CALVIN HUMANISTE, ORATEUR ET ÉCRIVAIN
Calvin aurait pu être, s'il I avait voulu, ou s41 avait persisté dans ses premières études, un des grands humanistes de son siècle; il semble même que tel ait été le rêve de sa jeunesse. Son Comment taire sur le Traité de la clémence de Séncque, où Ton a cru voir un appel indirect à la tolérance, un moyen détourné pour agir sur l'esprit de François I", est une pure œuvre d'humaniste, où l'antiquité est toujours expliquée par elle-même, et qui témoigne seulement, si l'on ne veut y chercher que ce qui s'y trouve, d'un commerce assidu, déjà sûr et familier, avec les auteurs latins et grecs, poètes, historiens et philosophes. Ce qui lui resta de ce premier contact avec l'antiquité païenne, c'est la pratique facile et courante de la langue latine et le goût de la bonne latinité.
Dans les écoles de ce temps, on parlait ou un latin barbare ou un français mal dégrossi, ou un mélange
prétentieux de l'un et de l'autre, dont Rabelais a donné le modèle dans le discours de Janotus demandant au nom des Parisiens la restitution des cloches de Notre-Dame. Quant à ceux qui voulaient parler correctement la langue maternelle, ils affectaient de ne se servir que de mot latins francisés, ou, comme dit Olivétan, « de termes sauvages emmasqués et non accoutumés, lesauels sont écorchés du latin ». Calvin écrit tour à tour et avec une égale facilité en latin et en français, en latin quand il s'adresse aux savants et aux théologiens, en français quand il veut être lu de tout le monde. Mais il tient les deux langues rigoureusement séparées; il ne leur permet pas d'empiéter l'une sur l'autre. Sa première Institution chrétienne^ ses ouvrages de polémique, la plus grande partie de sa correspondance, sont écrits en latin. Quelquefois il se traduit lui-même, ou il se fait traduire par un de ses secrétaires ou de ses amis. Dans son style latin, comme la plupart de ses contemporains, il prend surtout Cicéron pour modèle. La phrase latine de Calvin est la période cicéronienne, d'un équilibre moins calculé, un peu alourdie dans la construction, et plus serrée dans l'assemblage des mots. Mais quoi qu'il écrive, et même quelque ouvrage qu'il lise, indépendamment du contenu moral et religieux qui reste toujours pour lui la chose principale, il regarde à l'expression et au bien dire. Dans une lettre à Farel (du l*''* septembre 1549), à propos de saint Augustin, il dit : « Tu sais quel respect je porte à Augustin, et cependant je ne puis dissimuler que sa prolixité me déplaît : d'autre part ma brièveté est peut-être trop concise. » Et, dans
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sa Défense de la foi orthodoxe^ voulant montrer que l'éloquence n'est pas interdite au prédicateur : « Jésus-Christ, dit-il, ayant pris des pécheurs pour les prémices de ses apôtres, a depuis choisi d'autres ministres, lesquels n'étaient pas aussi rudes et idiots que les premiers [elegantiori doctrina tinctos, selon la rédaction latine).... Regardons au style d'Isaïe, lequel non seulement est pur et élégant, mais est orné de grand artifice, en quoi on voit bien que l'éloquence peut bien servir à la foi. Et, de fait, Jésus-Christ n'a pas moins appelé les philosophes (magos) par la clarté de l'étoile qu'il y avait attiré les bergers par la voix de l'ange*. »
Encore faut-il que l'orateur chrétien ne se borne pas à chatouiller l'oreille par un vain cliquetis de mots [tlnnitu), mais qu'il se rappelle toujours au nom de qui il parle. « L'Esprit de Dieu a aussi son éloquence, mais laquelle a plutôt un lustre naturel, propre à elle, ou encore, pour mieux dire, intérieur, qu'ornements empruntés ou parure prise d'ailleurs — L'éloquence qui convient à l'Esprit de Dieu, c'est celle qui n'est point enflée d'ostentation et ne se perd point en l'air par vaines bouffées, mais est solide et pleine d'efficace, et a plus de sincérité que d'élégance^. » En somme, la sincérité est la première qualité du style, celle qui résume toutes les autres; une sincérité émue et qui veut se com-
1. Œuvres, t. VIII, p. 469. — Traduction française : Déclaration pour jnaintenir la ivraie foi de la Trinité, Genève, 1554.
2. Commentarius in epistolam priorem ad Corinthios : Œuvres, t. XLIX, p. 322. — Traduction française : Commentaires sur toutes les ÉjJitres de Vapôtrc saint Paul, Genève, 1561.
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muniquer, une conviction qui déborde et qui agit, est la source de la véritable éloquence.
Sur l'ensemble des arts, Calvin a les idées d'un théologien qui se souvient d'avoir été un humaniste et qui n'a pas tout à fait cessé de l'être. Les arts sont un don de Dieu, une grâce qu'il nous a faite, à l'exclusion de toutes les autres créatures. Ils servent à l'entretien et à l'agrément de la vie ; ils ne sont blâmables que s'ils nous détournent de la voie du salut. Les arts plastiques, en particulier, mentent à leur destination quand ils veulent montrer aux yeux ce qui est invisible, la beauté divine; ils rabaissent alors l'objet qu'ils prétendent exalter, et deviennent un instrument d'idôlatrie.
Je ne suis pas tant scrupuleux, de juger qu'on ne doive endurer ne souffrir nulles images ; mais d'autant que l'art de peindre et tailler sont dons de Dieu, je requiers que l'usage en soit gardé pur et légitime, afin que ce que Dieu a donné aux hommes pour sa gloire et pour leur bien ne soit point perverti et poilu par abus désordonné, et non seulement cela, mais aussi tourné en notre ruine. Je n'estime pas qu'il soit licite de représenter Dieu sous forme visible, pource qu'il a défendu de ce faire, et aussi pource que sa gloire est d'autant défigurée et sa vérité falsifiée.... S'il n'est point licite de figurer Dieu par effigie corporelle, tant moins sera-il permis d'adorer une image pour Dieu, ou d'adorer Dieu en icelle. Il reste donc qu'on ne peigne et qu'on ne taille sinon les choses qu'on voit à l'œil.
En fin de compte, qu'est-ce que les arts plastiques auront à reproduire, s'ils ne veulent sortir de leurs limites? Les faits et gestes, les figures et les formes [Jnstoriœ ac res gestœ , imagines ac formx corpo-
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rum]. C'est le programme de la peinture hollandaise*.
Le premier des arts est la musique, l'art religieux par excellence. La musique n'a pas besoin, comme la peinture et la sculpture, d'une matière qui lui serve de support; elle va droit à l'âme, qu'elle émeut et transporte, et qu'elle élève jusqu'à Dieu. Son effet est doublé quand elle accompagne la voix humaine. On sait quelle importance Calvin donne à la musique et au chant dans le culte, et avec quel soin il y préparait les enfants des écoles. Mais il veut que les paroles chantées soient en langage commun et intelligible, afin que le cœur puisse s'y associer. « Une linotte, un rossignol, un papegai, chanteront bien, mais ce sera sans entendre. Or le propre de l'homme est de chanter sachant (ce) qu'il dit : après l'intelligence doit suivre le cœur et l'affection. » Calvin assimile le chant à la prière; c'est une prière plus émue et plus efficace.
Quant est des prières publiques, il y en a deux espèces : les unes se font par simples paroles, les autres avec chant.... Et à la vérité, nous connaissons par expérience que le chant a grand force et vigueur d'émouvoir et enflamber le cœur des hommes, pour invoquer et louer Dieu d'un zèle plus véhément et ardent. Il y a toujours à regarder que le chant ne soit pas léger et volage, mais ait poids et majesté, comme dit saint Augustin, et ainsi il y ait grande différence entre la musique qu'on fait pour réjouir les hommes à table et en leur maison, et entre les psaumes qui se chantent en l'église, en la présence de Dieu et de ses anges.... Quand nous chan-
1. Institution chrétienne^ éd. de 1560 (Œuvres, t., III); éd. latine de 1559 (Œuvres, t. II); liv. V\ chap, xi, § 12.
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tons un psaume, nous sommes certains que Dieu nous met en la bouche les paroles, comme si lui-même chantait en nous pour exalter sa gloire*.
Le chant et la prière constituent, avec la prédication, les éléments principaux du culte. Le chant et la prière, c'est l'élévation à Dieti; la prédication, c'est l'instruction dans sa parole. Calvin a prononcé plus de deux mille sermons. Il en a publié quatre, en 1552, chez Robert Etienne, qui venait d'arriver à Genève. Les autres ont été recueillis par ses secrétaires; on en faisait des copies, qui étaient distribuées aux Églises. Comme l'orateur avait l'haleine courte, il parlait lentement, et son discours était facile à suivre. Ordinairement il improvisait; il prenait un texte biblique, l'expliquait, le rapprochait d'autres textes semblables que sa mémoire lui fournissait en abondance, et en tirait les conclusions morales. Ses sermons sont enchaînés, ils ne sont pas composés ; la division en plusieurs points fixés d'avance et régulièrement déduits lui est antipathique. Ici encore, la sincérité, c'est-à-dire l'abandon naturel à l'inspiration du moment, est son unique loi. Il raisonne beaucoup, ne perd jamais complètement de vue ses préoccupations dogmatiques, mais aussi ne se refuse pas un mouvement oratoire, surtout une invective contre l'incrédulité ou les mauvaises mœurs, quand la suite du sujet les amène.
La ville de Genève, admirable par le courage de ses habitants, n'était pourtant pas devenue une cité
1. Épi Ire au lecteur, en tête de la Forme des prières et chants ecclésiastiques (Œuvres, t. VI, p. 1G7-17I).
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sainte par le seul fait de sa rupture avec Rome. Tous les étrangers à qui elle ouvrait ses portes n'étaient pas poussés par l'unique besoin de glorifier le Seigneur. Il y avait parmi eux des aventuriers de toute sorte, des marchands qui, sous ombre de religion, faisaient fort bien leurs affaires, des intrigants qui s'entendaient à puiser dans la bourse de leurs hôtes, ou des misérables qui demandaient seulement un morceau de pain : il fallut bientôt établir pour eux une police spéciale. Et quant aux Genevois eux-mêmes, bon nombre de ceux qui avaient signé la profession de foi gardaient au fond de l'âme un vieux résidu de dévotion papiste. Dans un sermon sur l'Idolâtrie, Calvin passe en revue, avec une grande profondeur d'observation, tous ces faux chrétiens ou demi-chrétiens. Il y a d'abord « les moyenneurs », ceux qui nagent entre deux eaux, « qui viennent au temple afin qu'on sache qu'ils y ont été, et se réservent les vêpres pour leur part » ; les « délicats », ceux qui servent Dieu dans leur cœur, mais s'abstiennent de l'adorer en public; les timides, qui réservent leur croyance, ou s'avancent à demi, par crainte de l'opinion, ceux qu'il appelle ailleurs les Nicodémites, en souvenir de ce disciple honteux qui venait de nuit s'entretenir avec Jésus; ensuite les mondains, qui voudraient bien suivre l'Évangile sans être dérangés dans leurs aises; les « enquêteurs », qui trouvent objection à tout, « qui, après avoir ouï un sermon où ils sont exhortés à s'accoutrer modestement, voudraient bien que le prêcheur leur taillât leurs chausses et leur cousît leurs souliers » ; enfin les moqueurs, les « docteur» de
chambre et de table », qui se confient en leur propre sagesse, et « refusent d'ouïr comme leur maître Celui qu'un jour ils sentiront comme leur juge * ». On reprochait à Calvin de favoriser les étrangers, de s'appuyer sur eux, de s'en faire une garde du corps. Il tient d'autant plus à ne pas les ménager. Dans un autre sermon, où il montre « combien les fidèles doivent priser d'être en l'Église de Dieu », il s'adresse spécialement à ces enfants adoplifs, qui sont ce qu'étaient les gentils dans l'Église primitive.
Si ceux qui sont errants par les déserts de la papauté ne seront point épargnés quand ils n'auront cheminé droit, je vous prie, que sera-ce de nous qui sommes nourris comme en la maison, sous les yeux de notre Père céleste? Les uns ont abandonné le pays de leur naissance pour se ranger ici en une Église chrétienne; les autres ont eu plus de privilège, que Dieu les est venu visiter en leur nid. Maintenant, si ceux qui sont natifs du lieu ne reconnaissent un tel bien pour se dédier du tout à Dieu, lequel s'est ainsi approché d'eux, une telle ingratitude demeurera-elle impunie?... Quant à ceux qui sont venus de loin, qu'ils avisent de se gouverner saintement comme en la maison de Dieu. Ils pouvaient bien vivre ailleurs en débauches, et ne fallait point qu'ils bougeassent de la papauté pour mener un train dissolu. Et de fait, il y en a aucuns auxquels il vaudrait mieux s'être rompu le col que d'avoir jamais mis le pied en cette Église pour s'y porter si mal 2.
Que surtout on n'accuse pas le prédicateur de sévérité! Jamais il n'a exigé de ses ouailles ce que les anciens prophètes exigeaient du peuple d'Israël; et il le prouve par de nombreux exemples.
L'usage immodéré des rapprochements et des citations bibliques nous gêne aujourd'hui dans la