sépare dans une grande agitation ; la Chronique de Roset dit même que « les épées furent dégainées ». Deux jours après, le 23 avril, le Conseil général prononce le bannissement contre les trois ministres. « Sur quoi, disent les Registres, ont répondu les-
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dits prédicants : Eh bien, à la bonne heure! Si nous eussions servi les hommes, nous eussions été mal récompensés; mais nous servons un plus grand maître, qui nous récompensera. »
Les magistrats de Berne trouvèrent leur victoire trop complète; ils firent pour les trois exilés une démarche qui resta sans effet. Farel et Calvin voyagèrent ensemble jusqu'à Baie, d'où l'un gagna Lausanne et l'autre Strasbourg. Coraud, à qui sa cécité interdisait les longs voyages, alla mourir tristement
à Orbe.
Les historiens, comme on doit s'y attendre, rejettent la faute des derniers événements tantôt sur Calvin et Farel, tantôt sur la cité ; mais tous s'accordent à dire que le dénouement était inévitable. La cité, à peine affranchie, a supprimé en un jour toutes les autorités, rompu toutes les traditions. Une bourgeoisie turbulente, bien différente de ce qu'elle a été depuis, élevée au milieu des alertes, des escarmouches et des pillages, vocifère dans les conseils et se dispute les miettes du pouvoir. Peut-on supposer qu'elle se soumettra docilement au joug que des nouveaux venus, des étrangers, prétendent lui imposer? Elle cède cependant, jusqu'au jour où l'on veut la contraindre à un acte qu'elle considère comme une abdication de sa liberté. La vraie cause de la rupture fut la confession de foi individuelle. Calvin, d'accord avec Farel, y procéda avec cette logique à outrance qu'il avait apportée dans la constitution de sa doctrine. Il n'était pas l'homme des demi-mesures, et il échoua pour n'avoir pas su attendre.
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Dans une lettre à Farel, écrite immédiatement après leur exil, il s'accuse d'imprudence et de maladresse, tout en protestant de la pureté de ses intentions, qui est hors de doute. Plus tard, dans la Préface sur les Psaumes, revenant sur cette période de sa vie et sur sa collaboration avec Farel, il dit : « Les séditions du dedans, les unes après les autres, nous inquiétèrent étrangement. Moi qui avoue d'être d'un naturel timide et de peu de courage, fus contraint, pour mon premier apprentissage, d'essuyer ces rudes flots; et quoique je n'y succombasse pas, je ne fus pas soutenu d'une assez grande vigueur que je ne me réjouisse pas plus qu'il ne fallait, lorsque, par de nouveaux troubles, je fus contraint de quitter la ville. » Un apprentissage, avec un échec, c'est en effet ce que fut pour lui ce premier séjour à Genève. Il en sortit avec un sentiment de soulagement, qu'il se reprochait presque comme une faiblesse, et auquel se mêlait une pensée de regret pour l'Église qu'il était obligé d'abandonner.
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