Lettre à Blaurer, du 13 février
LE TRIOMPHE DE LA THEOCRATIE
Les Perrinistes abusaient de leur pouvoir pour pousser leurs parents et amis aux fonctions publiques, et même, si Ton en croit Bonivard, pour vendre la justice. Ce fut sans doute la cause du revirement qui se produisit dans l'esprit populaire, et qui se manifesta aux élections de février 1555. Les quatre syndics élus étaient des partisans déclarés de Calvin. Le renouvellement des conseils se fit dans le même sens. C'était au Conseil étroit à désigner les Deux Cents et les Soixante pour la prochaine législature. « Le Conseil étroit, dit Bonivard, racla bas toute une trentaine de brouillons, ivrognes et telles canailles par Perrin introduits, et y mit en leur place autant de gens de bien craignant Dieu, et principalement un tas de jeunes gens d'âge, mais d'esprit mûr et rassis. » Le vocabulaire de Bonivard pour désigner les partis est des plu^ simples : les amis de Calvin sont « gens de bien », ses adversaires des brouillons et des ivrognes, ou pis encore.
Le parti de Calvin se fortifiait de tous les étrangers, surtout des Français, admis à la bourgeoisie. Les admissions devinrent plus nombreuses après les élections de 1555; on en compte trente-trois dans le seul mois d'avril. Les nouveaux bourgeois, comme les anciens, votaient au Conseil général et prenaient rang dans la milice. Les Perrinistes, au début, ne leur firent pas mauvais accueil, parce que le prix dont ils payaient leur prérogative emplissait la caisse publique. Ils ne s'alarmèrent que le jour où ils purent craindre que la majorité dans les conseils ne fût déplacée par un afflux trop consi-
CALVIN
LE TRIOMPHE DE LA THEOCRATIE
dérable d'étrangers. La Genève nouvelle, la Genève cosmopolite, menaçait de déborder et finit par déborder en effet la vieille Genève, celle des purs patriotes qui avaient combattu pour l'indépendance.
Perrin et les siens, dit Bonivard, craignaient que le royaume de Dieu ne remplaçât le leur. Cela veut dire que l'ancienne génération sentait qu'elle devait céder le pas à une génération nouvelle. Mais Bonivard, qui ordinairement ne se pique pas d'impartialité, paraît historien véritable lorsqu'il raconte les scènes qui se passèrent au Conseil. Un jour, on propose de nouvelles admissions. « Perrin alors, en colère, s'y opposa, criant et jetant son bonnet à terre, selon sa coutume, et disant que les Français chasseraient encore les anciens de la ville dehors, et, comme dit le commun proverbe, que la dernière soupe jetterait la première hors de l'écuelle, et à la fin trahiraient la ville au roi ou à quelque autre prince. » Et le frère de Berthelier, François-Daniel, qui n'était pas du Conseil, disait tout haut par la ville que bientôt le roi de France serait bourgeois de Genève, mais que, quant à lui, il n'y serait pas ce jour-là. Il ajoutait même que si l'on continuait de faire des bourgeois, il y aurait bientôt « des têtes rompues ».
En fait de têtes rompues, il n'y eut qu'un homme blessé au cou. Le jeudi 16 mai, les Perrinistes soupaient dans deux tavernes situées dans deux quartiers différents de la ville. « Tout en faisant collation à beaux coups de langue », on parla de « déchiqueter les Français » ; et, « après que la langue eut fait son office, le vin émut les pieds et les mains à
faire le leur ». Après le souper, on se répandit dans la ville. C'est alors que le serviteur d'un conseiller fut attaqué et blessé par un batelier. Les voisins et les passants accoururent, les uns pour défendre le blessé, les autres pour soutenir l'agresseur; une bagarre s'ensuivit. Un syndic enjoignit à la foule de se disperser, et Perrin eut le tort de lui arracher son bâton syndical, ce qui constituait une grave offense envers l'un des plus hauts magistrats de la république. Il était neuf heures du soir. Dix-sept conseillers se réunirent à la hâte à la Maison de ville; on décréta d'arrestation le batelier et son frère qui l'accompagnait. A dix heures, le calme était rétabli. Quant aux Français menacés, « le Seigneur, écrit Calvin à Bullinger, fit sentinelle pour eux et épancha sur eux un sommeil profond, en sorte qu'au milieu de ce vacarme ils reposèrent doucement dans leurs lits ».
L'échaufTourée du 16 mai 1555 ne fut donc ni un complot prémédité, comme le disent certains historiens protestants, ni, selon la version catholique, un piège tendu par le gouvernement à ses adversaires. Que les Perrinistes n'eussent pas reculé devant une démonstration bruyante pour intimider les conseils, cela est possible, mais c'est tout ce que, d'après les documents officiels, on peut mettre à leur charge. Une information fut commencée, et jamais si petit événement n'eut de si graves conséquences. On invita d'abord, selon la coutume, tous ceux qui pouvaient être compromis à se constituer prisonniers. Perrin aima mieux quitter la ville et se mettre sous la protection du sénat de Berne; plu-
CALVIN
sieurs de ses partisans le suivirent. L'intervention des Bernois ne fit que hâter le prononcé du jugement. Perrin et ses conapagnons furent condamnés par contumace à avoir la tète tranchée, et Perrin en particulier à avoir le poing coupé, « duquel il avait attenté au bâton syndical ». Les deux bateliers, auteurs obscurs et inconscients d'une révolution, furent décapités après avoir subi la torture. Il y eut encore deux condamnations à mort; l'une d'elles frappa le jeune Berthelier. Genève vécut pendant quelques mois sous un régime voisin de la terreur. Les mœurs publiques étaient féroces; les rancunes particulières et les rivalités de famille rendaient les haines politiques implacables. La dénonciation, ouverte ou anonyme, avait un libre cours. L'émigration sur Berne continuait. Parfois les exilés se rapprochaient de la frontière, et leur présence occasionnait des rixes ; ils ne manquaient pas, du reste, de faire savoir aux conseils que si jamais ils revenaient au pouvoir, à leur tour ils écraseraient leurs adversaires. Calvin demeurait étranger aux poursuites, mais on voit, par la manière dont il en parle dans sa correspondance, qu'il ne les désapprouvait pas.
La suite montra seulement le vrai sens de la révolution qui venait de s'accomplir. Quelque ridicule que fût en elle-même cette courte émeute du 16 mai, qui ne troubla même pas dans leur sommeil ceux contre lesquels elle était dirigée, on peut dire que les destinées de la ville en dépendaient. Que les Perrinistes soient vainqueurs, le flot de l'immigration est arrêté; Genève, confinée dans ses murs,
LE TRIOMPHE DE LA THEOCRATIE
reste aux mains des vieux patriotes, cœurs braves, mais esprits étroits, gardiens jaloux de leurs libertés, mais peu soucieux de ce qui se passe dans le reste de l'Europe. Elle sera un siège de la Réforme suisse, comme Lausanne, Berne, Zurich; elle ne sera pas le foyer et le centre de rayonnement du protestantisme dans les pays de langue française.
A partir de 1555, aucune objection ne s'élevant plus dans les conseils contre l'introduction des étrangers, les admissions à la bourgeoisie ou à la simple habitation deviennent de plus en plus nombreuses. On compte, du 1®"^ octobre 1555 au j[er février 1556, soixante-cinq bourgeois nouveaux, et quatre-vingt-quatre du 5 mars 1556 au 5 février 1557; parmi ces derniers figure l'imprimeur Robert Etienne, reçu pour trente écus. Quant aux admissions à l'habitation, elles se comptent par centaines. Calvin, qui ne voyait pas de mauvais œil ce flot d'étrangers grossissant chaque jour, voulait cependant que le flot restât pur. A ceux qui avaient fui pour cause de religion se mêlaient des aventuriers qui « sous ombre de l'Evangile ne tenaient rien de l'Evangile ». On les rechercha soigneusement, et on leur enjoignit de « vider la ville sous peine du fouet ». Par contre, de jeunes Français, après avoir étudié sous la direction de Calvin, retournaient dans leur pays pour fonder des communautés. Les premiers de ces missionnaires partirent en 1556, et bientôt les Eglises de France prirent l'habitude de s'adresser aux conseils de Genève pour leur demander des pasteurs.
Peu à peu, par la force des choses, ou par l'ascen-
JSZ
*'I9 'l'.'gly
aES3scc33=e
î:-;Jlîi»rair<«r-jmf»!>»
CALVIN
dant de son génie, Calvin se trouve investi d'une sorte d'apostolat universel dans les contrées de rOccident. 11 donne des instructions, des conseils, des encouragements ; on a recours à son arbitrage dans les divergences d'opinion; quelquefois il intervient spontanément, lorsqu'une communauté est en péril. Ses lettres pastorales, qui ne sont pas la partie la moins belle de son œuvre, sont comme un commentaire perpétuel de l'histoire religieuse de son temps. En 1554, il apprend qu'à Poitiers, où il a prêché autrefois, le nombre des fidèles augmente; il les engage à se grouper, à se réunir souvent, « sans pourtant se découvrir ». Qu'ils s'assemblent « par petites bandes, et que chacun s'emploie à prêter son logis pour invoquer le nom de Dieu, et repute à grand heur que sa maison soit dédiée à tel usage ». Il envoie un pasteur, un de ceux qu'il a formés, à Angers :
Nous l'avons connu homme craignant Dieu et cheminant en pureté de conscience et droiture avec ses prochains ; il a doctrine solide pour vous enseigner, et n'est point téméraire pour passer sa mesure; il n'a pas une telle apparence ne montre, qu'il puisse contenter ceux qui aiment grand'pompe de rhétorique, mais aussi nous estimons qu'il vous suffira bien d'être instruits droitement en pureté et rondeur de langage, où la vivacité de l'Esprit de Dieu se montre.
D'autres de ses élèves sont dirigés sur le Lyonnais, la Provence, la Guyenne, le Berry, la Normandie. Il va lui-même à Francfort pour pacifier l'Eglise française et anglaise, agitée par des rivalités de personnes et des dissentiments de doctrine. A Paris, le 4 septembre 1557, une assemblée est
LE TRIOMPHE DE LA THEOCRATIE
surprise de nuit dans une maison de la rue Saint- Jacques et brutalement dispersée par les archers; une centaine de personnes sont jetées dans les prisons du Ghâtelet ; Calvin écrit aux membres de la communauté d'éviter tout ce qui pourrait ressembler à une révolte contre les autorités civiles, qui sont aussi instituées par Dieu :
Avisez seulement de ne rien attenter qui ne vous soit licite par sa parole. En nous tenant cois pour lui obéir, nous sommes assurés qu'il repoussera les coups, ou bien nous donnera force et vertu pour les porter (supporter)-, mais en nous avançant plus outre qu'il ne nous donne le congé, craignons toujours de recevoir à la fin le salaire de notre témérité.... Et de fait il vaudrait mieux que nous fussions tous abîmés, que l'Évangile de Dieu fût exposée à ce blâme, qu'elle fit armer les gens à sédition et à tumulte; car Dieu fera toujours fructifier les cendres de ses serviteurs, mais les excès et violences n'apporteront que stérilité.
A la fin de la même année, la réunion des Etats- Généraux étant proche, il demande à Antoine de Bourbon, roi de Navarre, d'intervenir en faveur des protestants, non pour faire approuver leur doctrine, ce qui serait prématuré, mais du moins pour faire cesser la persécution; et, à cette occasion, il lui explique avec une grande autorité le devoir d'un roi chrétien :
Car selon que les rois et princes ont à soutenir une charge difficile, tant plus ont-ils besoin d'être avertis quel est leur devoir. Et voilà aussi pourquoi Dieu a notamment commandé que les rois appliquassent leur étude plus que les personnes privées à profiter en sa loi. Car de fait selon que Dieu, les élevant en haute dignité, les approche plus de soi, il les oblige quant et quant à s'employer de tant meilleur courage à faire tout devoir envers lui, comme aussi ce n'est pas raison
|lif;iii-ii«wjiiiiiiiiwyp
B'flWDJIIIH
mm
mmem
Mlfa
CALVIN
LE TRIOMPHE DE LA THEOCRATIE
que les princes terriens, qui ne sont que ses officiers et lieutenants, veulent être obéis, et que lui qui a l'empire souT«rain soit fraudé de son droit.
Au milieu des hasards de la guerre^ qui se pro. longeait entre la France et l'Empire, la ville de Genève se crut encore une fois menacée dans sa religion et dans sa liberté. Le duc de Savoie Philibert-Emmanuel, ayant écrasé, en 1557, une armée française sous les murs de Saint-Quentin, demandait, pour prix de sa victoire, d'être réintégré dans ses États, dont François I^^ s'était emparé vingt ans auparavant. Il le fut en effet au traité de Cateau-Cambrésis. Mais il adressait déjà de son camp devant Saint-Quentin un manifeste aux villes de la Bresse et du Bugey pour les engager à le reconnaître comme leur souverain légitime, et il envoyait un petit corps de troupes pour soutenir ses prétentions. L'alarme fut grande à Genève, de voir l'ennemi héréditaire s'installer de nouveau sur la frontière. « Tout le pays tremblait, dît la Chronique de Roset. Ceux de Genève firent criées publiques à voix de trompette, le 12 octobre, que chacun, tant es sermons qu'en privé, dût invoquer Dieu sur le danger imminent pour détourner son ire {sa colère), chacun fût prêt à vivre et mourir au soutènement de la religion et liberté, et quiconque ne voudrait se pourrait retirer. Lors eussiez vu porter harnais, affûter bâtons (armes à feu), et se préparer les plus petits d'un grand courage ^ »
1. Le danger commun activa les négociations avec Berne, qui traînaient depuis plus d'un an* i>ar suite des exigences de la puissante république et des intrigues du parti perri-
it
La pression du dehors acheva de consolider le système théocratique. Il fallait que la petite république compensât sa faiblesse numérique par la force que lui donnerait l'union indissoluble de tous ses citoyens. La marque de cette union était une croyance commune, adoptée franchement et sans restriction, et appliquée loyalement dans la vie. Si toutes les communautés étrangères avaient les yeux fixés sur Genève, ne fallait-il pas que Genève leur servît de modèle dans la pratique des vertus chrétiennes, qu'elle leur présentât le type de la Cité de Dieu? Calvin remontra au Conseil, dans la séance du Il février 1557, à la veille des élections pour le Consistoire, « que le gouvernement de la cité dépendait de Dieu ». Glorifier Dieu devait être la pensée de chaque citoyen ; faire en sorte que Dieu soit glorifié, le soin de chaque membre du gouvernement. Rien ne fut changé aux ordonnances ; on veilla seulement à ce' qu'elles fussent rigoureusement observées. Aucune loi nouvelle ne fut portée; les conseils restèrent en possession de tous leurs droits ; la décision suprême, même dans les délits de l'ordre religieux, continua de leur appartenir; mais les propositions du Consistoire trouvèrent chez eux une oreille facile ; parfois même ils prévinrent les désirs du Consistoire, et ils prirent les devants lorsqu'il s'agit de « rétablir l'honneur de Dieu «.-La théocratie peut revêtir diverses formes, selon que les
niste. La combourgeoisie, conclue pour vingt-cinq ans en 1526, prolongée de cinq ans en 1551, avait expiré au mois de mars 1556; elle fut enfin renouvelée, à perpétuité, en novembre 1557.
rÉf.lk.'i.
CALVIN
autorités ecclésiastiques exercent directement le pouvoir, ou que les autorités civiles agissent sous leur inspiration. Le gouvernement de Genève fut une sorte de théocratie au second degré.
L'affaire Gentilis, qui éclata en juillet 1558, fut un dernier écho des grands procès d'autrefois. Un temple spécial avait été assigné, trois ans auparavant, aux réfugiés anglais et italiens; ils y célébraient alternativement leur culte. Les Anglais observaient la discipline et ne songeaient pas à discuter le dogme. Les Italiens, au contraire, avaient appris dans les écoles de la Renaissance à ne rien admettre que sur preuve. On sut bientôt dans la ville que des opinions hétérodoxes avaient cours parmi eux et que les erreurs de Servet revenaient au jour. Calvin rédigea une confession de foi, qui fut traduite en italien, et que tous furent invités à signer. Six d'entre eux refusèrent. Menacés d'expulsion, quatre se soumirent, les deux autres partirent, et il sembla que l'accord fût rétabli. Mais Valentin Gentilis, l'un de ceux qui n'avaient donné leur signature que sous la menace de l'expulsion, continuait, dans des conversations privées, à élever des doutes sur le dogme de la Trinité. Son point de vue n'était pas celui de Servet; il prenait la question par le côté métaphysique. Servet, en théologien moraliste et philanthrope, avait insisté sur la nature humaine du Christ, vrai sauveur et consolateur des hommes parce qu'il était leur semblable. Gentilis, plus dialecticien, faisait ressortir ce que la formule trinitaire avait en elle-même de contradictoire. Admettre trois personnes dans le Dieu unique, c'était, disait il, établir
LE TRIOMPHE DE LA THEOCRATIE
quatre Dieux; la Trinité était, en réalité, une Quaternité. Il fut dénoncé au Conseil et conduit à la prison de l'Evêché. Les interrogatoires qui suivirent ne donnèrent pas beaucoup de lumière. Gentilis mit ses idées par écrit, Calvin lui répondit par un mémoire, puis Gentilis se rétracta. Il fut condamné « à crier merci, les genoux en terre, puis à porter une torche allumée par les rues en chemise, pieds nus et tête découverte, au son de la trompette ». Après avoir subi son humiliante condamnation, il se rendit à Gex, où il rédigea une nouvelle confession de foi, qu'il publia. Etant arrivé à Lyon, il fut arrêté comme hérétique, mais réussit à se justifier, après avoir passé cinquante jours en prison. Ensuite il voyagea en Pologne, en Moravie, en Autriche, et revint à Gex, où il convoqua les théologiens des environs pour une dispute publique. Le bailli le livra aux autorités bernoises, qui lui firent trancher la tête, en 1566, deux ans après la mort de Calvin *. Le mémoire de Calvin contre Gentilis est un des écrits les plus virulents qui soient sortis de sa plume. Les arguments y sont ramassés en déclarations brèves et impératives, de manière à tomber de tout leur poids sur l'adversaire, et les termes méprisants et injurieux n'y manquent pas. On voit que Calvin ressent une irritation profonde de voir reparaître au jour et s'étaler publiquement des erreurs
1. Voir Henry Fazy, Procès de Valentin Gentilis et de Nicolas Gallo^ publié diaprés les documents originaux', Genève, 1878. — Nicolas Gallo, qui avait à répondre sur les mêmes griefs que Gentilis, se rétracta dès les premiers interrogatoires»
IL ii«iw;i —
CALVIN
qu'il croyait avoir étouffées. Et dans le même temps sa correspondance nous le montre plein d'affectueuse sollicitude pour ses amis malades, ou exilés, ou inquiétés dans leur foi. Il soutient et encourage la duchesse de Ferrare aux prises avec l'Inquisition, Tamiral de Coligny prisonnier au fort de l'Écluse, le seigneur d'Andelot, frère de l'amiral, enfermé au château de Melun par ordre de Henri IL II y avait deux hommes en Calvin, l'homme public et l'homme privé, ayant chacun son champ d'activité, et presque étrangers l'un à l'autre. Beaucoup de ceux qui ne le voyaient que de loin, ou qui ne le connaissaient que par ouï-dire, se défiaient de lui, le craignaient ou le maudissaient. La plupart de ceux qui l'ont approché, qui ont pénétré dans son intimité, se sont attachés à lui. Il a eu des amis qui lui sont restes fidèles, qui n'ont jamais cessé de le consulter, qui l'ont parfois conseillé, et qui ont osé être d'un avis différent du sien. Il faut voir avec quel ménagement, qui est une marque d'affection, ses correspondants habituels, Viret de Lausanne, Bullinger de Zurich, Haller de Berne, lui expriment leurs réserves et leurs scrupules, quand il leur paraît juger trop sévèrement un adversaire avec lequel il est engagé dans une polémique; on ne peut ajouter à ces noms celui de Farel, encore plus intransigeant que lui. Dans ses rapports journaliers, Calvin est affable, serviable, dévoué. Ses lettres intimes ont des élans de tendresse; on y sent le cœur de l'homme qui parle et qui, pour un moment, fait taire le théologien.
Malheureusement, et sa réputation en a souffert, il n*a rien mis de son cœur dans son système. L'his-
LE TRIOMPHE DE LA THÉOCRATIE
loire, et particulièrement l'histoire ecclésiastique, est pjeine de ces contrastes. On cite des inquisiteurs qui ont été des hommes fort doux. Calvin est convaincu qu'il a pour mission de restaurer l'Église chrétienne, que cette mission lui a été confiée et même imposée par Dieu; il l'accepte comme une charge à laquelle il lui est interdit de se soustraire, quelque pesante qu'elle soit par moments. Celte conviction est chez lui d'autant plus profonde, qu'il ne s'est jamais préparé pour le rôle qu'il a joué, qu'il y a été poussé malgré lui. Deux fois, à son premier passage à Genève et à l'époque de son retour, il a renoncé à la carrière de son choix pour obéir à ce que ses amis lui présentaient comme un appel de Dieu. Mais comment remettre la chrétienté sur ses vieilles assises? Quel fondement lui donner, si ce n'est celui sur lequel elle a été édifiée à l'origine, la parole de Dieu? La relever sur ce fondement, c'est, pour Calvin, toute l'œuvre de la Réforme. Ebranler ce fondement, c'est un crime de lèsemajesté divine. Un homme de mauvaise vie est moins coupable qu'un propagateur de fausses doctrines; le premier ne perd que son âme; l'autre est une cause de perdition pour des milliers de ses semblables. Le retrancher de la société, s'il ne se laisse convaincre, est un acte de charité chrétienne, et le magistrat civil a le devoir de s'y employer, si le pasteur n'y peut suffire. Les arguments du dogmatisme ont toujours été les mêmes; ils sont sans réplique, si l'on admet d'abord qu'un homme puisse dire : « J'ai la vérité absolue dans ma main, et de l'acceptation de «ette vérité dépend le salut de l'humanité. »
BOSSERT. — Calvin. 13
CALVIN
LE TRIOMPHE DE LA THEOCRATIE
La dernière institution de Calvin, et celle qui lui a le plus longtemps survécu, c'est le Collège- Université, remplaçant le collège de Rive, qui était luimême un développement de l'ancien collège de Versonnex. On choisit comme emplacement un lieu découvert, au flanc de la colline de Saint-Antoine, « bien aéré de toutes parts, dit Roset, et notamment exposée au vent d'est, par quoi il est rendu d'autant plus salubre, alègre et plaisant pour les écoliers ». Les travaux commencèrent au mois d'avril 1558, et l'inauguration eut lieu le 5 juin 1559. Le nom de Collège-Université indique déjà le principe qui dirigeait les fondateurs : c'était l'union intime de ce que nous appelons l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur. Il faut ajouter, comme on doit s'y attendre lorsqu'il s'agit d'une œuvre inspirée par Calvin, l'union de l'Eglise et de TEcole. L'établissement était partagé en deux sections : V Ecole privée, comprenant sept classes, où l'on apprenait à lire et à écrire en français et en latin, et Y Ecole publique, où s'enseignaient le grec, l'hébreu et les arts. Chaque classe avait son régent; l'un d'eux était le principal, chargé « d'avoir l'œil sur les mœurs et la diligence de ses compagnons, de présider aux corrections dans la salle commune, et de pourvoir à ce que les auditoires soient tenus nets ». L'Ecole publique, ou la section supérieure, n'a point de classes ; on y arrive après avoir été promu de classe en classe dans la section inférieure. La direction générale appartient au recteur; le premier fut Théodore de Bèze. Les écoliers doivent assister le mercredi au sermon du matin, et le dimanche aux
deux sermons du matin et de l'après-midi. Ecoliers et étudiants, en s'inscrivant, signent une confession de foi. On sait cependant, par des cas particuliers, que l'obligation de la signature n'était pas absolue; elle tomba peu à peu en désuétude, et fut officiellement abolie en 1576. Le jour de l'inauguration solennelle, près de six cents écoliers remplissaient la nef de Saint-Pierre. Cent soixante-deux étudiants s'inscrivirent pour la première année ; les quatre cinquièmes étaient Français. Cinq ans après, à la mort de Calvin, le nombre des écoliers était monté à douze cents, celui des étudiants à trois cents. A quel mot d'ordre obéissaient ces jeunes gens accourus de toutes parts ? Quel charme les attirait vers cette ville où ils ne jouissaient d'aucun privilège, où au contraire une discipline sévère les attendait? Un historien catholique de la fin du siècle, membre du parlement de Bordeaux, va nous l'apprendre. « Un des plus gentils personnages de notre Guyenne, rapporte-t-il, m'a lait le conte qu'un jour se promenant sous la galerie des écoles de Toulouse avec quelques écoliers ses compagnons, le Saint-Esprit descendit sur eux. Ce ne fut pourtant en forme de colombe ou de langue de feu. C'était un esprit nouveau et invisible, qui leur chantait perpétuellement le nom de Calvin et de Genève à l'oreille. Je ne sais, disait-il, si c'était un esprit blanc ou noir : si est-ce que cinq ou six écoliers portés de semblable désir quittèrent les études, et, troussant bagage, s'en vont jour et nuit à Genève. Le désir de voir le saint homme ailait leurs pieds. Jamais, à ce qu'il me raconta, la joie de ce bon et religieux chevalier Godefroy de Bouillon,
CALVIN
LE TRIOMPHE DE LA THEOCRATIE
voyant les murs tant désirés de Jérusalem, n'égala le contentement qu'ils reçurent à la découverte des sacro-saintes murailles de Genève *. » Genève n'avait été jusque-là que la cité du refuge; par son Collège- Université, germe de la future Académie, elle devint une capitale intellectuelle.
Dans les années qui suivirent la fondation ^u collège, les demandes de pasteurs se multiplièrent de manière à embarrasser le Consistoire et les conseils; c'est à peine si l'on pouvait en satisfaire une sur dix. La Réforme étendait progressivement son réseau à travers toutes les régions de la France; les postes isolés qu'elle avait créés d'abord se reliaient peu à peu, et elle finissait par être présente partout. Calvin suivait d'un œil attentif le travail de ses missionnaires. Il espérait encore que la révolution religieuse s'accomplirait par des voies pacifiques. L'influence d'un Condé, d'un Coligny, celle du chancelier de l'Hôpital, ne pouvaient-elles pas contre-balancer l'ambition des Guises et incliner l'esprit des souverains à la tolérance? Dans les obscures intrigues qui se tramaient autour des jeunes rois François II et Charles IX, Calvin joue le rôle d'un modérateur, le plus souvent impuissant. Il blâme la Conjuration d'Amboise^. Dans sa correspondance avec les
1. Florimond de Rœmond, cité par Gh. Borgeaud : Histoire de VUnhersitë de Genève : PAcademie de Calvin ; Genève 1900; 1). 1G8.
2. Le 15 mai 1560, Galvin écrit à Pierre Martyr : « Je suis accablé de tristesse par suite de la fougue inconsidérée de ceux des nôtres qui ont pensé pouvoir conquérir par les armes la liberté qu'ils auraient du poursuivre par une autre voie. Il y a huit mois déjà qu'ils m'avaient consulté, et
Églises, il s'efforce de contenir le zèle des nouveaux convertis, qui, une fois en nombre, ne se contentent plus de chanter des psaumes dans les granges, mais envahissent les édifices consacrés à l'ancien culte. Il leur commande la soumission aux autorités civiles; il leur rappelle qu'une religion se fonde sur le martyre et non sur la révolte. Son attitude change quand les Guises, en refusant de faire exécuter les derniers édits, mettent la légalité du côté protestant. Il encourage alors la résistance armée, et il la veut prompte et énergique. Quant au succès final, il n'en doute pas. « Si notre ancre est fichée au ciel, écrit-il à la reine de Navarre, nous arriverons à bon port. »
Il était plus que jamais persuadé que tout dans les affaires humaines, les plus grandes choses comme les plus petites, était l'effet d'une volonté immédiate de Dieu, et que tout aussi, le triomphe des bons comme la confusion des méchants, ne pouvait que tourner à sa gloire. Dès lors, que restait-il à
jVvais pensé que ma réponse les avait ramenés à de sages résolutions. Je sus bientôt, lorsqu'il était trop tard, qu'ayant méconnu mes conseils, ils donnaient suite à leur projet primitif. Il est parti d'ici, malgré mes représentations, environ soixante compagnons, qui paraissaient pour ainsi dire fascinés. Ils allèguent qu'ils n'ont point pris les armes à la légère, puisqu'ils ont obtenu l'autorisation d'un prince, frère du premier prince du sang, présentement éloigné de la cour {le prince de Condé). On s'était d'abord proposé de faire présenter par ce prince notre Confession récemment adoptée, et si les Guises lui faisaient violence, d'accourir en nombre pour lui prêter main-forte. Mais ce projet même ne me souriait qu'autant qu'on eût pris toutes les précautions pour éviter l'effusion du sang. Je leur disais que de la goutte qu ils allaient verser découleraient des fleuves qui inonderaient la France. » — Voir aussi une lettre à Coligny, du 16 avril 1561.
CALVIN
l'homme, sinon de le servir avec constance et de tout recevoir de sa main comme un bienfait ? Calvin, depuis quelques années, sentait approcher sa fin, et il en parlait avec la même sérénité que s'il s'était agi d'un événement étranger. Sa personne maigre et débile s'exténuait et s'épuisait sous le poids d'un travail qui aurait abattu une constitution robuste. Ses biographes, à commencer par Théodore de Bèze, nous donnent le détail des maladies dont il souffrait; il en résulte qu'aucune partie de son corps n'était indemne. Mais l'œil clair et vif montrait que ce qui vivait au dedans restait sain. « Je suis en tout contraire aux autres malades, dit-il dans sa dernière conférence avec ses collègues; car, quand ils s'approchent de la mort, leurs sens s'évanouissent et s'égarent. De moi, vrai est que je suis bien hébété; mais il me semble que Dieu veuille retirer tous mes esprits dedans moi et les renfermer, et pense bien que j'aurai bien de la peine et qu'il me coûtera à mourir, et je pourrai perdre le parler que j'aurai encore bon sens. » Il se faisait encore porter au temple pour prêcher, « continuant, dit Théodore de Bèze, à faire le plus qu'il pouvait de sa charge en public, et traînant toujours son pauvre corps, jusqu'au commencement de février 1564 ». Le 25 avril, il disposa par testament de sa fortune, qui se montait à 225 écus, léguant dix écus au collège, dix à la Bourse des pauvres étrangers, et le reste à ses neveux et nièces. Sa dernière lettre, du 2 mai, est adressée à Farel : « Bien vous soit, très bon et très cher frère; et puisqu'il plaît à Dieu que vous demeuriez après moi, vivez, vous souvenant de
LE TRIOMPHE DE LA THEOCRATIE
notre union, de laquelle le fruit nous attend au ciel, comme elle a été proOtable à l'Eglise de Dieu Je ne veux point que vous vous travailliez pour moi. Je respire à fort grand'peine et attends d'heure en heure que l'haleine me faille. C'est assez que je vis et meurs à Christ, qui est gain pour les siens en la vie et en la mort. Je vous recommande à Dieu, avec les frères de par là^ » Le 27, à huit heures du soir, contre son attente, il s'éteignit sans douleur, « ayant pu parler intelligiblement jusqu'à la fin, en plein sens ot jugement, paraissant plutôt endormi que mort; il fut porté, à la manière accoutumée, comme aussi il l'avait ordonné, au cimetière commun appelé Plainpalais, sans pompe, ni appareil quelconque ». Une pierre carrée d'une vingtaine de centimètres de haut, qui ressemble à une borne, et qui porte pour toute inscription les initiales J. C, a été mise longtemps après, on ne sait plus à quelle époque, à l'endroit où l'on croit que son corps a été déposé.
1. La lettre est en latin; la traduction est de Théodore de Bèze.
CALVIN HUMANISTE