EXIL ET RAPPEL. CALVIN ET SADOLET
Strasbourg était, après Wittemberg, le centre le plus important de la Reforme allemande; les écrits de Luther y étaient très répandus. Matthieu Zell, l'un des hommes les plus populaires de la ville, prêchait l'Evangile dans la grande nef de la cathédrale devant des milliers d'auditeurs. C'était, en même temps qu'un puissant orateur, un cœur large et un esprit indépendant. Sa maison était ouverte aux voyageurs et aux fugitifs de tous pays, luthériens, zwingliens, ou même anabaptistes. Il pensait «. qu'il pouvait bien les recevoir tous à sa table, puisqu'un jour il devait s'asseoir avec eux à la même table dans le royaume de Dieu ». Plus instruit que lui, Wolfgang Capiton, docteur en théologie, en droit et en médecine, ayant des relations dans toute l'Europe, exerçait plutôt son influence sur le public lettré. Chanoine de Saint-Thomas, il renonça à sa prébende pour prêcher plus librement. « L'Evangile, disait-il, m'a allégé de mes bénéfices et de mes pen-
EXIL ET RAPPEL
sions. » Il finit par se faire correcteur d'imprimerie, et mourut pauvre, en léguant ses quatre enfants à Martin Bucer. Celui-ci, ancien dominicain, converti par les écrits de Luther, était arrivé à Strasbourg, à peu près inconnu, en 1523; il y prit bientôt une influence prépondérante, à la fois par la puissance de sa parole et par son esprit d'organisation ; Calvin l'appelle « l'évêque de Strasbourg ». Sa maison, comme celle de Zell, était une auberge ; il en faisait généreusement les frais avec les trois florins par semaine qui constituaient son revenu*. Il se démit plus tard de sa charge de pasteur et de professeur pour ne pas signer V Intérim de Charles-Quint, et alla mourir en Angleterre. Aux noms des réformateurs proprement dits il faut joindre celui de Jean Sturm, le plus grand pédagogue du xvi® siècle; l'école qui s'appela plus tard le Gymnase, et qui fut la première application de son programme, s'ouvrit au mois de septembre 1538, peu de temps avant l'arrivée de Calvin. Une des premières œuvres de la Réforme, en Alsace comme en Saxe, comme en Suisse, fut la réorganisation des écoles. Mais ce qui distingue dès l'origine la Réforme strasbourgeoise, c'est un esprit de tolérance relative, qui n'exclut-ni le zèle de la propagande, ni l'ardeur des discussions, mais qui tend à grouper et à abriter sous un même toit toutes les opinions fondées sur l'Evangile.
Calvin, en arrivant à Strasbourg, fut d'abord l'hôte de Capiton et ensuite de Bucer. Depuis que Genève lui avait rendu sa liberté, il espérait trouver du
1. Le florin valait à peu près vingt-quatre francs en monnaie actuelle.
--X IL. t-tiJ.-JLJLaJL'.'
CALVIN
EXIL ET RAPPEL
loisir pour le travail littéraire et spécialement pour la refonte de V Institution chrétienne. Mais encore une fois il fut repris par la vie active. Il commença par grouper les réfugiés français, de plus en plus nombreux, que la persécution jetait sur la frontière, et il constitua la petite communauté réformée qui s'est maintenue jusqu'à nos jours à côté des Eglises luthériennes de la ville. A partir du mois de janvier 1539, il expliqua les écrits du Nouveau Testament devant les étudiants en théologie. Il touchait pour ses fonctions de pasteur et de professeur un traitement annuel de cinquante-deux florins, un florin par semaine; et encore son traitement ne courut que du 1®** mai. Le 29 juillet de la même année, il acheta le droit de bourgeoisie, ce qui semblait annoncer chez lui l'intention de fixer sa demeure dans la cité rhénane.
Cependant, au fond de son âme, et malgré la sentence de bannissement, il restait attaché à cette Eglise de Genève à laquelle il avait consacré deux ans de sa vie. Il le sentit quand le cardinal Sadolet, évéque de Carpentras, adressa, au mois de mars 1539, une longue lettre « au Sénat et au peuple de Genève, pour les ramener à l'obéissance du Pontife de Rome ». Le cardinal n'était-il que le porte-voix d'un groupe de prélats qui jugeaient le moment favorable pour faire rentrer la cité infidèle dans le giron de l'Église? ou avait-il épousé les intérêts de l'évêque dépossédé Pierre de la Baume? On ne sait, mais il est probable qu'il n'agissait pas uniquement pour son propre compte, car, dès le mois de décembre 1538, les Registres du Conseil disent : « L'on a entendu
que les évêques, tant le cardinal de Tournon que l'évêque jadis de Genève, Lausanne et autres, font aucunes conjurations par ensemble contre la ville, et étaient assemblés à Lyon. » Le Conseil décide que « quant au livre en latin, en temps et lieu l'on y fera réponse ». Mais des mois se passèrent. Enfin les Bernois, à qui le document avait été communiqué, pensèrent que le soin de répondre appartenait à Calvin, et c'était sans doute dès l'origine la pensée de tout le monde. Au mois d'août, Calvin écrit à Farel « que ce sera un travail de six jours et qu'il y est tout entier ». La réponse de Calvin fut imprimée à Strasbourg en septembre 1539, et, au commencement de l'année suivante, il en parut, à peu près simultanément, une seconde édition et une traduction française à Genève ^
L'Epître de Sadolet est l'œuvre d'un humaniste, mais qui ne voit dans l'humanisme qu'une forme littéraire. Il connaît à fond et il pratique à merveille tous les artifices de la vieille rhétorique : il disserte, il amplifie, il insinue; mais on sent bien, au ton de sa polémique, que le zèle de la maison de Dieu ne lui brûle point le cœur. Il commence par rapetisser le sujet; il le tire en bas, pour le mettre à son point de vue. Cette grande question qui divise tout un siècle, et pour laquelle des milliers d'hommes laisseront leur vie, il la réduit à une pure affaire
1. Eplstre de Jacques Sadolet, Cardinal, envoyée au Sénat et Peuple de Genève, par laquelle il tasche les réduire soubs la puissance de VÉvesque de Romme. Avec la Response de Jehan Calvin. Translatées du latin en françois. Imprimé à Genève par Michel du Rois, 1540.— Réimprimé à Genève par les soins de M, Gustave Revilliod chez /. G. Fick, 1860.
log
CALVIN
EXIL ET RAPPEL
d'ambition et d'amour-propre. Il aime les Genevois comme de bons voisins, généreux et hospitaliers; il admire le gouvernement de leur république. Mais pourquoi se sont-ils laissé séduire par « aucuns hommes cauteleux, ennemis de l'union et de la paix chrétiennes, qui ont semé entre eux la discorde, comme ils avaient déjà fait en certains bourgs et villages sujets à la vertueuse et puissante nation des Suisses, détournant le peuple fidèle du Christ du chemin de ses anciens Pères, le retirant de l'opinion ferme de l'Eglise catholique, et remplissant tout de discordes et divisions : ce que pour certain ont toujours accoutumé de faire ceux qui, en oppugnant [combattant) l'autorité de l'Église, cherchent pour eux honneur et puissance » ? Les Genevois se rendent-ils bien compte du danger qu'ils courent? Tout péché imputable à la fragilité humaine peut être pardonné : la miséricorde de Dieu est si grande! Mais servir Dieu autrement qu'il ne le demande par la voix de son Église, c'est se fermer irrémédiablement le chemin du salut.
Il semble que ce soit le moment d'entrer en discussion avec les nouveaux docteurs et de réfuter leurs arguments. L'auteur de la lettre n'en fait rien. Il ne parlera, dit-il, ni de l'eucharistie, « en laquelle nous adorons le vrai corps de Christ », ni de la confession auriculaire, qui est une leçon d'humilité commandée par l'Église, ni de l'intercession des saints, ni des prières pour les trépassés : ce sont « subtiles, ardues et épineuses disputations, par lesquelles ces gens ont séduit les fidèles, amenant entre gens ignorants je ne sais quelle obscure inter-
prétation de l'Ecriture ». Il se borne à poser encore une fois, d'une manière toute générale, la question qui est au fond de toutes les disputes théologiques du temps. Où est la vérité? où est le salut? Pour lui, la question est résolue. Mais supposé qu'elle ne le soit pas, et que les Genevois aient encore à choisir entre l'ancienne tradition qui gouverne le monde depuis quinze cents ans, et la doctrine nouvelle que « des hommes cauteleux et qui se croient subtils » répandent depuis un quart de siècle, quel parti prendront-ils ? « Le point est ici, très chers frères, et voici la voie fourchue qui mène en deux chemins contraires, desquels l'un tire à vie et l'autre à mort éternelle. »
Cette « voie fourchue » amène la péroraison, où l'auteur fait comparaître devant le souverain Juge deux hommes, faisant chacun la franche confession de leur vie. L'un, malgré les imperfections de l'Eglise, lui est resté fidèle. L'autre est un des promoteurs de la Réforme, et « après qu'il aura parlé et aura dit vérité (car il n'est point question de mentir devant ce Juge céleste), encore qu'il taise beaucoup de choses de son ambition, de son avarice, du désir de la gloire populaire, de ses tromperies et malices intestines, qu'il se connaît bien lui-même avoir là dedans, et qui lui apparaîtront comme écrites en son front, que sera-ce en la fin, ô mes frères de Genève, lesquels je désire être unis avec moi en Christ et en son Eglise, et quel jugement estimezvous être fait, non seulement de ceux-ci, mais aussi de tous leurs adhérents? »
L'Epître de Sadolet avait le grand tort d'éviter la
hr-:^-
CALVIN
discussion, en se bornant à des tableaux de fantaisie ou à d'ingénieux parallèles, et le tort plus grand encore d'élever contre les réformateurs des accusations personnelles que démentait toute leur conduite. Elle ne fît que donner à Calvin l'occasion d'une facile victoire.
Calvin commence par rendre hommage au grand savoir du cardinal et à sa « grâce merveilleuse en parler ». Pourquoi est-il forcé d*entrer en lice avec un adversaire « qui en son temps a si bien mérité des bonnes lettres » ? Mais peut-il, sans lâcheté, délaisser la cause de son Eglise, qui est aussi sa propre cause ? Car il se compte parmi ces « gens cauteleux » qu'on accuse d'avoir séduit le peuple de Genève par ambition et par orgueil.
Vrai est que je ne parle pas volontiers de moi ; ce néanmoins, vu que totalement je ne m'en puis taire, le plus modestement qu'il me sera possible j'en parlerai. Donc quant à moi, si j'eusse eu égard à faire mon profit, je ne me fusse jamais séparé de votre faction. Et si ne me glorifierai point que j'avais en icelle les moyens pour y obtenir les honneurs que je n'ai jamais désirés, ni mon cœur ne s'y est jamais pu adonner, il me suffira de dire seulement qu'il m'était loisible d'y obtenir ce que j'eusse désiré sur toutes choses, savoir est, de vaquer à l'étude, avec quelque honnête et libre condition. Parquoi, je ne craindrai jamais que nul homme me puisse reprocher (sinon qu'il fût du tout éhonté) que j'aie prétendu ni demandé chose hors le règne du pape, qui ne me fût tout appareillée en icelui.
Que les « gens de la sorte », continue-t-il, nous calomnient dans des pays où l'on ne nous connaît pas, nous n'en sommes pas étonnés; mais de débiter les mêmes calomnies devant ceux qui nous ont vus
EXIL ET RAPPEL
et entendus, « ce n'est point le fait d'un homme sage, et c'est chose fort mal séante à Sadolet, homme de telle estime en doctrine, prudence et gravité ».
Après cette défense personnelle, Calvin arrive au grand grief qui remplit toute la lettre de Sadolet : les Genevois se sont séparés de l'Eglise, et par là ils se sont frustrés de la béatitude éternelle.
Quant à cette dernière affirmation, dit Calvin, il ne s'y arrêtera pas. « Cela sent peu son vrai théologien de tant vouloir astreindre l'homme à soimême.... L'office d'un homme chrétien est de monter plus haut qu'à chercher et acquérir seulement le salut de son âme. Parquoi il n'y a celui bien instruit et expérimenté en la vraie religion chrétienne, duquel cette tant longue et curieuse exhortation à l'étude de la vie céleste (laquelle détient entièrement l'homme à cela, sans l'élever d'un seul mot à la sanctification du nom de Dieu) ne soit estimée sans goût ni aucune saveur. » Nous sommes ici en présence de l'idée mystique qui forme le fond de la théologie calvinienne. L'homme est né non pour lui, mais pour Dieu. « Car tout ainsi que toutes choses sont de Dieu et consistent en lui, ainsi se doivent-elles rapporter du tout à lui. » Dieu a créé l'homme pour être glorifié en lui. Que l'homme se rende compte de cette destination, de cette « vocation », et il entrera en communion avec Dieu; il sanctifiera sa vie, et du même coup il aura l'espérance de la vie éternelle; mais cette espérance n'aura pas été l'unique stimulant de sa foi. Le point de vue auquel se place Sadolet n'est pas faux, selon
CALVIN
Calvin, maïs seulement secondaire, mesquin. La préoccupation égoïste de la béatitude céleste risque d'amener après elle la théorie des « bonnes œuvres », par lesquelles on croit mériter le ciel.
Mais pourquoi Sadolet tient-il « si long propos » de la vie éternelle ? Est-ce pour « se mettre en plus grosse estime et recommandation des Genevois sous prétexte de religion » ? ou pour les attirer plus sûrement à l'Église, seule dispensatrice, selon lui, du salut? Mais sont-ils donc séparés de l'Eglise pour avoir rejeté la suprématie du pape ? Est-ce la hiérarchie ecclésiastique qui constitue l'Eglise ?
Si tu veux recevoir une plus véritable définition de l'Eglise que la tienne, dis dorénavant que c'est l'assemblée de tous les saints, laquelle, étendue par tout le monde, est dispersée en tout temps, liée toutefois ensemble par une seule doctrine de Christ, et par son seul Esprit garde et observe l'union de la foi, ensemble une concorde et charité fraternelle. Or, que nous ayons quelque différend avec icelle, nous le nions ; mais plutôt, tout ainsi que nous la révérons comme mère, ainsi désirons-nous toujours demeurer entre ses bras. Mais en cet endroit tu me reprends, disant et t'efforçant montrer que tout ce qui a été reçu et approuvé du consentement des .fidèles depuis quinze cents ans et plus est par notre désordre arraché et abrogé.... Tu sais bien, Sadolet, et si tu le nies, je donnerai à connaître à un chacun que cauteleuscment et malicieusement tu Tas dissimulé : que non seulement nous accordons mieux avec l'antiquité que vous autres, mais aussi que nous ne demandons autre chose, sinon que celle ancienne face de l'Église puisse être quelque fois instaurée et remise en son entier, laquelle, déformée et pollue par gens indoctes, après lâchement a été déchirée et quasi détruite par le pape et sa faction....
- Comme ainsi soit donc que la santé et fermeté de l'Eglise consiste principalement et soit ornée de trois choses, savoir est, de doctrine, de discipline et de sacrements — viennent les cérémonies au quart lieu, afin d'exercer le peuple en
vi».'%ef»r^-<f.r\;^:
EXIL ET RAPPEL
devoir de piété — pour bien sauver votre Église et lui garder son honneur, par lequel des quatre veux-tu que nous la jugions ?
Et il la juge par les quatre à la fois, relevant au passage et « épluchant » toutes les assertions de Sadolet contraires aux déclarations des prophètes, des apôtres et des Pères. Il est assez piquant de voir un pasteur sans autre titre catéchiser un cardinal, la Bible à la main. Les deux adversaires sont aussi tranchants l'un que l'autre. La supériorité du savoir et du talent est du côté de Calvin. Sa dialectique est plus vigoureuse et plus serrée. On y sent la passion contenue, mais toujours prête à déborder, de l'homme blessé dans sa conviction, méconnu dans la mission qu'il s'attribue, et entravé dans son œuvre. Au reste, s'il ne s'adresse en apparence qu'à Sadolet, sa pensée va plus loin, et sa parole doit arriver en dernier lieu aux oreilles de ses anciens paroissiens, qu'il ne veut pas laisser chanceler dans leur foi.
A la fin, répondant à la sommation que Sadolet lui a faite de se justifier devant le tribunal de Dieu, et parlant en son nom et au nom de ses collègues, il dit :
De nos personnes je m'en tais, desquelles le salut ne sera point constitué en avocassagc et plaidoirie, mais bien en humble confession et suppliante prière. Mais quant à la cause du ministère, il n'y aura celui d'entre nous qui ne puisse parler pour soi comme il s'en suit. De ma part, Seigneur, j'ai expérimente combien il est difficile et grief de soutenir envers les hommes l'accusation envieuse dont j'étais oppressé sur terre. Mais de la même confidence {confiance) dont j'ai toujours provoqué et appelé devant ton tribunal, de celle-là même je comparais maintenant devant toi.... Ils m'ont accusé
BOSSERT. — Calvin. %
CALVIN
de deux crimes très griefs, savoir est, d'hérésie et de schisme. Mais ils reputent hérésie que j'ai osé contredire aux constitutions reçues entre eux. Qu'eussé-je fait? J'oyais de ta bouche qu'il n'est point d'autre lumière de vérité, pour conduire nos âmes en la voie de vie, que celle qui était allumée en ta parole. J'oyais tout ce être vanité, que l'humain esprit inventait de soi-même, quant à ta majesté, vénération de ton nom et mystère de la religion.... Ceux qui étaient reçus pour superintendants de la foi, ni ils n'entendaient ta parole, ni ils ne s'en souciaient pas beaucoup.... Bien te nommaient-ils un Dieu, mais, transférant ailleurs la gloire que tu t'es appropriée, ils se forgeaient et avaient autant de dieux comme ils en voulaient adorer pour saints et patrons. Ton Christ aussi était bien adoré pour Dieu, et retenait le nom de Sauveur, mais de la part qu'il devait être principalement honoré il était quasi sans gloire; car, dépouillé de sa vertu et puissance, était caché en la troupe des saints comme un autre du commun.... Mais, ô Seigneur, tu m'as illuminé par la clarté de ton Esprit pour y penser ; tu as mis devant moi ta parole comme une torche, pour me donner à connaître combien ces choses sont méchantes et pernicieuses....
Au regard de ce qu'ils m'ont objecté que je me suis séparé de rÉglise, en cela ne m'en sens rien coupable. Si d'aventurc celui ne doit être réputé pour traître, lequel, voyant les soudards épars et écartés, vaguant çà et là et délaissant leurs rangs, élève l'enseigne du capitaine et les rappelle et remet en ordre. Car tous les ti^^s, Seigneur, étaient tellement égarés, que non seulement ils ne pouvaient entendre ce qu'on leur commandait, mais aussi il semblait qu'ils eussent mis en oubli et leur capitaine et la bataille et le serment qu'ils y avaient fait. Et moi, pour les retirer d'un tel erreur, n'ai point mis au vent une étrangère enseigne, mais celui tien noble étendard qu'il nous est nécessaire de suivre, si nous voulons être enrôlés au nombre de ton peuple. En cet endroit, ceux qui devaient retenir lesdits soudards en leur ordre, et qui les avaient tirés en erreur, ont mis les mains sur moi; et pource que constamment je persistais, ils m'ont résisté avec grande violence. Et a-l'on commencé grièvement à se mutiner, tant que le combat s'est enflammé jusques à rompre l'union. Mais de quel côté soit la faute et coulpe, c'est maintenant à toi, Seigneur, de le dire et prononcer....
EXIL ET RAPPEL
La réponse à Sadolet ramenait les regards des Genevois vers l'homme qui confondait leur cause avec la sienne. Mais c'était aussi, à un point de vue plus général, une justification de la Réforme. Pendant tout le siècle, les protestants n'auront pas d'autre réponse à donner à leurs adversaires. Vous nous taxez d'hérésie ? L'hérésie, c'est toute doctrine contraire à l'Evangile, c'est la vôtre. Vous nous reprochez d'abandonner l'Eglise ? C'est vous qui vous êtes éloignés de l'Eglise primitive, que nous voulons rétablir. Vous nous accusez d'ambition et d'orgueil? Voyez le peu que nous sommes, et de quoi nous vivons. Mais quelles ambitions n'aurionsnous pas pu satisfaire, si nous étions restés avec vous, et de quel prix n'auriez-vous pas payé notre silence ?
Cependant Calvin ne faisait rien pour hâter son retour à Genève. Sa science théologique, dans un temps de controverses perpétuelles, lui donnait une grande autorité dans le monde protestant. Il assista aux colloques de Haguenau, de Worms et de Ratisbonne, vaines tentatives de rapprochement entre des adversaires irréconciliables. C'est à la conférence de Francfort, qui précéda le colloque de Haguenau, qu'il fit la connaissance de Mélanchton, avec lequel il resta en correspondance*. A Strasbourg même sa situation était celle d'un simple suffragant. Farel vendait pour lui les livres qu'il avait laissés à Genève. « En ce moment, écrit Calvin à Farel au
1. Calvin et Luther ne se virent jamais; ils ne furent même pas en correspondance. Une seule lettre écrite par Calvin à Luther n'arriva pas à son adresse.
CALVIN
mois de mars 1539, je ne pourrais tirer un as de ma bourse. J'ai des frais extraordinaires, et il faut cependant que je vive de ce que j'ai, si je ne veux pas tomber à charge à mes frères. Aussi, je ne puis soigner ma santé, comme tu me le recommandes dans ton amour et ta sollicitude. » Et un peu plus tard, répondant à une offre de secours que Farel lui transmettait : « Que je reste ou que je parte, je suis menacé de soucis, d'ennuis, de difficultés. Il m'est agréable, je l'avoue, de voir mes frères si pleins de sollicitude pour moi et prêts à subvenir de leurs biens* à ma disette, et je ne puis qu'être vivement touché d'un tel amour; mais j'ai décidé de ne pas user de ta bonté et de la leur, à moins d'y être contraint par une nécessité plus grande *. » Il prit des pensionnaires, des jeunes gens qu'il formait au saint ministère. « Combien que [quoique] je sois jeune, dit-il dans une lettre, toutefois, quand je vois ma débilité et indisposition de mon corps, j'ai soin de ceux qui seront après nous, comme si j'étais déjà vieil. » Au commencement d'août 1540, il épousa Idelette de Bure, la veuve d'un anabaptiste qu'il avait converti. Si, selon le vieil adage, la meilleure femme est celle dont on parle le moins, Idelette doit avoir eu des vertus, car on ne sait à peu près rien d'elle. Elle était, selon Farel, « probe et honnête, même belle ». Sa vie paraît avoir consisté à aider Calvin dans les devoirs journaliers du pastorat, la visite des pauvres et des malades.
1. Œuvres, t. X, p. 332 et 340. — La correspondance de Calvin avec Farel est en latin.
EXIL ET RAPPEL
Calvin était au colloque de Ratisbonne, au commencement de 1541 , quand la peste ravagea sa maison. Deux de ses élèves moururent, et il craignit pour les jours de sa femme. Ce fut une des raisons qui lui firent hâter son retour. L'autre, c'étaient les nouvelles qu'il recevait de Genève.
A Genève, après le départ de Calvin et de Farel, la vie avait repris son cours ordinaire. La surveillance des mœurs ne se ralentissait pas; on continuait de mettre à l'amende ou en prison ceux qui refusaient d'assister au prêche ou de se présenter à la Cène, aussi bien que les joueurs, les blasphémateurs, les auteurs de tapages nocturnes. On ne cessait de sévir contre « toutes œuvres papistiques » : dire ou entendre la messe, porter des chapelets, avoir des images de sainteté dans sa maison, mettre une croix sur sa porte *. Les deux exilés avaient
1. C'est en l'absence de Calvin, le 22 février 1539, que fut rendue l'ordonnance suivante, qui rappelait et résumait les prescriptions antérieures :
« On vous fait assavoir à toutes manières de gens que un chacun soit tenu de venir les dimanches ouïr la parole de Dieu et les autres jours qu'ils pourront vaquer, et icelle dévotement écouter et selon icelle se régir, et ce sus la peine d'être repris par justice.
({ Item, que nul ne doive jurer ni blasphémer le nom de Dieu, et ce sus la peine la première fois baiser terre, la seconde baiser terre et trois sous, et la tierce d'être mis en prison trois jours.
« Item, que personne n'ait à jouer ti or ni argent, en sorte que ce soit sus la peine de cinq sous pour une chacune fois.
« Item, que personne n'ait ù jouer à point de jeux cependant que l'on prêchera le sermon sonné à la grosse cloche, sus la peine de soixante sous.
u Item, que tous hôtes et hôtesses n'aient à donner à
CALVIN
jgardé des partisans dans la ville, assez nombreux, mais surtout très décidés; on les appelait les Guillermins, du prénom de Guillaume Farel : on ne disait pas encore les Calvinistes, Calvin et Farel, le premier moment d'irritation passé, leur conseillaient très loyalement et très chrétiennement de se soumettre à leurs nouveaux pasteurs. Ceux-ci ne njanquaient pas de zèle ; mais leur autorité était de trop fraîche date pour que la succession dont ils étaient chargés ne leur parût pas trop lourde. Dès le mois de décembre, ils offrirent leur démission au Conseil, qui la refusa. Antoine Saunier, le directeur du collège, se retira, malgré les avis de Calvin, pour n'avoir pas voulu distribuer la Cène, le jour de Noël, selon le rite bernois; on lui donna un successeur qui ne le valait pas, qui se fît même réprimander pour avoir battu un élève jusqu'au sang. Ainsi tous les rouages administratifs fonctionnaient;
manger ni à boire à personnes quelconques cependant que l'on prêchera le dimanche, ni passé neuf heures de nuit, sinon qu'ils soient étrangers.
« Item, que personne n'ait à aller par la ville passé neuf heures sans chandelle, sus peine d'être mis en prison vingtquatre heures.
« Item, que tous chefs de maison aient à faire mandement à leurs serviteurs et servantes d'aller au sermon les dimanches matin.
« Item, que personne n'ait à danser à point de danses, sinon aux noces, ne chanter chansons déshonnêtes, ni se déguiser, ne faire masques ni mômeries, et ce sus la peine de soixante sous, et d'être mis en prison trois jours au pain et à l'eau pour un chacun faisant du contraire.
« Item, que un chacun soit tenu de révéler à messieurs ceux ou celles qu'on aura trouvés délinquants aux articles susdits en tout ou en partie. »
EXIL ET RAPPEL
mais on sentait bien qu'une grande force morale avait disparu. Ce qui n'avait pas changé, c'était l'esprit turbulent de la ville. On se mutinait pour un rien, sauf à se laisser réprimander ou punir; on passait vingt-quatre heures en prison, et l'on recommençait le lendemain les mêmes escapades.
Le parti qui était au pouvoir s'appuyait sur Berne. Il sembla donc aux conseils que le moment était favorable pour régler définitivement avec leurs fidèles combourgeois une question qui était pendante depuis 1536. Il s'agissait des droits de souveraineté et de juridiction sur quatre ou cinq villages situés sur la rive gauche du Rhône, qui avaient relevé autrefois du prieur de Saint-Victor, ou qui faisaient partie des domaines de l'ancien chapitre. Ces villages étaient enclavés dans les possessions de Berne, qui comprenaient alors le Chablais, le pays de Gex et le Vaudois, et qui enserraient ainsi tout le lac Léman. Les Bernois, qui avaient prêté main-forte aux Genevois contre leur évêque, n'entendaient pas renoncer au prix de leur intervention. Les Genevois, de leur côté, n'aimaient pas à voir une puissance quelconque, même une combourgeoisie, s'installer devant leur porte. Ils envoyèrent à Berne, au mois de mars 1539, trois délégués, dont un seul, Jean Lullin, savait l'allemand, qui était alors la langue de Berne, comme elle l'est encore aujourd'hui. Les deux autres prétendirent plus tard que leur bonne foi avait été surprise. En tout cas, Lullin paraît avoir été le principal négociateur d'un traité en vingt et un articles, rédigé en allemand, et qui I consacrait à peu près toutes les revendications de
CALVIN
EXIL ET RAPPEL
Berne. La seigneurie de Genève refusa de reconnaître le traité. Le Conseil général, dans une séance orageuse, intenta aux trois délégués un procès en trahison. Mais le lieutenant chargé de les arrêter mit une lenteur peut-être calculée à exécuter ses ordres. Ils quittèrent la ville, furent condamnés par contuy mace à avoir la tête tranchée, et rentrèrent en grâce quatre ans après. On les appela les Articulants, ce dont le peuple fît les Artichauts, et ce nom s'étendit ensuite à tout le parti. Ce fut dès lors, entre Artichauts et Guillermins, une lutte d'invectives et de dénonciations, jusqu'à ce qu'on en vînt à la guerre ouverte.
Le lendemain du jour où Tarrêt des Deux Cents avait été promulgué, le dimanche' 6 juin 1540, une rixe éclata au sortir d'un banquet. On courut aux armes. Il y eut deux hommes tuéS; et un troisième mourut de ses blessures. Les Guillermins finirent par avoir le dessus. Le capitaine général Jean Philippe, du parti des Artichauts, au lieu de séparer les combattants, comme sa fonction le lui commandait, fit le coup d'épée pour les siens. C'était un homme riche, « un riche pas chiche », dit Bonivard, prodigue de sa bourse et de sa vie, brave et emporté, et grand coureur de tavernes. Le vent populaire tourna brusquement contre lui; on lui fit son procès, et trois jours après il eut la tête tranchée. Une enquête fut ouverte contre les meneurs de la faction vaincue; les plus compromis quittèrent la ville. Les pasteurs eux-mêmes ne se sentirent plus soutenus; on trouva bientôt, dans cette ville où tout le monde était théologien, qu'ils ne prêchaient pas le
pur Évangile; l'un d'eux présenta sa démission aux conseils le 9 août; l'autre partit, sans prendre congé, le 20 septembre suivant.
Dès le lendemain, le Petit Conseil chargeait un de ses membres. Ami Perrin, « de trouver moyen si l'on ne pourrait pas faire venir maître Calvin ». Mais déjà précédemment, à mesure que les Artichauts perdaient de leur crédit, on lavait fait pressentir par ses amis. Calvin se défendait, et s'il n'avait consulté que son goût, il aurait refusé. Au mois d'avril 1539, lorsqu'on commençait à parler de la possibilité de son retour à Genève, il écrivait à Farel qu'en tout cas il ne reviendrait que si on les rappelait tous deux, qu'autrement on aurait l'air de lui faire une grâce, que ce serait une satisfaction donnée à sa personne à lui, mais non à leur cause commune. Il tremblait à l'idée de se replonger dans « ce gouffre ». A Strasbourg, disait-il, il avait bien aussi des luttes à soutenir, mais c'étaient de ces luttes qui exercent et stimulent, et non de celles qui lassent et découragent. Il engageait donc Farel à s'opposer de toutes ses forces aux démarches qu'on voulait faire pour lui. Il écrivait dans le même sens à Viret : « Tu me dis d'aller à Genève : tu devrais dire, au supplice [ad crucem). Il vaudrait mieux périr d'un coup que de passer par cette chambre de torture (in iHa carnificina).
Le 13 octobre 1540, l'imprimeur Michel du Bois est chargé par les Deux Cents de se rendre à Strasbourg, afin d'obtenir le retour de Calvin. Celui-ci répond « qu'il ne veut en aucune manière défaillir à rÉo-lise de Genève, mais qu'il a assumé à Stras-
CALVIN
EXIL ET RAPPEL
bourg une charge qu'il ne peut abandonner légèrement ». Il ajoute que pour le moment on l'attend à Worms, et il conseille d'appeler Viret de Lausanne. En même temps il explique le fond de sa pensée dans une lettre confidentielle à Farel. Après avoir dit combien il redoutait de reprendre un fardeau dont il se croyait déchargé à jamais, il se demande si, malgré ses efforts, son ministère ne sera pas frappé d'impuissance. Il connaît trop bien le temperament des Genevois : pourra-t-il les supporter encore, et eux-mêmes le supporteront-ils longtemps .î> Sera-t-il secondé par ses collègues? n'aura-t-il pas aies combattre? Enfin, si toutes les autres difficultés s'aplanissent, n'a-t-il pas désappris lui-même, dans sa petite Église de Strasbourg, l'art de gouverner les foules ? Cependant, ce qu'il désire avant tout, c'est le bien de Genève, et comme il se défie de sa propre inclination, il s'en remettra au jugement des pasteurs de l'Église suisse.
A Worms, il est rejoint par un nouveau message, plus solennel et plus pressant, qui lui est présenté au nom des trois conseils par l'un des Deux Cents. Le porteur du message avait recueilli, en passant, l'avis des pasteurs et des Conseils de Neuchâtel et de Berne, qui joignaient leurs instances à celles des Genevois. Bâle, Zurich, Strasbourg, se prononcèrent dans le même sens. Un argument qui revient souvent sous la plume des correspondants, c'est la position exceptionnelle de Genève, qui doit devenir un poste avancé de la Réforme du côté de la France et de l'Italie, un refuge pour les persécutés, un centre de rayonnement pour les missionnaires; et Ton pense
qu'elle le deviendra sûrement sous la main de Calvin. Après Téchec du colloque de Ratisbonne, les dernières hésitations de Calvin ont disparu. Farel trouvait qu'il avait déjà trop tardé ; il venait encore de lui adresser une sommation, dont le texte est perdu, mais dont le contenu se devine par la réponse de Calvin. « Tu es çffrayant, écrit celui-ci le !«' mars 1541, avec les foudres que tu lances, je ne sais pourquoi. Tu sais bien que si j'ai redouté cet appel, je n'ai jamais eu l'intention de m'y soustraire. Pourquoi donc te jettes-tu sur moi avec une telle impétuosité, jusqu'à me menacer de la perte de ton amitié? »
Calvin rentra à Genève le 13 septembre 1541. Des historiens moins soucieux de la vérité que du pittoresque lui ont fait faire une entrée triomphale. Théodore de Bèze dit simplement « qu'il fut reçu de singulière affection par ce pauvre peuple reconnaissant sa faute ». Les Registres disent plus simplement encore « que Jean Calvin, ministre évangélique, est arrivé de Strasbourg, qu'il a remis au Conseil des lettres de la part des magistrats et des prédicants de Strasbourg et aussi de Berne, qu'il s*est excusé de ses longs retards, et que, cela fait, il a demandé qu'on rédigeât des règlements pour l'Eglise et qu'on désignât quelques membres du Conseil, pour qu'il pût conférer avec eux ». Calvin songeait si peu à se prévaloir de son succès, qu'il n'était pas très sûr du lendemain. Il ne demandait qu'à profiter du bon vouloir des pouvoirs publics pour procéder immédiatement à l'organisation de son Eglise.
ri
■I ■njiwi.iii m»"'
Ce n'est pas sans appréhension que Calvin rentrait à Genève. Il aurait pu être séduit par la pensée de jouer un rôle, de devenir, comme on l'a dit, le pontife d'une Rome protestante. Cette pensée était loin de son esprit. Il ressort clairement de sa correspondance qu'il obéissait, et même qu'il obéissait à regret à la voix de son Église. Il était sincère quand il écrivait à Farel : « Mon état d'âme, le voici : si j'avais le choix, je ferais tout plutôt que d'obéir à ton désir; mais je sais que je ne suis pas le maître de moi-même, et j'offre mon cœur en sacrifice à Dieu. » Il était sincère aussi, lorsqu'il parlait, comme cela lui arrive souvent, de sa « timidité », de son « manque de courage ». Calvin n'était pas un ambitieux, si toutefois l'ambition est un désir immodéré du pouvoir ou de la renommée. La seule ambition de sa vie, « vaquer à l'étude dans quelque honnête et libre condition », il n'a jamais pu la réaliser. Il n'était même pas ce qu'on appelle un homme
d'action. Il n'avait pas le sens calme et froid, l'art de ménager les intérêts et d'épier les circonstances, le tour de main habile et au besoin l'absence de scrupules, qui caractérisent le grand politique. Il avait bien, pour se guider, les expériences de son premier séjour à Genève, de son « apprentissage », comme il disait : était-ce suffisant pour affronter encore une fois une situation contre laquelle tous les penchants de sa nature, tous ses goûts et toutes ses aptitudes devaient le mettre en garde?
Pour connaître Calvin, le plus sûr témoin est encore lui-même. Quels que puissent être ses autres défauts, il n'a jamais menti. Il était d'une extrême sensibilité. Une impression un peu forte, de quelque nature qu'elle fût, agréable ou pénible, remuait tout son être. Rien ne restait à la surface, tout allait au fond de l'âme. A l'entendre s'exprimer sur certains incidents de minime importance, on croirait à des exagérations de langage, si l'on ne connaissait la précision habituelle de son style. Un jour Bucer lui reproche, avec les formes les plus douces, d'avoir jugé trop sévèrement un de leurs collègues; il répond : « J'ai été inondé de joie [gaudio pro fusas) en recevant ta lettre, qui m'a été remise pendant que je dînais, et je ne me rappelle pas avoir vu briller sur ma vie, pendant les trois derniers mois, une heure plus heureuse [lœtiorem miJii horam affulsisse) ; mais quand je l'eus parcourue après le dîner, j'en ressentis un tel coup de fouet [sic fui flagellatus)^ que je me suis agité et tourmenté toute la nuit, et que pendant trois jours je n'ai pu me retrouver moi-même. » Une autre fois, s imaginant
CALVIN
que des documents importants lui ont été dérobés, il en est tellement bouleversé qu'il garde le lit pendant un jour. Dans la polémique, il passe la mesure, et il en convient. « Je me suis échappé à -moi-même [mihi elapsus sum] », dit-il quelque part, en parlant d'une riposte qui, après l'impression, lui parut trop vive. Il connaît ses impatiences, ses colères; il s'en défie, sans pouvoir les vaincre. Et d'ailleurs, n'est-il pas provoqué, harcelé de toutes parts? « L'importunité des hommes nous force souvent à aller plus loin que nous ne voudrions : je ne l'éprouve que trop moi-même; mais je suis roulé dans des tourbillons sans nombre*. »
Les résistances l'impatientent, Tirritent, sans lui faire perdre un instant sa confiance en lui-même et en la justice de sa cause. Faire revivre la société chrétienne du temps de Jésus-Christ et des apôtres, fonder le royaume de Dieu en face de la corruption du siècle, c'est le rêve qu'il a conçu, et dont il croit la réalisation possible. A force de lire et de méditer la Bible, d'entretenir avec elle un commerce journalier, il s'est en quelque sorte identifié avec elle. Elle est entrée en lui ; elle est devenue la forme de sa pensée et la règle de sa vie; et il aurait voulu qu'elle devînt la loi unique et absolue de la société humaine. Quant à lui, son rôle est celui d'un interprète du livre saint, d'un messager de la parole divine. Il ne parle pas en son nom, mais au nom de Dieu : il en est tellement convaincu, qu'à la fin le contenu de la Bible et l'interprétation qu'il en donne
prennent à ses yeux le même caractère d'infaillibilité, et qu'il considère comme un devoir sacré de mettre son enseignement à l'abri de toute tentative d'opposition. « Quant à moi, étant assuré en ma conscience que ce que j'ai enseigné et écrit n'est point crû en mon cerveau, mais que je le tiens de Dieu, il faut que je le maintienne, si je ne veux être traître à la vérité *. »
Ce qui le confirma dans sa certitude, ou dans son illusion, c'est qu'il finit par la faire partager aux fidèles de son Église. Les Genevois, tout théologiens qu'ils étaient ou qu'ils croyaient être, ne l'étaient pas assez pour lire couramment la Bible et pour la comprendre toujours sans commentaire. Or ce commentaire ils le trouvaient dans V Institution, Toute la doctrine était présentée là dans un langage clair, simple et précis, et dans une exposition suivie, bien enchaînée, toujours appuyée sur les textes. De plus, l'inspiration du livre était vraiment chrétienne, et il s'en dégageait un souffle de religiosité fait pour gagner les cœurs. Quoi d'étonnant si Y Institution jouit bientôt d'une autorité presque égale à celle de la Bible, et si Calvin fut considéré à la fin comme l'interprète en quelque sorte officiel de la parole divine? Le Conseil, après s'être déjà plusieurs fois prononcé en ce sens, déclare formellement, le 9 novembre 1552,. « ledit livre d'Institution être bien et saintement fait et sa doctrine être sainte doctrine de Dieu, et que l'on tient Calvin pour bon et vrai ministre de cette cité, et que d'ici à l'avenir