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qu'on ne le tenait pour écolier, mais comme lun des docteurs ordinaires ». Il fut élu procureur de l'une des dix nations dont se composait la faculté. Ce fut aussi à Orléans que Calvin noua quelques-unes de ces amitiés de jeunesse qui durent parce qu'elles sont nées d'un pur mouvement du cœur et qu'il ne s'y mêle aucune pensée intéressée. Il eut pour condisciple un Orléanais, François Daniel, avec lequel il resta en correspondance, et qui lui confia plus tard l'éducation de son fils. La maison Daniel, où il aimait à revenir dans la suite, remplaça quelque temps pour lui la maison paternelle. D'autres amitiés, dont il reste moins de traces, mais dont le souvenir reparaît çà et là dans une lettre, dans une dédicace ou dans une préface, montrent du moins que l'étudiant d'Orléans et de Bourges n'était pas le personnage solitaire et sombre qu'on se représente d'ordinaire : c'est là un côté de la légende calvinienne auquel il faut décidément renoncer, comme à plusieurs autres.
La faculté d'Orléans avait huit docteurs, cinq pour le droit canon et trois pour le droit civil. L'un d'eux était Pierre de l'Étoile, le grand-père du chroniqueur qui nous a laissé le journal des règnes de Henri III et de Henri IV. Pierre de l'Étoile devint plus tard conseiller au Parlement de Paris- il demeura fidèle à l'Eglise romaine, et approuva même les poursuites contre l'hérésie. A l'époque où Calvin fut son élève, il passait pour « le prince du droit » : c'est le titre que Calvin lui donne. C'était, au fond, un des derniers représentants de la scolastique juridique; son exposition était claire
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et précise, mais se bornait à une explication matérielle des textes, visant plutôt à les analyser en détail qu'à les coordonner dans l'ensemble.
Les universités d'Orléans et de Bourges étaient si rapprochées, que les étudiants passaient facilement de Tune à l'autre. Au mois d'avril 1529, l'Italien André Alciat commença son enseignement à Bourges, et Calvin alla aussitôt l'eutendre. Alciat a été appelé le fondateur de l'école historique en jurisprudence. C'était un humaniste, en même temps qu'un jurisconsulte, disposant de tout le savoir classique. Mais à peine eut-il débité ses premières leçons que les étudiants s'entendirent pour faire le vide autour de sa chaire et lui demandèrent, comme condition de leur assiduité, de leur donner « plus de matière et moins de développements », et même de s'exprimer dans un langage moins barbare*. Alciat céda de bonne grâce à leurs exigences; puis il publia, sous un pseudonyme, sa propre apologie, qui était en même temps une attaque contre Pierre de l'Étoile. Un ami de Calvin, Nicolas Duchemin, répliqua par une Aniapologle, qui fut imprimée en 1531, avec une lettre de Calvin en guise de préface. Du reste, les étudiants de Bourges avaient d'autres griefs contre Alciat. On le dépeint comme un homme de haute taille et d'un bel embonpoint, grand mangeur et avide d'argent; il se faisait payer cher les
1. C'est du moins ce qu'Alciat raconte lui-même dans une préface, non sans ironie, et sans doute pour justifier la nouvelle méthode qu'il inaugura. — Voir Henri Lecoultre, Une grèi^e d'étudiants au xvi« siècle (Mélanges, Lausanne).
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, droits d*examen, et il quitta Bourges en 1533, pour un poste plus lucratif qu'on lui offrait à Pavie.
Calvin, bien qu'il ne soit resté qu'un an à Bourges, y a laissé une légende. Cela prouve qu'il commençait à attirer l'attention, soit par ses relations personnelles et par ce qu'il y avait de communicatif dans sa nature, soit par la considération que lui donnaient la maturité de son esprit et l'étendue de son savoir. On montre encore la « chaire de Calvin » dans l'ancien couvent des Augustins, transformé en fabrique de vinaigre; elle faisait partie du réfectoire. Calvin était-il quelquefois appelé, comme c'était l'usage, à faire la lecture aux moines pendant le repas? Ou, selon une autre tradition, a-t-il donné des leçons de rhétorique aux étudiants qui étaient logés dans le couvent? Il paraît certain qu'il prêchait. Théodore de Bèze nous apprend que le seigneur de Lignières, qui avait son manoir aux environs, se plaisait à l'entendre; « il lui semblait que M. Jean Calvin prêchait mieux que les moines et qu'il allait rondement en besogne; car ledit seigneur, n'étant pas de son naturel des plus superstitieux, s'apercevait bien que les moines qui venaient chacun an prêcher là contrefaisaient les marmiteux pour acquérir réputation et pour le gain ». Il ne faudrait pas inférer de là que Calvin se soit posé dès lors en protestant, encore moins en réformateur. Rien ne lui faisait prévoir le rôle qu'il jouerait un jour. Il y a des hommes qui, dès le début de leur carrière, voient clairement devant eux le but vers lequel ils marchent et auquel tendent tous leurs efforts; d'autres sont menés par un concours de circons-
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tances auxquelles parfois ils essayent vainement de se soustraire : Calvin fut du nombre de ces derniers. II prêchait seulement avec plus de liberté qu'il n'aurait pu le faire ailleurs. Depuis que le duché de Berry avait été donné par François l^^ à sa sœur Marguerite d'Angoulême, Bourges était devenu un lieu d'asile pour les savants que la Sorbonne et le Parlement surveillaient de trop près. Marguerite y avait envoyé, en 1523, son confesseur Michel d'Arande, pour prêcher le Carême dans la cathédrale de Saint-Etienne; le chapitre et l'archevêque voulurent fermer la bouche au prédicateur, mais Marguerite leur fît dire « que nul ne devait craindre d'ouïr la parole de Dieu ». Même parmi les moines on entendait exprimer des opinions qui passaient pour hétérodoxes. Les étudiants allemands, qui étaient nombreux à l'université, y apportaient les idées de Lulher. Enfin un savant, Melchior Wolmar, luthérien déclaré, protégé par Marguerite, tenait une pension qu'on aurait pu appeler un collège s'il n'avait fait lui-même tous les frais de l'enseignement qui s'y donnait. Wolmar était originaire de Rollweii sur le Neckar; il était venu apprendre le grec à Paris, y avait même enseigné avec succès, avait été élu procureur de la nation germanique, puis s'était réfugié à Bourges pour éviter la persécution. Rappelé par le duc de Wurtemberg en 1535, il enseigna encore vingt ans à Tubingue. D'après une tradition qui a été recueillie par Théodore de Bèze, lui et sa femme moururent le même jour, « Dieu voulant que ceux qu'une sainte amitié avait tenus conjoints pendant vingt-sept ans entiers fussent enclos en un
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même tombeau ». Calvin dédia à Wolmar, en 1546, son Commentaire sur la seconde Epitre aux Corin" tliiens. La correspondance qui s'établit entre eux fut toujours empreinte de la même cordialité, quoique les rôles changeassent peu à peu, Wolmar ayant bientôt reconnu un maître dans celui qui continuait de se dire son élève.
Melchior Wolmar apprit à Calvin le grec, comme Mathurin Cordier lui avait appris le latin. C'étaient deux pédagogues du même genre, pour qui un enseignement théorique dans une spécialité quelconque n'allait pas sans une direction générale. Le texte expliqué n'était qu'un point de départ, une occasion, un exemple. L'essentiel, c'était l'action personnelle, directe et permanente, chaude et communicative, qui faisait passer l'âme du maître dans l'âme de l'élève. Calvin disait, dans sa dédicace à Wolmar : « Tu n'aurais pas refusé de continuer à me tendre la main, si la mort de mon père ne m'eût rappelé presque au début. » Ce fut au mois de mai 1531; Gérard Cauvin mourut le 26 de ce mois, et quelques semaines après nous retrouvons Calvin à Paris.
C'était l'époque où François P'^ venait d'instituer ses lecteurs royaux, d'abord disséminés dans les établissements scolaires du quartier latin, et qui formèrent plus tard ce qu'on appela le Collège royal et enfin le Collège de France, Les lecteurs étaient mal vus de la Sorbonne. Leur enseignement n'avait rien de doctrinal, même quand ils lisaient l'Ancien ou le Nouveau Testament; mais une explication simple et impartiale des textes pouvait compromettre dans bien des cas le sens mystique que l'Eglise leur attri-
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buait et dont elle se prétendait la gardienne exclusive. Le doyen Béda ne demandait-il pas, en 1533, que « si l'on permettait auxdits lisants en grec et hébreu de continuer leurs leçons en la sainte Écriture, défenses leur fussent faites de déroger à la translation dont use l'Église » ? Calvin poursuivit ses études grecques avec Danès; il apprit l'hébreu avec Vatable. Il fut probablement en relations intimes avec Budé, puisque la veuve de Budé vint plus tard s'établir à Genève avec cinq de ses enfants. Ce fut à Paris et sous l'influence de l'humanisme nouveau que Calvin termina et publia son premier ouvrage, un Commentaire sur le Traité de la clémence de Sénèque. La préface est datée du 4 avril 1532; l'auteur avait vingt-trois ans moins trois mois. Y avait-il dans le choix du sujet une protestation indirecte contre la persécution religieuse qui commençait à sévir en France, ou un appel déguisé à la magnanimité du roi? Des historiens l'ont pensé. Il faut avouer cependant que si les développements du commentateur devaient s'appliquer aux événements du jour, cette application est bien dissimulée : or Calvin n'avait pas l'habitude de parler à mots couverts. Peut-être son commentaire avait-il été surtout provoqué par l'édition des œuvres de Sénèque qu'Erasme venait de publier en 1529. La plupart de ses remarques ont un caractère littéraire; elles témoignent d'un goût exercé et d'une grande connaissance des littératures classiques. C'était un début qui promettait une brillante carrière d'humaniste.
Mais l'humanisme pur ne le retint pas longtemps. Il avait embrassé le droit par obéissance filiale :
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la mort de son père lui rendit sa liberté. Désormais la théologie l'absorbera tout entier; mais il la voudra complète et efficace, non plus comme une dialectique abstraite, mais comme une discipline morale, une règle de vie. Il alla prendre son grade de docteur à Orléans, où il avait commencé ses études; puis il revint à Paris. Le !«' novembre 1533, son ami le recteur Nicolas Cop eut à prononcer le discours d'usage devant l'université assemblée dans l'église des Mathurins. Il prit pour sujet la philosophie chrétienne ; il montra qu'elle avait sa source dans TEvangile, et son achèvement dans la foi, dans l'abandon de l'âme pécheresse à la miséricorde divine; que le salut était un don gratuit et non la récompense de nos prétendues bonnes œuvres. Et sur cette base il recommandait lunion de tous les chrétiens. « Heureux, disait-il à la fin, heureux ceux qui concilient les âmes dans la paix et qui enlèvent les dissensions de l'Église ! Plus heureux ceux qui souffrent la persécution pour la justice! » C'était un manifeste du protestantisme. Tout le monde l'attribua à Calvin, et il est prouvé aujourd'hui que le discours était réellement de lui. Cop, sur la dénonciation de deux cordeliers, fut cité devant le Parlement; il n'attendit pas le résultat de l'enquête et s'enfuit à Bâle. Calvin, craignant pour lui-même, se réfugia quelque temps à Noyon, puis revint à Paris, après que la reine Marguerite eut arrêté toutes les poursuites*.
1. D'après une des nombreuses légendes qu'on a fait courir sur Calvin il se serait échappé par une fenêtre, au moyen des draps de son lit noués ensemble en guise de corde
A partir de ce moment. Tunique pensée de Calvin est la préparation du grand ouvrage qu'il méditait, une exposition complète et systématique de la doctrine chrétienne, telle qu'il la trouvait dans les écrits du Nouveau Testament; et c'est peut-être là qu'il faut chercher la clef des voyages, en apparence incohérents, qui remplissent les deux dernières années de son séjour en France. La tranquillité de Paris dépendait de l'humeur changeante de François P"", tiraillé entre deux influences contraires, celle de sa sœur Marguerite qui conseillait la clémence, et celle de sa mère Louise de Savoie qui le poussait à la tyrannie. Vers la fin de l'année 1533, Calvin se rend à Angoulême, auprès de son ami, Louis du Tillet, chanoine de la cathédrale et curé de Claix; il trouve là une bibliothèque, une société d'ecclésiatiques éclairés, et surtout une retraite ignorée. Il apprend le grec à Du Tillet, en échange de l'hospitalité qu'il reçoit, et il écrit pour lui des formulaires de sermons, que les curés récitent au prône, dit Théodore de Bèze, pour faire goûter au peuple la vraie doctrine du salut. Au mois de mars 1534, il écrit à Duchemin : « La seule chose qui puisse t'intéresser pour le moment, c'est que je me porte bien et que, dans la mesure de ma paresse que tu connais, j'avance dans mes études. Et certes la bonté de mon protecteur — bonté si grande qu'elle s'adresse encore plutôt aux lettres qu'à ma personne — exciterait la mollesse de l'homme le plus inerte. Je m'estimerais très heureux s'il m'était permis de passer ce temps d'exil ou de retraite dans un tel repos. Mais le Seigneur fera ce qu'il voudra; sa
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Providence verra ce qui vaut le mieux. J*ai appris par expérience qu'il ne nous est pas permis de prévoir un long avenir. Tandis que je me promettais d'être tranquille, le danger que je ne craignais pas était devant ma porte; et quand je m'attendais, au contraire, à être inquiété, un nid m'était préparé dans la paix *. »
Au mois d'avril, il se rendit à Nérac, pour voir Le Fèvre d'Etaples. Nérac, dans l'Agenois, était une possession des seigneurs d'Albret. Marguerite, après son mariage avec Henri d'Albret, en avait fait un asile pour les savants et les théologiens en butte aux rigueurs du Parlement. C'était un séjour champêtre, dont Marot a vanté les charmes. Marguerite y avait introduit un culte qui se rapprochait beaucoup du protestantisme. On y disait la messe, mais on communiait aussi sous les deux espèces, le prêtre rompant le pain devant l'autel et le distribuant aux fidèles, après en avoir pris lui-même. Il est douteux que Calvin ait vu Marguerite, qui était plors probablement en Normandie; mais il conféra longuement avec Le Fèvre, et « le bon vieillard, dit Théodore de Bèze, vit le jeune homme avec plaisir, augurant qu'il servirait un jour à l'établissement du royaume des cieux en France ».
Calvin allait avoir vingt-cinq ans, l'âge canonique : il devait ou recevoir la prêtrise, ou renoncer à ses bénéfices. Son parti était sans doute pris depuis longtemps. Le 4 mai 1534, à Noyon, il résigna sa cure de Pont-l'Evêque et sa part à une chapelle de la cathédrale. Ensuite il retourna à Angoulêmc. Les