Œuvres de Calvin, t. VIII, Appendices, p
Ainsi à peu près s'exprimait le symbole de Nicée, qui veut qu'on croie au Fils, « consubstantiel au Père, engendré par lui, mais non créé, par lequel toutes choses sont devenues, et qui est descendu du ciel pour nous sauver ». La contradiction intime qu'impliquait l'idée d'un Dieu unique en trois personnes, d'un fils qui a été engendré et non créé, et qui a existé avant d'avoir été engendré, n'effrayait pas plus les réformateurs qu'elle n'avait effrayé les docteurs du moyen âge. Nous appelons contradictoires deux termes entre lesquels nous ne pouvons concevoir aucun lien. Or la foi, qui aime le mystère, suppose volontiers que ce lien existe, mais qu'il échappe à notre courte vue. La contradiction, loin de la déconcerter, la séduit et l'attire. De là, l'adage connu : Credo quia absurdum. Le dogme de la Trinité était un de ces mystères que les réformateurs entendaient conservera l'Église nouvelle. Il répondait même à leur propre idéal religieux. Le but de la Réforme n'était-il pas d'établir un rapport aussi direct, un lien aussi intime que possible entre l'homme et la divinité ? A ce point de vue, la Rédemption c'était Dieu descendu sur la terre, et la divinité de Jésus-Christ c'était l'homme élevé jusqu'à Dieu, devenu consubstantiel à Dieu. De plus, les réformateurs, peu portés aux spéculations abstraites, étaient plutôt conservateurs pour tout ce qui ne tenait pas directement à la réforme des mœurs. Tout en déclarant qu'ils n'admettaient d'autre autorité que la Bible, ils comprenaient volontiers les trois premiers siècles dans le cercle des témoignages qu'ils invoquaient : c'était une concession qu'ils faisaient à la
CALVIN
théologie catholique. Servet leur reprochait cette concession comme une inconséquence; il voulait s'en tenir au Christ réel, visible et palpable, des Evangiles, qui est Dieu « non par nature, mais par grâce, parce que le Père l'a sanctifié ».
Quand la diète se fut séparée, Servet résigna sa charge de secrétaire, soit qu'un travail régulier et souvent fastidieux répugnât à son libre esprit, soit que ses opinions, qu'il ne cachait pas, déplussent à son maître. Vers la fin de l'année 1530, on le trouve à Bâle, et ensuite à Strasbourg. Au commencement de 1531, il fit paraître à Haguenau en Alsace son ouvrage en sept livres sur les Erreurs de la Trinité^, Il avait vingt ans; il était fort jeune pour se prononcer sur une matière aussi grave. De plus, la rédaction ayant été plusieurs fois interrompue, il en résulta que, si la partie polémique est vive et pressante, la doctrine resta quelque peu flottante d'un livre à l'autre. Il n'y eut qu'une voix, parmi les protestants comme parmi les catholiques, pour condamner l'ouvrage et pour jeter l'anathème sur l'auteur. Quintana, malgré la protection qu'il avait accordée jusqu'alors à Servet, ne fut pas le dernier à protester contre « cette pestilence ». Servet publia encore l'année suivante deux dialogues sur le même sujet 2, pour répondre à quelques objections, s'expliquer plus nettement sur certains points, atténuer çà et là un passage, faire enfin au parti protes-
1. De Trinitatis erroribus librl VII ^ per Michaelem Serueio, alias Reines, ab Araffonia Hispanun., 1531.
2. Dialogorum de Trinitate libri duo. Avec un appendice, De justitia regnl Christi et de charitate capitula quatuor, 1532.
LE PROCES DE SERVET
tant toutes les concessions que sa conscience lui permettait. Ensuite il revint aux sciences qui avaient fait l'objet de ses premières études, et il prit le nom de Michel de Villeneuve, d'après le lieu d'origine de son père. Le changement de nom impliquait un changement de carrière.
Calvin et Servet se rencontrèrent pour la première fois à Paris en 1534. Ils se donnèrent rendez-vous pour une discussion théologique dans une maison de la rue Saint-Antoine. Calvin s'y trouva, dit Théodore de Bèze, à l'heure indiquée, « quoiqu'il y eût danger pour sa personne ». En effet, l'édit de François P**, qui « pardonnait à tous hérétiques, pourvu qu'ils vinssent abjurer dedans six mois », ne fut publié que deux ans après. Servet, pour une cause qui nous est inconnue, ne vint point. « Tant il y a, disait plus tard Calvin, que je fus prêt à Paris de hasarder ma vie pour le gagner à Notre Seigneur, s'il eût été possible; mais, voyant l'offre que je lui faisais, jamais n'y voulut mordre. » Calvin semble croire que Servet s'est dérobé devant lui : supposition gratuite, peu conforme, en tout cas, à ce qu'on sait du caractère de Servet. Non seulement il ne fuyait pas la discussion, mais il la cherchait, la provoquait : il l'avait bien montré dans ses entrevues avec les réformateurs allemands. Il aimait la controverse; il l'aimait trop pour son repos. Au reste, Calvin n'était encore, à cette époque, que l'auteur d'un commentaire sur le Traité de la clémence de Sénèque, et il ne pouvait apparaître aux yeux de Servet comme un adversaire auquel il fallût céder le terrain sans combat.
mi ny
Le séjour de Paris était peu sûr. Servet se rendit à Lyon, où il se fit correcteur d'imprimerie. Il donna une nouvelle édition de la version latine de la Géographie de Ptolémée, une édition de luxe, ornée d'un grand nonabre de gravures sur bois, accompagnée des anciens commentaires et d'observations personnelles. En 1536, encouragé sans doute par l'édit de tolérance de François l^% il revint à Paris. Il succéda à André Vésale comme préparateur pour le cours d'anatomie du professeur Gunther. « J^ai eu deux auxiliaires, dit celui-ci : d'abord André Vésale, le jeune homme le plus expert du monde en anatomie, et après lui Michel de Villeneuve, distingué dans tous les genres de littérature, et qui ne le cédait à personne pour la connaissance de la doctrine de Galien. » Ce fut à Paris que Servet prit ses grades de maître es arts et de docteur en médecine; ce fut probablement là aussi, au cours de ses études anatomiques, qu'il fît la découverte qui est un de ses titres de gloire, celle de la circulation pulmonaire, quoiqu'il ne Tait formulée avec netteté que dans sa Restitution du christianisme, publiée en 1553. Muni de ses diplômes, il exerça pendant trois ans la médecine à Gharlieu près de Lyon, puis pendant un an à Lyon même. En 1542, il entra au service de Tarchevêque de Vienne en Dauphiné, Pierre Paulmier, qui avait été son auditeur à Paris, et il fut bientôt connu dans la région, à la fois comme médecin et comme philanthrope, offrant partout son aide et se prodiguant dans les épidémies.
Mais, pour son malheur, la théologie, qui lui avait planté son clou au cerveau, ne le lâchait point. Il
LE PROCES DE SERVET
n'avait pas perdu l'espoir de ramener la chrétienté entière à l'Evangile primitif, et il poursuivait sa noble chimère avec un entrain chevaleresque. Il avait essayé sans succès de faire partager ses vues aux docteurs luthériens; il fît une nouvelle tentative, aussi infructueuse, et qui lui devint fatale, du côté de la Réforme suisse. Il engagea une correspondance avec Calvin, par l'intermédiaire de leur ami commun, le libraire Frellon, de Lyon. La discussion, qui portait principalement sur le sens de certains passages de la Bible, ne resta pas longtemps courtoise, et la correspondance cessa tout à fait quand Servet eut envoyé à Calvin, en 1545, une première rédaction de sa Restitution du christianisme, « Pource qu'il m'avait écrit d'un esprit tant superbe, dit Calvin dans une lettre à Frellon, je lui ai bien voulu rabattre un peu de son orgueil, parlant à lui plus durement que ma coutume ne porte. Mais je ne l'ai pu faire
autrement S'il poursuit d'un tel style comme il a
fait maintenant, vous perdrez temps à me plus solliciter à travailler envers lui, car j'ai d'autres affaires qui me pressent de plus près *. » Une autre lettre, adressée à Farel, montre mieux encore ce que la naïve confîance de Servet avait à redouter du dogmatisme intransigeant de son adversaire : « Servet m'a écrit dernièrement et a joint à ses lettres un énorme volume de ses folles rêveries [deliriorum], en m'avertissant avec une arrogance fabuleuse que j'y verrais des choses étonnantes et inouïes. Il m'offre de venir ici, si cela me plaît; mais je ne veux