Au Sénat de Genève : Œuvres, t. XIV, p
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personne ne soit osé parler contre ledit livre et contre ladite doctrine ».
Le 13 septembre 1541, jour de la rentrée de Calvin à Genève, le Petit Conseil désignait six de ses membres pour mettre, de concert avec les ministres, « ordre sur l'Église ». Trois jours après, Calvin écrivait à Viret : « Dès que j*eus offert mes services au Conseil, je déclarai que l'Eglise ne pouvait se maintenir si l'on n'établissait une constitution réglée sur la parole de Dieu et la pratique de l'Eglise primitive. J'en esquissai les principaux traits, afin de faire comprendre mes intentions. Puis je demandai que des membres du Conseil fussent chargés de conférer avec nous et d'élaborer un projet d'articles. Quelque chose tout au moins* sera obtenu. » Calvin obtint même beaucoup, non pas tout ce qu'il désirait, ni sans effort. Son premier échec lui avait appris à « tolérer ce qu'il ne pouvait empêcher ».
L'avant-projet de Calvin, admis presque sans discussion par la Commission, repris ensuite point par point et souvent amendé par le Conseil, remanié encore et sanctionné par les Deux Cents, fut enfin ratifié par le Conseil général le 20 novembre, et de ce jour les Ordonnances entrèrent en vigueur. Quand le projet dut passer du Petit Conseil au Grand, les ministres demandèrent qu'on leur fît connaître les modifications qu'il avait subies; on le leur refusa. « Sur ce que les sieurs prédicants désirent voir les réparations sur les Ordonnances de l'Église, ordonné qu'à eux n'appartient de revoir lesdils articles. »
D'après les Ordonnances de 1541, il doit y avoir
quatre « offices » dans TEglise : les pasteurs, les docteurs, les anciens et les diacres.
Le corps pastoral se recrute lui-même. Le candidat au saint ministère, après avoir été dûment examiné et scruté par les pasteurs en fonction, est présenté d'abord au Conseil, ensuite à l'assemblée des fidèles. Le Conseil peut l'accepter ou le repousser, et chaque membre de l'Église a le droit de faire ses observations sur le choix des autorités. Mais, en fait, ce double contrôle est plus apparent que réel, et se réduit à une sorte de consécration définitive et suprême. Les pasteurs peuvent se censurer entre eux. En cas de faute grave ou d'insuffisance notoire, ils sont déposés par le Conseil qui les a nommés. Ils se réunissent en conférence une fois par semaine, pour discuter un point de doctrine. Si un dissentiment s'élève entre eux, ils doivent appeler à leur aide les anciens pour les accorder, et « finalement, s'ils ne peuvent venir à concorde amiable pour l'obstination de l'une des parties, la cause sera déférée au magistrat pour y mettre ordre » : clause singulière, qui attribue au magistrat civil une compétence en matière théologique.
Les pasteurs forment avec les anciens le Consistoire, qui est le gouvernement spirituel de l'Église. Les anciens sont au nombre de douze; deux sont pris dans le Petit Conseil, quatre parmi les Soixante, et six parmi les Deux Cents. Ils sont désignés par le Petit Conseil, après entente avec les pasteurs, et approuvés par les Deux Cents, devant lesquels ils jurent de maintenir les règlements de l'Église et de se conformer aux lois de l'Etat. Il faut que ce soient
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« gens de bonne vie et honnête, sans reproche et hors de toute suspicion, surtout craignant Dieu et ayant bonne prudence spirituelle ; et les faudra tellement élire qu'il y en ait en chacun quartier de la ville, afin d'avoir l'œil sur tout ». C'est à eux, en effet, qu'appartiennent la surveillance des mœurs et la garde de la pure doctrine. « S'il y a quelqu'un qui dogmatise contre la doctrine reçue, qu'il soit appelé pour conférer avec lui. S'il se range, qu'on le renvoie sans scandale. S'il est opiniâtre, qu'on l'admoneste par quelques fois. » Et s'il est besoin de plus de sévérité, « qu'on lui interdise la communion de la Cène et qu'on le dénonce au magistrat ». La même procédure est appliquée aux cas de négligence dans la participation au culte, à tous les faits d'immoralité, aux fautes cachées comme aux vices notoires. L'admonestation particulière, s'il n'en est tenu compte, est suivie de la réprimande publique; le Consistoire prononce l'excommunication, et « le magistrat est averti ».
Calvin, selon Théodore de Bèze, avait fait de la création du Consistoire une condition de son retour. Mais il aurait voulu que le pouvoir ecclésiastique, dans la personne de ses représentants et dans rétendue de sa juridiction, fût nettement séparé du pouvoir politique. Il n'obtint qu'une demi-satisfaction. Les Ordonnances, telles qu'elles sortirent de la dernière révision faite par les Deux Cents, sont un système hybride, où les deux pouvoirs empiètent sans cesse l'un sur l'autre. Le Conseil, qui nomme les pasteurs, a le droit de les réprimander, de les déplacer, de les destituer, et tranche même les diffi-
cultes qui peuvent surgir entre eux. Les membres laïques forment la majorité dans le Consistoire, et ils sont désignés par le Conseil. C'est bien le Consistoire qui prononce l'excommunication, mais il doit « avertir le magistrat ». Cet avertissement, est-ce une simple communication, ou le magistrat doit-il être, associé dans une certaine mesure à l'exercice d'un droit qu'auparavant il possédait seul? C'est un point qui reste indécis. Une dernière clause, ajoutée par les Deux Cents, très catégorique dans la forme, mais peu explicite dans son contenu, semble remettre en doute toutes les prérogatives que les articles précédents accordaient au Consistoire : « Et que tout cela se fas^se en telle sorte, que les ministres n'aient nulle juridiction civile et n'usent sinon du glaive spirituel de la parole de Dieu, comme saint Paul leur ordonne, et que par ce Consistoire ne soit en rien dérogé à l'autorité de la Seigneurie ni à la justice ordinaire, mais que la puissance civile demeure en son entier. Et même où il sera besoin de faire quelque punition ou contraindre les parties, que les ministres avec le Consistoire, ayant ouï les parties et fait les remontrances et admonitions telles que bon sera, aient à rapporter au Conseil le tout, lequel sur leur relation avisera d'en ordonner et faire jugement selon l'exigence
du cas. »
On discutera longtemps à Genève pour savoir ce qu'on appelle au juste « user uniquement du glaive spirituel de la parole de Dieu ». Et s'il est interdit au Consistoire « de faire quelque punition ou contraindre les parties », l'excommunication, avec les consé-
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quences qu'elle entraîne, est-elle autre chose qu'une punition? et n'est-ce pas contraindre les gens que de les pousser devant un tribunal pour y recevoir des remontrances sur leur conduite? La nouvelle législation religieuse rencontra donc des résistances, d'autant plus légitimes qu'elles pouvaient se justifier par une rédaction ambiguë. En tout cas, le Consistoire, même au temps de sa plus grande puissance, ne fut jamais, comme la plupart des historiens l'ont prétendu, l'organe principal de la vie publique à Genève, le ressort essentiel du gouvernement. On a très justement remarqué que dans les grands procès qui agitèrent la république il ne joue aucun rôle. Il ressemble plutôt à un tribunal de simple police dont la juridiction s'étendrait sur le domaine religieux; et tel il se montre dès ses premières enquêtes. Il cherche d'abord à extirper, sans y réussir tout à fait, ce qui reste de l'ancien culte. Des hommes et des femmes, soupçonnés de papisme, sont appelés à comparaître. Les hommes promettent d'aller au prêche, et il n'est plus question d'eux. Les femmes résistent davantage, du moins en paroles. L'une répond qu'elle prie comme son père et sa mère le lui ont appris ; l'autre, que la Vierge Marie doit être « une bonne avocate », puisqu'elle est la mère de Dieu. Puis ce sont des remontrances aux charlatans de foire, aux vendeurs de mauvaises drogues, aux prêteurs à intérêt, aux marchands qui spéculent sur les blés, aux ménages brouillés, aux jeunes gens qui font étourdiment des promesses de mariage. Quant à la répression pénale, s'il y a lieu d'en venir là, elle appartient toujours aux conseils.
A côté des pasteurs et des anciens, qui forment le Consistoire, il y a deux autres « offices », celui des docteurs et celui des diacres. Les diacres sont préposés à la distribution des aumônes et à l'administration de l'hôpital; ils sont nommés par le Conseil. Les docteurs constituent « l'ordre des écoles ». Leur fonction la plus proche de celle des ministres est l'enseignement théologique. « Mais pour ce qu'on ne peut profiter en telles leçons, que premièrement on ne soit instruit aux langues et sciences humaines, et aussi est besoin de susciter de la semence pour le temps à venir, afin de ne laisser l'Eglise déserte à nos enfants, il faudra dresser collège pour instruire les enfants, afin de les préparer tant au ministère qu'au gouvernement civil. »
Genève avait dû son plus ancien établissement d'instruction publique à la libéralité d'un négociant, François de Versonnex. La charte de fondation est de 1429. L'enseignement était gratuit. Le programme des études comprenait « la grammaire, la logique et les autres arts libéraux » : programme beaucoup trop beau pour le personnel dont on disposait. Le collège de Versonnex était situé hors de la ville; il fut démoli en 1534, avec toutes les constructions qui gênaient la défense. Deux ans après, le Conseil général décrète solennellement et simultanément l'introduction de la Réforme et l'organisation de l'Instruction publique. Le collège est transféré à Rive, dans les bâtiments de l'ancien couvent des Cordeliers, et la direction en est confiée à un ministre, Antoine Saunier. Calvin, qui arrive peu de temps après, lui adjoint son ancien maître du
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collège de la Marche, Malhurin Cordier, un des meilleurs pédagogues du siècle. Mais, en 1538, Cordier et Saunier sont enveloppés dans l'exil de Calvin, et, pendant le règne des Artichauts, les destinées du collège restent entre les mains d'un scolarque dont le Conseil lui-même est obligé d'arrêter le zèle punisseur.
Calvin, à son retour, fait donner la direction à Sébastien Castellion, qu'il avait connu à Strasbourg. Le traitement de Castellion est fixé à 450 florins, avec l'obligation d'entretenir à ses frais les deux bacheliers chargés de l'enseignement élémentaire. Le programme reste ce qu'il était au temps de Cordier. Les élèves doivent apprendre, avant tout, à écrire correctement en latin et en français. L'introduction de la langue maternelle dans les écoles de Genève s'explique à la fois par des nécessités commerciales et par la forme nouvelle des prières publiques. En même temps, Guillaume Franc obtient « licence de tenir école de musique ». Le chant des psaumes est introduit à l'école, d'où, dans la pensée de Calvin, il doit passer à l'église. Calvin veut que les enfants « chantent à voix haute et distincte, le peuple écoutant en toute attention et suivant de cœur ce qui est chanté de bouche, jusqu'à ce que petit à petit un chacun s'accoutumera à chanter communément* ». Castellion avait vingt-six ans : peut-être trouvait-il la charge trop lourde. Dès l'année suivante, il se plaint de l'insuffisance de son traitement, et,
1. Les Ministres de Genève au Conseil de Genève y janvier 1537 (Herminjard, Correspondance des réformateurs dans les pays de langue française, t. IV, p. 163-1G4).
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en 1543, il offre sa démission. Le Conseil aurait voulu le garder comme ministre, ce qui eût été conforme à ses goûts. Calvin s'y opposa, Castellion ayant exprimé certaines opinions hétérodoxes. « Maître Bastian Chastillon, disent les Registres du Conseil, répudie le livre de Salomon (le Cantique des Cantiques], que monsieur Calvin approuve saint, disant que quand Salomon fit le chapitre septième, il était en folie et conduit par mondanités et non pas du Saint-Esprit. » Castellion trouvait aussi, avec son sens critique, que le Catéchisme de Genève interprétait arbitrairement la descente de Jésus-Christ aux Enfers « comme signifiant ce frisson de conscience qu'il éprouva en se présentant pour nous devant le tribunal de Dieu pour expier nos péchés par sa mort, en transférant sur lui-même la peine de la malédiction ». Le Conseil congédia Castellion, en lui délivrant un certificat honorable. Ce qui séparait les deux hommes, c'était un point d'exégèse qui, même au xvi^ siècle, pouvait paraître accessoire. Mais, pour Calvin, rien n'était accessoire. Le Cantique des Cantiques faisait partie du canon sacré : rompre le canon, c'était ébranler le fondement de l'Église. La doctrine étant identifiée avec un livre, détacher une page du livre, c'était faire une brèche à la doctrine. Le collège, qui avait été successivement privé de ses meilleurs maîtres, attendit sa constitution définitive jusqu'en 1559.
Les Ordonnances étaient promulguées. Pour les faire entrer dans les mœurs, il aurait fallu l'ordre et la paix. Mais la ville était dans une agitation perpétuelle. A l'intérieur, les partis restaient en présence,
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sans desarmer. Au dehors, on n'entendait que des bruits de guerre tout à Tentour : guerre politique et religieuse, Français contre Impériaux, catholiques contre protestants, protestants contre anabaptistes, et tout au fond de l'horizon le Turc, menaçant la chrétienté. Au mois d'avril 1544, les débris du corps de lansquenets impériaux battu à Gérisoles vinrent à Genève, « et pource qu'aucuns d'iceux se sont sauvés en blanc et sont blessés, ordonné que pour aumône leur soit assisté tant en vivres qu'en médecine, et qu'on les fasse rhabiller aux dépens de la ville ». L'année suivante, la destruction des villages de Cabrières et de Mérindol en Provence amena une autre troupe de fugitifs, et Calvin fut chargé de faire une tournée dans les cantons suisses pour leur procurer des secours. On voyait passer constamment des bandes de mercenaires, qui se rendaient en Savoie ou en France. Le Conseil ordonne, dès 1542, pour éviter l'encombrement et le désordre, « qu'ils viennent enseigne par enseigne avec leurs chefs, et qu'ils ne fassent qu'un repas dans la ville ». Ce furent eux sans doute qui apportèrent la peste. Mais on aima mieux attribuer le fléau à de mystérieux malfaiteurs, ayant fait un pacte avec le diable. « Ils composaient une graisse, dit la Chronique de Roset, et en oignaient les verrous des portes et les balandriers des rues et places auxquels on voulait s'appuyer, et par ce moyen tuèrent un grand nombre de gens. » Le procès des Boute-peste dura trois mois, et fit trente et une victimes innocentes, hommes et femmes. Avant de les exécuter, on les mettait à la torture pour leur arracher un aveu. Le
fléau reparut plusieurs fois encore. Le 14 août 1543, le Conseil reçut une lettre d'un curé de campagne du pays de Gex. Ce curé disait, à bonne intention, que « au temps où les Genevois imploraient par dévotes processions et litanies la glorieuse Vierge Marie, les anges du Paradis, saint Pierre, prince des apôtres et patron de la cité, et les autres saints et saintes, ils dormaient suavement en leurs couches, laissant les portes de la ville ouvertes la plus grande partie de la nuit : or maintenant Dieu permet à la mort pestiféré de se repaître de leurs corps, pour les compeller à retourner à lui ». Calvin ne dédaigna pas de réfuter ce raisonnement dans une lettre qui est conservée à la bibliothèque de Genève. Mais, dans le peuple, et même dans la société cultivée, bien des gens faisaient la même réflexion que le curé de Cernex. Les têtes se montaient, les imaginations s'exaltaient. On recommençait à murmurer contre les prédicants ; on les accusait volontiers des maux dont on souffrait. Le gouvernement, disait-on, est gouverné lui-même par des étrangers. En 1545, deux femmes sont citées devant le Conseil. L'une a dit : « Maudite soit cette loi, car depuis que nous l'avons reçue, nous n'avons eu que du mal. » L'autre : « Que le diable ait part de tant de Français ! Il y avait assez de monde au pays sans eux. » Toutes les deux sont mises au pain et à l'eau. Pour faire taire les mauvaises langues, le Conseil remet en vigueur les anciennes pénalités édictées contre les blasphémateurs. On rapporte qu'un Genevois, étant à la foire de Lyon, a dit : « Si les prédicants de Genève se trouvaient ici, ils ne s'en iraient pas
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quand ils voudraient. » Il est condamné à porter une torche allumée de l'Évéché à la Maison de ville et à crier merci. Une femme de la paroisse de Satigny est bannie, après avoir porté la torche, pour avoir mal parlé de son pasteur. Certaines amendes pour des fautes légères sont doublées, et le produit est affecté aux foriifications de la ville.'
Les marchands riches qui siégeaient dans les conseils aimaient à banqueter entre eux, et, malgré les édits, le vin déliait les langues. Un conseilfer, nomme Pierre Ameaux, ayant invité à souper trois de ses amis, fit devant eux une vive sortie contre Calvin, « un méchant homme, qui prêche une fausse doctrine ». Il eut même l'imprudence d'envelopper dans ses invectives les autorités civiles. Le magistrat, selon lui, ne savait se décider à rien ; CaKin était le véritable évêque de Genève ; rien ne se faisait que par lui, et bientôt, si l'on n'y prenait garde, les étrangers seraient les maîtres de la ville. Ameaux est dénoncé, mis en prison (on commençait toujours par là) et interrogé. Il nie d'abord, puis avoue et demande grâce. Le Conseil hésite à sévir contre un de ses membres. Au lieu de rendre un arrêt ferme, il fait passer l'affaire aux Deux Cents, en leur laissant le choix entre deux solutions : ou la grâce au prix d'une rétractation et d'une forte amende, ou la promenade à la torche. Les Deux Cents incli' naient à la clémence. C'est alors que Calvin intervient, disant qu'il ne remontera pas en chaire avant qu'il ait été fait « réparation et justice patente à cause du blâme du nom de Dieu ». L'affaire revient au Petit Conseil pour être instruite à nouveau. Le
procès dure depuis plus de deux mois, et l'agitation se communique à la ville. Un jour Calvin, prêchant à Saint-Gervais, est interrompu par un homme qui lui crie que ce qu'il dit n'est pas vrai. L'interrupteur est mis en prison. Enfin, le 8 avril 1546, le Conseil décide qu'Ameaux « devra faire le tour de la ville, en chemise, tête nue, une torche allumée en sa main, et venir ensuite par devant le tribunal crier merci à Dieu et à la justice ». Ameaux eut un imitateur au mois de janvier de l'année suivante. Un nommé Guillaume Dubois fut condamné à porter la torche pour avoir dit du mal des ministres et appelé Calvin un hypocrite. L'affaire fit moins de bruit, parce que le coupable était un simple fabricant de chandelles.
La prison était l'hôtellerie la plus achalandée de la ville : une hôtellerie de passage. Ordinairement, on ne s'y arrêtait pas ; mais on y entrait pour si peu de chose, que nul n'était sûr de n'y pas faire au moins une visite. Les plus hauts fonctionnaires faisaient connaissance avec elle : c'était à peine déshonorant. Une famille surtout est devenue presque célèbre par les embarras qu'elle a donnés à Calvin, au Consistoire et aux conseils : c'est la famille Favre. Elle comprenait quelques types originaux. François Favre s'était montré bon patriote au temps des luttes pour l'indépendance; il avait rempli avec succès plusieurs missions diplomatiques à Berne; il avait été conseiller de 1526, à 1537. Depuis, il s'était retiré dans sa propriété de Roze, tout près de la ville, mais sur territoire bernois. Il avait gagné une fortune dans le commerce, et il en jouis-
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sait avec une certaine ostentation. C'était un représentant de Tancienne Genève, une nature rude et fière ; ses mœurs étaient ce que les prédicants appelaient crûment du mot de paillardise. Sa femme avait quitté la maison et laissé la place à une servante. François Favre ne regrettait pas précisément les vieux saints, qu'il n'avait jamais beaucoup pratiqués, ou s'il les regrettait, c'était justement parce qu'on pouvait se mettre à l'aise avec eux; mais le nouveau culte, avec ses raffinements dogmatiques et ses exigences morales, était au-dessus de sa portée. « Il était, dit Bonivard qui ne l'aimait point, autant pauvre de biens intérieurs que de biens extérieurs riche. » Sa fille Françoise, ou Franchequine, avait épousé le capitaine général Ami Perrin. Calvin l'appelle Penthésilée; elle avait, en effet, toute l'allure d'une amazone, portait la tète haut, avait la parole vive et le geste prompt. Les Perrin étaient moins fortunés que les Favre. Le père avait commencé par colporter de la vaisselle, puis, avec son premier gain, il avait ouvert une boutique de draperie. La mère était fille d'un apothicaire piémontais. « A eux deux, raconte Bonivard, ils acquirent quelque chevance, pour laquelle hériter n'eurent qu'un fils qui était celui-ci [le capitaine général), et des filles sans fin. Pource que le fils était seul, ils le nourrissaient mignard, tant en viandes que accoutrements, laquelle nourriture n'oublia pas quand il fut en âge parcrû. Car il ne suivait pas la nature des Bourguignons, qui aiment mieux ventre de velours et robe de bure que ventre de bure et robe de velours : car celui-ci voulait tous
deux ; il voulait être pompeusement accoutré et bien vivre; et n'était pas seulement en son vivre friand, qui est de désirer peu et bon, mais friand et gourmand tout ensemble, car il lui fallait du bon et beaucoup. » « C'est notre César comique », écrivait Calvin. Franchequine ne manquait aucune occasion de manifester son mépris pour sa belle-mère, aussi grossière qu'elle, quoique moins arrogante. Les deux dames, au dire de Bonivard, échangeaient des coups de poing dans la rue, et le Consistoire faisait de vaines tentatives pour les réconcilier. Les choses allèrent ainsi jusqu'au jour où Ami Perrin, devenu premier syndic, crut le moment venu de réaliser ses plans ambitieux, et où le César comique devint un César tragique.
La pensée politique des Favre, s'ils en avaient une, était de protester contre l'institution du Consistoire ; mais ils obéissaient plutôt à des instincts de mutinerie et d'orgueil. François Favre avait été cité devant le Consistoire dès le mois de novembre 1545; il attendit trois mois pour se présenter, déclara d'abord qu'on l'accusait faussement de battre sa femme, qu'il pouvait confier le gouvernement de sa maison à qui bon lui semblait, et que, du reste, il n'entendait se soumettre qu'à l'ancienne juridiction de Genève. On le prit au mot sur ce dernier point, et on le renvoya devant le procureur général. Gaspard Favre, son fils, passa du Consistoire au Conseil, et du Conseil en prison, sans courber la tête; il paraissait « en grande arrogance, son manteau en écharpe sous son bras ». Enfin Franchequine entra en scène. Elle assista, au mois de mars 1546, à une
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danse au tambourin. Elle prétendit que c'était comme simple spectatrice, mais une enquête ordonnée par le Conseil prouva le contraire. Elle se trouvait, du reste, en bonne compagnie, car le président du Consistoire était lui-même de la fête. Tous les danseurs firent les trois jours de prison réglementaires. Seule Franchequine demeura une semaine de plus sous les verrous, à cause de ses propos insolents. Elle parut devant le Consistoire, non pour se justifier, encore moins pour s'amender, mais pour accuser ceux qui salissaient, disait-elle, la réputation de son père et de son frère. Calvin perdit patience. « Est-elle donc sacrée, s'écria-t-il, cette famille Favre? est-elle au-dessus des lois ? Que les Favre se construisent une ville pour eux seuls, s'ils ne peuvent vivre à Genève sous le joug du Christ ! Mais tant qu'ils demeureront à Genève, ils se démèneront en vain pour échapper à la loi. » L'année suivante, pendant que le capitaine général remplissait une mission à la cour de France, sa femme dansa de plus belle, et le Conseil ordonna de l'arrêter. Mais elle eut le temps de sauter sur un cheval. Elle rencontra dans la rue, raconte Bonivard, l'un des ministres, qui avait eu une vive altercation avec son père; « elle le choque avec son cheval, puis pique et s'en va ». Elle gagna le domaine de son père, où elle était hors d'atteinte. Mais le père et la fille ne rentrèrent à Genève qu'en passant par la prison.
Les aventures de la famille Favre sont du genre héroï-comique. Il s'y mêle cependant un épisode sanglant. Dans l'après-midi du 27 juin 1547, un homme qui n'est pas autrement connu, fils d'un
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notaire et citoyen de Genève, Jacques Gruet, après avoir déjeuné le matin chez François Favre, afficha sur la chaire de Saint-Pierre, au moment où l'église était déserte, un placard injurieux et menaçant pour les ministres. C'était un coup de tête, mais, dans l'état d'efTervescence où étaient les esprits, on y vit d'abord la marque d'un complot. Gruet fut dénoncé et aussitôt arrêté. En fouillant ses papiers, on mit la main sur quelques feuilles volantes, brouillons de lettres, notes éparses ou griffonnages sans suite, qui achevèrent de le compromettre. On pouvait y lire, par exemple, en termes plus ou moins déguisés, que Calvin était un ambitieux et un hypocrite, que Moïse avait avancé beaucoup de choses sans les prouver, que toutes les institutions divines et humaines étaient le fruit d'un caprice, que la justice n'avait pas à intervenir dans les affaires privées, enfin que le roi François I^^^ devrait s'entendre avec les Conseils pour tenir la bride aux prédicants. Sur la marge d'un traité de Calvin contre les anabaptistes, au chapitre où il est question de l'immortalité de l'âme, on trouva ces mots écrits de la main de Gruet : « Toutes folies. » C'en était assez, aux yeux d'un magistrature inquiète et soupçonneuse, pour fonder une accusation à' Impiété et de rébellion. Le procès fut mené rapidement et avec passion. L'accusé fut mis plusieurs fois à la torture. On voulait savoir le nom de ses complices; il ne cessa de dire qu'il n'en avait point, qu'il n'avait agi que « par folie ». Un mois ne s'était pas écoulé depuis son arrestation, quand sa tête fut clouée au pilori. Trois ans après, pendant qu'on faisait des répara-
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tiens dans Tancienne maison de Gruet, on découvrit encore dans les combles un manuscrit formé de treize feuillets, où les noms du Christ et des apôlres étaient accompagnés d'épithètes grossières, et où il était dit « qu'en toute l'Écriture il y a moins de sens qu'aux fables d'Esope ». L'écrit fut solennellement brûlé devant la maison même, par la main du bourreau, « pour donner exemple à tous complices et adhérents, s'il s'en trouvait * ».
Calvin n'était intervenu ni pour soutenir l'accusation, ni pour adoucir la sentence. Mais il voyait en Gruet un exemple de plus du mauvais esprit qui animait une partie de la société genevoise. Le 14 juillet 1547, pendant l'instruction, il écrivait à M. de Palais, un gentilhomme brabançon qui avait embrassé la Réforme, et qui avait abandonné ses biens pour venir s'établir à Veigy, à trois lieues de Genève, en terre bernoise : « Je ne sais si quelque bruit de nos troubles sera venu vers vous, car on en parle si haut par le pays circonvoisin, qu'il semble que nous soyons tous perdus. Et en la ville nous ne voyons point la centième partie de ce qui s'en dit. Il y a bien eu quelques murmures et menaces des gens débauchés qui ne peuvent porter le châtiment. Même la femme de celui qui vous devait aller voir [Mme Perrin] s'était élevée bien fièrement. Mais il fallut qu'elle ait gagné les champs, parce qu'il ne faisait pas bon en ville pour elle. Les autres baissent bien la tête, au lieu de lever les cornes. Il y en a un qui est en danger de payer un écot bien
i. Voir Henry Fazy, Procédures et Documents du xvi* siècle^ Genève, 1886.
cher; je ne sais si la vie n'y demeurera point. Il semble avis aux jeunes gens que je les presse trop. Mais si la bride ne leur était tenue roide, ce serait pitié. Ainsi il faut procurer leur bien, malgré qu'ils en aient. »
Le procès de Gruet avait pris, au cours de l'instruction, un caractère à la fois politique et religieux. Un autre procès qui agita pendant quelque temps la petite république, le procès de Bolsec, fut exclusivement religieux; mais il n'en fut pas moins jugé par le magistrat civil, dont l'accusé lui-même ne contesta jamais la compétence. Jérôme Bolsec était un de ces théologiens pratiquant la médecine, comme il y en avait beaucoup dans un temps où la médecine était puisée principalement dans la tradition antique. Il sortait d'un couvent de carmes de Paris. Ayant jeté le froc, il s'était arrêté d'abord à la cour de Ferrare; puis il s'était mis au service de M. de Palais. Le 16 octobre 1551, après avoir déjà eu plusieurs altercations avec les ministres, il vint à la congrégation, cette réunion hebdomadaire où l'on discutait publiquement un point de doctrine, et où chaque assistant était admis à présenter ses observations. A propos d'un texte que l'orateur expliquait dans le sens de la prédestination, Bolsec se leva et déclara qu'il n'y avait d'autre élection que celle qui était déterminée par la présence ou par l'absence de la foi dans l'homme, « et que ceux qui mettent en Dieu une volonté éternelle par laquelle il ait ordonné les uns à vie, les autres à mort, en font un tyran, voire une idole comme les païens ont fait de Jupiter ». Il ajouta que, pour
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soutenir cette « hérésie », on avait « dépravé » plusieurs passages de l'Ecriture et invoque faussement le nom de saint Augustin. Calvin, qui venait d'entrer, lui répondit aussitôt, l'accabla sous le poids de ses citations, et le réduisit au silence. Les choses auraient pu en rester là. Mais un auditeur de justice, qui assistait à la conférence, s'empara de Bolsec et le mena à la prison de l'Évéché. L'interrogatoire commença le jour même, et se continua jusqu'au 12 novembre. L'inculpé fut appelé à répondre, article par article, sur un questionnaire dressé par les ministres. Il ne varia pas dans ses déclarations. Calvin s'est trompé, dit-il, sur un seul point, tout le reste est saint.
Le Conseil, embarrassé, prit le parti, d'accord avec les ministres et avec l'inculpé, de consulter les Églises suisses. Les réponses arrivèrent peu à peu, tandis que le prisonnier exhalait ses ennuis dans une complainte, qui devint elle-même l'objet d'une enquête. Les pasteurs de Baie déclarent Bolsec coupable d'hérésie. Les Zurichois, sans se prononcer sur la question, conseillent la paix. Les Bernois, après avoir cité une série de passages où l'Écriture insiste sur la grâce universelle de Dieu, ajoutent que « de bons esprits pensent qu'il faut toucher à ces matières avec une extrême circonspection [cau~ iius atque circumspectius) ». Le magistrat de Berne, s'adressant directement à celui de Genève, conseille de « procéder avec ledit Jérôme non par rigueur, mais par fraternelles et chrétiennes admonitions et persuasions, pour le retirer de son erreur ». Le 22 décembre, le Conseil condamne Bolsec au ban-
nissement, « le traitant gracieusement, attendu la requête des seigneurs de Berne et sa longue détention ». La sentence était d'autant plus douce, que Bolsec n'était pas citoyen de Genève et ne demeurait même pas sur le territoire de la république. Il conserva des partisans dans la ville; quelques-uns allèrent même en prison. Plus tard, il rentra dans l'Église romaine, et, comme gage de son retour, il publia contre Calvin un pamphlet calomnieux auquel il ne sut même pas donner un air de vraisemblance*.
A côté des grands procès, les petites affaires suivaient leur cours. C'étaient tantôt des citations devant le Consistoire avec renvoi devant le Conseil, tantôt des refus de comparaître punis de prison. Les collègues de Calvin abusaient parfois du droit de réprimande publique que leur conféraient les Ordonnances; quelques-uns d'entre eux donnaient même prise par leur propre conduite. Au reste, pour bien des gens qui gardaient le souvenir de l'ancienne Genève, les ministres n'étaient que des novateurs importuns et des étrangers. Le Conseil, de son côté, maintenait jalousement ses droits, et continuait de se considérer comme l'autorité suprême à la fois dans l'Église et dans l'État; il lui arrivait même de régler les heures du service religieux. Il ne se passait presque pas de jour sans que Calvin eût à faire valoir une réclamation ou une plainte. 11 usait en de stériles disputes sa patience, son
1. Voir Henry Fazy, Procès de Jérôme Bolsec publié d'après les documents originaux, Genève, 1865. — Les Actes du procès au tome VIII des Œuvres de Calvin-
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temps, sa santc. Dans ses moments de découragement, il s'épanchait dans le sein de son ami Farel. Au mois de décembre 1547, répondant aux éloges que Farel avait donnés à son opuscule sur les Actes du concile de Trente, il écrivait : « Mon Antidote commence à me plaire, depuis que tu l'as tant approuvé; car d'abord j'en étais peu satisfait. Toi qui connais mes travaux journaliers, les luttes qui exercent ma patience ou plutôt qui l'épuisent, tu excuses sans doute les endroits faibles de mon écrit; et moi-même je m'étonne de pouvoir produire encore quelque chose qui supporte la lecture. Tu nous exhortes, mes collègues et moi, à persévérer et à ne point faiblir dans notre tâche. Quant à moi, ni les désagréments ni les dangers n'abattront mon courage. Cependant, dans la confusion où nous sommes plongés , je ne sais souvent quel parti pjendre, et alors le voudrais que Dieu m'éloignât de ce poste. Un vœu insensé! dîras-tn. Mais Moïse, ce modèle admirable de patience, ne se plaint-il pas de ce qu'un fardeau trop lourd lui a été mis sur les épaules?... Si tu pouvais me réconforter par ta présence ! » Farel, en effet, vient de temps en temps « le réconforter » ; il emploie même pour lui le crédit qu'il a conservé dans la ville. Un jour, à propos d'une lettre interceptée, écrite par Calvin, et sur laquelle on lui demande de s'expliquer, Farel paraît devant les conseillers et leur représente c< qu'on ne devrait pas faire répondre ainsi Calvin, que Calvin ne cherche que le profit et le salut de la ville, que c'est l'homme le plus excellent en savoir qui soit, qu'il a remontré leurs fautes à beaucoup
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de personnes, même à Luther et à Mélanchton, que par conséquent il ne faut point croire un tas de gens mal complexionnés, venant par les tavernes dire du mal de lui et des magistrats ».
Farel pensait sans doute que la ville de Genève n'appréciait pas assez l'honneur d'avoir dans son sein le défenseur attitré du protestantisme en Europe. Le duc de Somerset, protecteur d'Angleterre sous la minorité d'Edouard VI, ayant voulu, en 1548, constituer l'Église anglicane sur le modèle de la Réforme suisse, Calvin lui envoya des instructions détaillées sur l'organisation du culte et de la discipline. La même année, il écrivit une réfutation de Y Intérim d'Augsbourg, cette « Réformation bâtarde » sur laquelle Charles-Quint prétendait édifier la paix de l'Église. Pour l'impression, il fallait l'autorisation du Conseil. Un syndic et un conseiller furent donc chargés de vérifier si l'écrit ne contenait « nul blâme contre les princes ». Au mois de décembre, Calvin écrivait à Farel : « La publication de mon opuscule a enfin été permise, après que j'eus fait honte à beaucoup de conseillers de leurs hésitations * . »
1. Aux préoccupations de toute sorte qui assiégeaient Calvin s'ajoutaient des soucis domestiques. Idelette de Bure lui avait donné, le 28 juillet 1542, un fils qui vécut peu de jours, et depuis elle n'avait plus retrouvé sa santé. Elle mourut le 29 mars 1549. Calvin écrit à Farel le 2 avril suivant : « Je fais tous mes efforts pour ne pas être anéanti par le chagrin. Mes amis m'entourent et font tout ce qui est possible pour apporter quelque soulagement à ma souffrance. » Et à la fin de la lettre : « Maintenant je dévore ma douleur, pour ne manquer à aucun devoir de ma charge. Bien plus, pendant ce temps, Dieu m'a appelé à de nouveaux combats. » (Œuvres, t. XIII, p. 228.)
CALVIN
Dans cette guerre d'escarmouches entrecoupée de grands combats, on s'étonnerait si Calvin, avec le tempérament qu'on lui connaît, avait toujours gardé son sang-froid. Et l'on comprend aussi qu'il ait parfois repoussé avec un geste superbe certaines attaques contre lesquelles on l'obligeait à se défendre. Un ancien moine, natif de Genève, nommé Jean Trolliet, qui avait vainement cherché à se faire agréer comme pasteur, et qui avait fini par être notaire, reprit, à un an de distance, h thèse de Bolsec sur la prédestination. Il fut plusieurs fois confronté avec Calvin, se montra faible dans l'argumentation, mais ne voulut jamais se déclarer convaincu. Enfin le Conseil demanda aux deux adversaires de mettre leurs arguments par écrit. Calvin commença son mémoire par ces mots : « Premièrement, Messieurs, quant à ce qu'il appelle son écrit soutènement de la dispute qu'il a eue contre moi, je ne sais à quoi il prétend, ni à quel propos il dit cela, sinon pour acquérir réputation envers les ignorants de ce qu'il aura disputé contre Jehan Calvin. » Trolliet en fut quitte pour « reconnaître sa faute et toucher la main de Calvin » ; il fut même déclaré, sur sa demande, « homme de bien et bon citoyen ».
Le crédit de Calvin baissait à Genève, pendant que son autorité grandissait en Europe. Les élections de 1553 lui furent décidément défavorables. Ami Perrin devint premier syndic et fut confirmé dans sa charge de capitaine général. Il réunissait en sa personne, comme un empereur romain, les plus hautes fonctions de la république. Il y eut alors un
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parti perriniste, qui attira tous les mécontents*. C'est sous l'administration de Perrin, c'est-à-dire sous un gouvernement hostile à Calvin, que s'ouvrit le procès de Michel Servet. Mais Servet n'eut pas lieu de s'en féliciter. Pour être récalcitrant à la discipline, on n'en était pas moins orthodoxe ; on tenait même d'autant plus à le paraître. Les avis pouvaient se partager sur la prédestination : c'était une doctrine qui passait pour essentiellement calvinienne, bien qu'elle fût inscrite dans la confession de foi; elle avait, du reste, quelque chose d'insondable et de mystérieux qui effrayait les âmes. Mais le jour où Servet avança une opinion qui heurtait un des dogmes fondamentaux de l'Église, il trouva devant lui Calvin, le plus redoutable des contradicteurs, et, parmi les ennemis de Calvin, aucun ne se leva pour le défendre.
1 Ce parti est ordinairement désigné par les historiens modernes sous le nom de Libertins, Cette désignation ne se rencontre chez aucun écrivain du xvi« siècle; m Rosel. m Bonivard, ni les Registres des conseils ne la connaissent. Calvin publia, en 1545, un traité contre une secte originaire des Pays-Bas, qui portait ce nom, et qui professait une sorte de panthéisme mystique ; mais il n'est pas établi que cette secte ait eu des adhérents à Genève. 11 est probable que vers la fin du siècle, quand le souvenir des luttes de Calvin devint plus vague, on confondit tous ses adversaires sous cette dénomination, qui impliquait en même temps un blâme au point de vue moral. Bolsec dit quelque part que Calvin expulsa de Genève tous ses contradicteurs « comme s'ils avaient ete libertins ou athées ».
LE PROCÈS DE SERVET
Michel Servet, ou, de son nom complet, Mio-uel Serveto y Rêves, était né, selon les calculs les plus probables, en 1511, 1» jour de la Saint-Michel, c'esta-dire le 29 septembre, à Tudela sur l'Èbre dans le royaume de Navarre, alors occupé par Ferdinand le Catholique. Revès était le nom de sa mère, d'origine française; il la perdit sans doute dès l'enfance, car il n'est plus jamais question d'elle dans la suite.'son père était un notaire originaire de Villanova dans l'Aragon ; c'est en souvenir de lui qu'il s'appela dans ses derniers écrits Michel de Villeneuve. On lui apprit de bonne heure le latin, le grec et même les éléments de l'hébreu. Puis on l'envoya à l'université de Saragosse, alors la plus renommée de l'Espagne où il s'appliqua surtout aux mathématiques, à l'astronomie, enfin à la géographie, à laquelle les découvertes récentes ouvraient des horizons nouveaux A dix-sept ans, il vint à Toulouse; il devait étudier le droit, en vue de sa carrière future; mais il lui arriva ce qui était arrivé à Calvin : la théologie l'enleva au
LE PROCES DE SERVET
droit. Une Bible lui tomba entre les mains, et il décida qu'il ne ferait plus désormais que sonder ce « livre descendu du ciel, source de toute philosophie et de toute science ».
Ainsi le point de départ de Servet est le même que celui des réformateurs; mais la préparation a été toute différente. Servet n'a été destiné à aucune fonction ecclésiastique; il a été formé à l'école des sciences exactes. Il ignore encore les Pères de l'Église; il ne les connaîtra jamais à fond, et plus tard Calvin le réfutera sans peine dans les témoignages qu'il en tirera. Il n'a subi en aucune manière l'influence de la théologie scolastique. Il entre de plain-pied, pour ainsi dire, dans les Evangiles, et qu'y trouve-t-il? Un Christ qui se dit fils de Dieu, en raison de son union intime avec Dieu, mais qui ne demande aucun acte d'adoration pour lui-même, un Christ qui marche au milieu des hommes comme un de leurs semblables, qui console, soulage et guérit, et qui amène les siens, par la sanctification de leur vie, à la même union intime avec le Père céleste. Il lui sembla que le Christ métaphysique, imaginé par les théologiens, la seconde hypostase de la divinité, n'était qu'un masque trompeur dont on couvrait le Christ véritable, le Christ homme parmi les hommes, qui avait ofi'ert sa vie en sacrifice pour le salut de ses frères.
Il est probable que Servet, dans la ferveur de son premier enthousiasme pour la Bible, esquissa dès lors ce livre qu'il publia quelques années plus tard sur les Erreurs de la Trinité. En 1529, c'est-à-dire un an après son arrivée à Toulouse, il entra comme
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CALVIN
LE PROCES DE SERVET
secrétaire au service de Jean de Quintana, chapelain et ensuite confesseur de l'empereur Charles- Quint. Il fît avec lui un voyage en Italie pour le couronnement de l'empereur à Bologne. Il assista à la diète d'Augsbourg, et il conféra avec les docteurs luthériens, sans pouvoir s'entendre avec eux. Œcolampade lui dit dans une lettre : « Ta confession à toi la voici : il y a un Dieu unique et tout-puissant, absolument simple et nullement composé, qui par sa Parole et son Esprit a créé et corroboré toutes choses : il dit et elles furent, il commanda et elles existèrent; et il y a un Seigneur unique, Jésus-Christ, fils de Dieu, engendré par la Parole éternelle du Père, et qui a été constitué par lui comme notre Sauveur.... » C'est, en effet, ce que Servet croyait; mais Œcolampade ajoute : « Nous aussi nous professons un Dieu simple dans sa nature et nullement composé ; mais dans cette nature toute simple nous reconnaissons trois hypostases, dont la diversité ne porte aucun préjudice à sa simplicité. Nous disons, nous aussi, que toutes choses ont été créées par la Parole et l'Esprit de Dieu ; mais, pour nous, la Parole et l'Esprit sont coéternels au Père, et nous ne répugnons pas à dire que c'est par son fils qu'il a créé toutes choses. Nous professons, nous aussi, un seul Seigneur, Jésus-Christ, fils de Dieu, conçu miraculeusement par l'opération du Saint-Esprit, mais déjà fils de Dieu avant sa conception; car quoiqu'il ait commencé à être fils de Dieu comme homme, il l'était déjà antérieurement comme Verbe *. »