‹ Calvin [microform];Chapitre 26 sur 33 · Œuvres, t. VIII, Premier Appendice · texte numérisé non relu

Œuvres, t. VIII, Premier Appendice

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à Lyon ? Ne va-t-on pas l'accuser de calomnie, de mensonge? Calvin cède enfin, pour le tirer d'embarras, et sans doute aussi, au souvenir de ses anciens démêlés avec Servet, obéissant malgré lui à un mouvement de passion intolérante. Il oublie alors qu'il ne tient pas « le glaive de justice », et il livre les pièces compromettantes. Mais, pour les contemporains. Trie n'est qu'un comparse, Calvin est l'homme en vue, et c'est à lui qu'on fera remonter toute la responsabilité. On l'a même accusé d'avoir dicté les lettres de Trie : il suffit de les lire pour se convaincre du contraire. Il éprouva plus tard le besoin de se défendre. « Le bruit vole çà et là, ditil dans sa Réfutation des erreurs de Servet^ que j'ai pratiqué que Servet fut pris en la papauté, à savoir à Vienne. Sur cela plusieurs disent que je ne me suis pas honnêtement comporté en l'exposant aux ennemis mortels de la foi, comme si je l'eusse jeté en la gueule des loups. Mais, je vous prie, d'où me serait venue soudain une telle privante avec les satellites du ['rp:'? Voilà une chose bien croyable que nous communiquions ensemble par lettres, et que ceux qui s'accordent avec moi aussi bien comme Bélial avec Jésus-Christ complotent avec un ennemi si mortel comme avec leurs compagnons. » Il n'en est pas moins vrai que, pour une fois, Jésus-Christ et Bélial, Genève et Rome, se sont trouvés d'accord. Calvin termine sa défense par cette déclaration hautaine : « Il n'est jà besoin d'insister plus longuement à rembarrer une calomnie si frivole, laquelle tombe bas quand j'aurai dit en un mot qu'il n'en est rien. » Cela peut suffire en effet, si l'on veut bien s'entendre

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LE PROCES DE SERVET

sur la valeur des termes. Calvin n'a pas été le dénonciateur, mais il a favorisé la dénonciation en lui fournissant des preuves : on aurait préféré qu'il y fût complètement étranger.

Le 4 avril 1553, il fut décidé à Vienne que Michel de Villeneuve serait mis en jugement. On s'assura de sa personne pendant qu'il faisait la visite des prisonniers malades au Palais Delphinal, et on lui fit subir plusieurs interrogatoires. Dans le tribunal, tout le monde ne lui était pas hostile. Néanmoins il jugea prudent de fuir. Il dira plus tard, dans sa déposition à Genève, que « les prisons lui étaient tenues comme si on eût voulu qu'il se sauvât ». On lui avait permis, en effet, de se promener au jardin, qui était terminé par une plate-forme, d'où l'on pouvait facilement gagner le large *.

Servet, ayant disparu, fut brûlé en effigie à Vienne, et tous les exemplaires qu'on put trouver de la Res^ titution furent livrés aux flammes. Le fugitif prit d'abord le chemin de l'Espagne, sa patrie; puis, craignant d'être découvert en traversant la France, il revint sur ses pas et se rapprocha de la frontière suisse. Son intention était de gagner l'Allemagne et de là l'Italie, où il avait des amis, et où il comptait exercer la médecine. Quel mobile, ou quelle fatalité le poussait vers Genève ? Peut-être, malgré la part plus ou moins directe que Calvin avait prise

1. Voir d'Arligny, Nouveaux mémoires dUiistoire^ de criti<fue et de littérature^ Paris, 1749, t. II. — Œuvres de Calvin, t. VIII. — Selon d'Artigny, Servet avait guéri d'une dangereuse maladie la fille unique du bailli qui était chargé de l'arrêter, et ce fut ce magistrat qui favorisa son évasion.

à sa condamnation, espérait-il encore que la cité protestante, asile ordinaire des persécutés, ne lui serait pas inhospitalière. Peut-être même, avec sa manie de discuter ses idées et de les faire discuter aux autres, recherchait-il encore cette joute scolastique avec Calvin dont l'occasion lui avait manqué jusquelà. Lui-même déclare n'avoir voulu que passer par la ville et y prendre une barque pour gagner la rive la plus rapprochée du chemin de Zurich.

Il arriva à Genève le dimanche 13 août, et dans l'après-midi il se rendit au prêche. Il fut reconnu et conduit à la prison de l'Évêché par l'un des syndics sur la demande de Calvin ^ D'après la coutume du pays, une action criminelle ne pouvait être intentée sans qu'il y eût partie, c'est-à-dire dénonciation, et le dénonciateur devait se constituer prisonnier en même temps que l'accusé. Un secrétaire de Calvin, un Français nommé Nicolas de la Fontaine, se chargea de ce rôle; il est vrai qu'il se fit libérer trois jours après, en présentant comme caution Antoine, frère du réformateur. Mais ce fut Calvin lui-même qui rédigea les quarante articles sur lesquels Servet fut appelé à répondre. Ces quarante articles tournent, en somme, autour de trois points : la nature de la divinité, le baptême des enfants, et les attaques personnelles de Servet contre Calvin. Servet n'a-t-il pas « écrit et publié que de croire qu'en une seule essence de Dieu il y a trois personnes distinctes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, c'est forger quatre

1. Mea opéra consilioque^ dit Calvin dans sa Defensio orthodoxœ fidei; me auctore, dans une lettre à Sulzer du 9 septembre 1553.

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fantômes qui ne se peuvent et ne se doivent imaginer; et que de mettre telle distinction en Tessence de Dieu c'est faire un Dieu parti en trois, et que cela est un diable à trois têtes comme le Cerberus que les poètes anciens ont appelé le chien d'enfer? ensuite, qu'on ne commet point péché mortel jusques en l'âge de vingt ans, et que le baptême des petits enfants est une invention diabolique, une fausseté infernale pour détruire toute la chrétienté » ? Enfin, n'a-t-il pas, « en la personne de Calvin, ministre de la parole de Dieu en cette Eglise de Genève, diffamé par livre imprimé la doctrine qui s'y prêche » ? Servet répond qu'il croit bien à trois personnes en Dieu, mais qu'il a expliqué ce mot de personne « autrement que n'en écrivent les modernes » ; qu'il a bien énoncé une opinion semblable sur le baptême des enfants, mais que, « s'il a failli, il est prêt de l'amender »; et qu'enfin, dans ses démêlés avec Calvin, il n'a fait que rendre injure pour injure.

L'enquête, commencée par le Lieutenant de la justice, se continue devant le Petit Conseil. Les questions et les réponses sont les mêmes. Le 17 août, Calvin, mis personnellement en cause, assiste à Taudience, et la discussion prend un tour plus scolastique. On reproche à Servet d'avoir calomnié Moïse en prétendant, dans une note de son édition de Ptoléraée, que la Palestine n'était point une contrée fertile. Il répond avec un grand bon sens « qu'il n'y a là point de mal,, qu'il n'a pas entendu parler du temps de Moïse, mais du temps de ceux qui ont écrit dans notre siècle ». On relève aussi une note annexée à une Bible latine qu'il avait

publiée à Lyon, une note qui disait qu'il fallait rapporter à Cyrus et non à Jésus-Christ une certaine prophétie contenue dans Isaïe. Il répond que les docteurs de l'Eglise avatient déjà reconnu dans certains passages de TAncien Testament un double sens, un sens réel ou historique, et un sens mystique ou prophétique. On ne lui épargne même pas la vague accusation de panthéisme. N'avait-il pas dit dans un précédent interrogatoire qu'il croyait que « l'essence de Dieu est en tout et partout et soutient tout » ? Aux questions qu'on lui pose, aux opinions qu'on lui prête, il répond souvent « qu'il ne l'a point dit ainsi* ».

Calvin assista encore à la séance du 21 août et à celle du i^^ septembre, sans que la discussion avançât beaucoup. Calvin ne demandait d'abord qu'une rétractation; mais Servet, de son côté, voulait « qu'on lui démontrât par bonnes raisons qu'il avait failli ». Enfin le Conseil, lassé d'une longue et obscure controverse, décida, dans la même séance du l®*" septembre, « que audit Servet soit baillé du papier et de l'encre, et que en latin il mette par écrit ses réponses et preuves, et que puis après M. Calvin réponde aussi par écrit en latin ». Ces documents devaient être rédigés en latin, le Conseil se proposant de les communiquer aux seigneurs et aux ministres des quatre cantons réformés de la

1, Voir les Actes du procès au tome VIII des Œuvres de Calvin, et la Relation du procès criminel intenté à Genèye en 1553 contre Michel Sert^et, par Rilliet de Candolle, dans les Mémoires de la Société d'histoire et d'archéologie de Genève^ au tome III, 1844.

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Suisse, Zurich, Berne, Bàle et Schaffouse. Le Conseil, en effet, était embarrassé. Certains de ses membres appartenaient au parti perriniste, oppose à Calvin; mais aucun n'osait prendre ouvertement la défense d'un hérétique avéré. Quant aux autres, ceux qui penchaient pour la sévérité, ils voulaient se décharger sur les cantons d'une partie de leur responsabilité. Seuls quelques amis de Calvin, et à leur tête le fougueux Farel, le poussaient à poursuivre le procès à outrance. « Il est des gens, écrit Farel à Calvin le 8 septembre, qui veulent qu'on laisse faire les hérétiques. Mais de ce que le pape condamne les fidèles pour crime d'hérésie, de ce que des juges passionnés font subir aux innocents les supplices réservés aux hérétiques, il est absurde de conclure qu'il ne faut pas mettre à mort ces derniers, afin de garantir ainsi les fidèles. Pour moi, j'ai souvent déclaré que j'étais prêt à mourir, si j'avais enseigné quoi que ce fût de contraire à la saine doctrine, et j'ajoutais que je serais digne des plus affreux supplices si je détournais quelqu'un de la foi au Christ : je ne puis donc appliquer aux autres une règle différente ^ » C'est un programme naïf d'extermination réciproque : le tout est d'être le maître pour imposer sa croyance, sauf à trouver son maître le lendemain et à souffrir le martyre.

La querelle, à force de durer, s'envenimait. Servet, exaspéré par les souffrances de sa prison, et encouragé peut-être par l'appui qu'il espérait trouver cliez quelques membres du Conseil, finit par se faire

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