‹ Calvin: sa vie, son œuvre et ses écritsChapitre 21 sur 92 · LIVRE DKUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DKUXIÈME

prière, et on pourrait citer bien des endroits pour montrer à quelle hauteur il ]a place. Nulle part son christianisme n'est plus spirituel et plus vivant que dans ce qu'il enseigne sur Fhomme allant à Dieu dans tous ses besoins de corps et d'àme.

La quatrième partie traite de la Bible, du saint ministère et des sacrements. La fin est un peu froide; il s'agit de «l'ordre et police» à observer dans l'administration de la Cène. Mais, dans la question même de la Cène et de ce qu'elle est pour le fidèle, l'auteur n'a rien oublié ni rien omis.

Tandis que la génération nouvelle se formait, dans l'école, à cette conception féconde du christianisme évangélique, l'ancienne se divisait toujours plus profondément en amis et en ennemis de l'Évangile. Le 10 novembre n'avait pas tenu ses promesses ; s'il avait raffermi des faibles et rallié des incertains, il avait irrité les violents. Le Grand-Coûseil, disaient ceux-ci, avait outrepassé ses droits en votant un code nouveau ; le Conseil- Général * aurait dû être convoqué. C'était vrai ; mais il est douteux qu'une votation plus régulière

I Composé de tous les citoyens.

les eût trouvés plus soumis. Forcés d'obéir, ils épiaient toute occasion de troubles, et se préparaient à en user pour secouer le joug ^

Ce fut donc avec joie qu'ils accueillirent, en février 4867, deux de ces anabaptistes avec lesquels Calvin, dans son épître au roi de France, avait repoussé si hautement toute solidarité. André Benoit et Hermann de Liège valaient mieux, à ce qu'il paraît, que beaucoup de leurs confrères ; mais ils n'en professaient pas moins ces doctrines qu'on avait vues se traduire par les plus affreux désordres. D'ailleurs, les plus pieux avaient été souvent les plus dangereux. Fervents chrétiens en certaines choses, leur spiritualisme illuminé s'associait, on ne sait comment, au plus grossier matérialisme, au culte de la force, au mépris de toutes les lois morales et sociales. Voilà ce que représentaient les deux hommes qui venaient s'implanter au sein de Genève à peine sortie du chaos, et défier ceux qui l'en avaient tirée.

Ils demandaient, en effet, une conférence avec les réformateurs, une dtspu^^y comme on disait. Le Conseil refusa d'abord ; il craignait que cette dispute ne servît qu'à montrer combien ces hommes avaient d'amis. Calvin demanda qu'on acceptât; il craignait, avec encore plus de raison, qu'on ne l'accusât d'avoir eu peur, et que cette peur prétendue ne les aidât à recruter des adeptes. La con-

* Nous avons eu de grandes obligations, dans le tableau de ces luttes, à Y Histoire de VÉglise de Genève, par H. Gaberel.

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férence eut donc lieu, mais devant le Conseil seulement. Elle dura deux jours. On discuta successivement sur le baptême, l'excommunication, la nature de Tâme, que les anabaptistes faisaient matérielle. Calvin releva surtout ce dernier point; . ses arguments, belle démonstration de la spiritualité et de Vimmortalité de Tàme, ont été repris et développés par lui dans sa Briève instruction pour armer tout fidèle contre les erreurs des anabaptistes (1544). Le Conseil futbeureux de la victoire de Calvin, et les deux hommes, le 19 mars, fu* rent chassés de la ville; mais les Libertins — c'est le nom que l'on commençait à donner aux ennemis du nouvel ordre de choses — ne se tinrent point pour battus. Ils annonçaient ouvertement l'intention d'en finir bientôt avec les réformateurs et leurs lois.

Farel et Calvin, de leur côté, ne cédaient rien. Ils avaient acquis un auxiliaire, Corault, jadis moine, prédicateur ensuite de la reine de Navarre, vieux, aveugle, mais plein de verve. Il les soute* nait de son courage et les aidait de son éloquence, inculte, mais puissante. Beaucoup de gens prétendant ne pas se considérer comme liés par la confession de foi, les pasteurs demandèrent qu'on l'imprimât, qu'on l'envoyât à tous les citoyens, et qu'on fit demander à chacun, par le dizenier du quartier, s'il entendait, oui ou non, se soumettre. Ainsi fut fait; mais cette mesure rencontra un genre d'opposition auquel on n'avait pas songé :

plusieurs des mécontents refusèrent de dire ni oui ni non. Selon nos idées modernes, ils étaient dans leur droit ; selon les idées du temps, c'était une révolte, et, d'ailleurs, avec ce que nous savons de leurs tendances, il est probable que les motifs sérieux, religieux, qu'on invoquerait aujourd'hui en pareil cas, entraient pour peu de chose dans leur opposition. Évidemment, ce n'était pas la partie dogmatique de la confession de foi, mais la partie morale, qui excitait leurs répugnances. Volontiers ils auraient signé le dogme, sinon comme expression de leur foi, du moins comme confirmation et monument de leur rupture avec le catholicisme; mais, les conséquences chrétiennes, ils n'en voulaient à aucun prix. CTest ce que leur disait Corault, avec une crudité qui le leur rendit bientôt plus odieux encore que ses collègues.

La majorité appartenait cependant encore aux pasteurs et à leurs amis ; mais la minorité était de celles qui ne se soumettent pas et finissent toujours par triompher, au moins pour un temps. Le Conseil, ayant réussi à en détacher quelques citoyens, crut pouvoir décider que ceux qui ne se soumettraient pas seraient bannis ; mais cette mesure ne reçut pas même un commencement d'exécution, et les opposants commencèrent à s'organiser ouvertement en vue des élections prochaines, qui allaient avoir lieu en février. On entendait, jusque par les rues, des orateurs déclamant contre les ministres^

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contre leur despotisme intolérable, et, à un certain point de vue, ces orateurs étaient dans le yrai. Genève avait eu, sous les évêques, beaucoup plus de liberfé^ dans le sens cher aux amis du plaisir et du désordre , et les Libertins avaient beau jeu à faire vibrer cette .corde-là. c< Que restait-il des vieilles franchises de la ville ? On ne les avait donc conservées, malgré le duc, malgré Tévèque, que pour se laisser imposer, au nom de la religion, des lois auxquelles l'évêque n'avait jamais songé, et que le duc n'aurait pas appuyées? » On n'oubliait qu'une chose : c'jest que ces lois et l'observation de ces lois étaient désormais la meilleure ou plutôt Tunique sauvegarde et contre l'évêque, et contre le duc. Devant ce redoublement de haines que Genève venait d'exciter contre elle en rompant avec son passé religieux, il lui fallait, comme les événements allaient le montrer bientôt, d'autres remparts qu'un patriotisme tout humain. La liberté comme on prétendait l'entendre n'eût fait que préparer la ruine de l'indépendance politique, et Rome eût bientôt ressaisi sa proie, redescendue dans les basses régions de l'ignorance et de l'immoralité. Une Genève pleinement et sincèrement nouvelle pouvait seule être à la hauteur de sa nouvelle tâche et de ses nouveaux périls.

Le gouvemement,était donc réduit à l'impuissance. Les Libertins avaient des représentants dans son sein ; ils entravaient, par eux, toute sérieuse recherche des moyens propres à ramener l'ordre ;

et d'ailleurs, ces moyens trouvés, comment les employer? Les pasteurs demandèrent Texcommunication de quelques hommes notoirement immoraux ou impies. Ils n'espéraient probablement pas que cette sentence eût grand effet ; ils la demandaient plutôt comme une consécration du principe de l'excommunication, tel que le posait et l'expliqusdt la confession de foi, et comme une protestation solennelle contre le triomphe, désormais certain, de la licence. Le gouvernement n'osa pas ; les Deux-Cents ne voulurent pas. Ce vote, marque à peu près certaine que la majorité avait changé, acheva d'encourager le parti de l'opposition, et, le 3 février 1838, les élections tournèrent dans leur sens. Ils eurent la majorité dans le Conseil, et trois syndics, sur quatre, furent des leurs.

Voilà donc les réformateurs en présence d'un gouvernement hostile, poussé par des gens encore plus hostiles. La possession du pouvoir amena cependant, comme toujours, un certain adoucissement chez les nouveaux élus, qui n'étaient d'ailleurs pas des plus mauvais. Notons bien ce dernier point, élément important dans l'explication des revirements postérieurs. Beaucoup, à cette époque,

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étaient a^ec les Libertins et acceptaient d*eux le pouvoir, qui, au fond, n'étaient pas des leurs ; gens honorables, trompés ou se trompant, mais voulant le bien de la patrie, et disposés à se laisser instruire par les faits. Sans en être encore là, les magistrats de 1538 en furent au moins bientôt à vouloir que leurs administrés, s'ils n'étaient guère chrétiens, fussent au moins gouvernables ; volontiers ils se seraient entendus avec les pasteurs pour peu que ceux-ci eussent consenti à fermer les yeux sur certaines choses. Mais Calvin, outre qu'il n'était pas homme à rien céder de ce qu'il croyait bon et nécessaire, portait ses regards au delà de la dangereuse trêve qu'on lui demandait d'accorder, n voyait Genève aflaiblie, déshonorée ; il comprenait quelle énorme brèche serait faite au principe de l'union entre la réforme morale et la réforme religieuse. Il se refusa donc à tout accommodement. Vainqueur ou vaincu, se disait-il, il sauverait le principe.

Tout donc, dans la cité, était désordre et menace. Les Bernois avaient envoyé des députés chargés d'intervenir à l'amiable ; le Conseil s'empressa de les éconduire en déclarant qu'on avait grossi les choses, et que tout allait s'arranger. Les réformateurs avaient beaucoup espéré de cette démarche ; ils se retrouvèrent seuls. Le Conseil, peu de jours après, les voit entrer dans la salle de ses séances ; ils viennent faire encore une fois le tableau lamentable des désordres qui s'étalent im-

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punément par la ville. Les magistrats sont obligés de promettre qu'ils feront quelque chose. Ils prennent, en effet, un arrêté contre l'ivrognerie, la débauche et les chansons infâmes, et le font crier à son de trompe. Mais ils s'en tiennent là, et rien ne change.

Alors la coupe déborde, et les ministres commencent à parler en chaire, non-seulement contre les désordres, mais contre ces magistrats qui ne veulent ou ne savent rien empêcher. Les pasteurs agissaient-ils sagement, prudemment, chrétiennement? Nous savons que beaucoup de gens diront non, s'appuyant sur cet axiome moderne que l'homme de la rehgion ne doit toucher, en aucun cas, aux hommes du pouvoir. Laissons l'axiome moderne aux gens modernes, et, avant de l'appliquer aux hommes du seizième siècle, qu'on veuille bien se demander ce que Farel et Calvin pouvaient donc faire. Le principe de l'intervention des magistrats en matière morale et religieuse était admis par tout le monde ; les désordres arrivaient d'ailleurs à un point où nul gouvernement honorable, même purement civil, même de nos jours, ne pourrait plus ne pas intervenir. Les magistrats manquaient donc ouvertement, scandaleusement, à leur devoir; et qui a jamais pu prétendre que la chaire chrétienne doive toujours, partout, îisolument, rester muette en pareil cas? D'ailleurs, la position de Farel et de Calvin était tout autre que celle de simples pasteurs desservant une

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Église organisée. Tout était à organiser, à créer, et une tâche aussi exceptionnelle entraînait nécessairement des droits exceptionnels.

Mais leurs adversaires ne raisonnaient point ainsi. Les pasteurs, selon eux, n'étaient que des gens aux gages de TÉtat ; ils avaient à se taire absolument sur tout ce qui regardait l'État. Un arrêté dans ce sens leur est signifié. Corault brave la défense, et on le met en prison. Ses collègues, appuyés par de nombreux amis, réclament énergiquement sa liberté. Il sort de prison, mais on le bannit de la ville, et nous avons déjà vu ce que Calvin disait de lui à l'occasion de sa mort , qui arriva celte même année, en octobre.

Un nouvel embarras était venu précipiter le dénouement. Au point où en étaient les choses, c'était plutôt à désirer qu'à craindre.

Ld Réforme bernoise, moins radicale que celle de Genève, avait maintenu certains usages que Genève n'admettait pas. Genève communiait avec du pain ordinaire ; Berne avec du pain sans levain. Genève avait 6té les fonts baptismaux de ses églises ; Berne les avait conservés. Genève ne reconnaissait que le dimanche ; Berne avait maintenu quelques fêtes. Les Bernois demandèrent donc que, sur ces divers points, on fit comme eux. Farel et Calvin s'y opposant, il n'en fallut pas davantage pour que le vœu des Bernois devînt celui des Libertins. Ils entendaient bien continuer à communier indignement, la bouche pleine encore de leurs

sarcasmes ordinaires; mais ils s'étaient pria tout à coup d'un ardent désir de communier avec du pain sans levain, et ce fut bientôt la grande affaire.

Un synode fut convoqué à Lausanne pour en délibérer. Farel et Calvin s'y rendirent. Mais Lausanne appartenait aux Bernois, et les Bernois excellaient dans l'art d'être les maîtres. Le synode, comme on devait s'y attendre, vota selon leurs vues. Mais les réformateurs en appelèrent au prochain synode de Zurich, où les mêmes points devaient se débattre, et, de retour à Genève, ils demandèrent qu'avant de rien innover on attendit jusqu'à Pentecôte, époque où la décision de Zurich serait connue.

C'était s'engager à s'y soumettre en cas qu'elle fût conforme à celle de Lausanne ; grande concession de la part de Calvin, qui ne comprenait pas qu'après avoir rompu avec le catholicisme, on pût vouloir en garder n'importe quoi. Toujours la logique, et, cette fois, avant de trouver qu'elle avait tort, il nous faudrait peser avec soin les circonstances. Le catholicisme avait tellement régné par les cérémonies, par les formes, qu'on ne pouvait guère en conserver ni surtout en reprendre aucune sans avoir l'air de le ramener plus ou moins, et sans risquer de le ramener tout de bon. Calvin put donc se considérer comme ayant grandement cédé en promettant de se soumettre à la décision de Zurich.^

Mais cette concession ne faisait pas le compte des Libertins ; ils voulaient une résistance ou-

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verte, afin d'avoir occasion de la briser. On approchait de Pâques ; ils demandèrent que la communion de ce jour fût célébrée selon le rite bernois, et le Conseil ordonna qu'il en fût ainsi. Une lettre du gouvernement bernois exhortait le Conseil de Genève à ne pas tolérer la résistance des pasteurs. Cette résistance , en soi , était contraire aux principes que les pasteurs eux-mêmes avaient précédemment posés en faisant voter la confession ; ce qu'une majorité avait fait, une autre majorité avait incontestablement le droit de le modifier. Mais ici s'ouvrait l'autre point de vue que Calvin n'avait jamais séparé de celui-là. Le droit positif n'existait, pour lui, que lié au droit moral ; l'absence du second élément anéantissait le tout. Une majorité chrétienne avait le droit de réglementer l'Église ; une majorité incrédule et vicieuse ne l'avait pas, ne pouvait pas l'avoir. Il y aurait fort à objecter, en fait, contre cette distinction. Qui jugera si une majorité est chrétienne ou non chrétienne? Qui déterminera où commence et où finit la somme de piété, de foi, nécessaire pour qu'une majorité ait moralement le droit de régir l'Église ? Mais ce sont là encore des difiicultés modernes, toujours moindres, d'ailleurs, en pratique qu'en théorie. Pour Calvin, elles n'existaient même pas. Carrément campé dans sa conscience, autant il avait encouragé la majorité de 1537 à se croire en droit de voter une confession chrétienne, autant il était hardi à déclarer à

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la majorité de 1S38 qu'elle n'avait pas le droit de toucher à Tédiflce élevé par l'autre.

Au reste, s'il avait eu des scrupules, les Libertins les lui auraient ôtés par leur conduite aux approches de Pâques. Ce rite bernois dont ils ne se souciaient, au fond, pas plus que de tout autre, ils le réclamaient avec fureur. Des bandes, le soir, couraient les rues, vociférant, hurlant. On s'arrêtait devant la demeure des pasteurs, criant : a Au Rhône ! au Rhône ! » et déchargeant des arquebuses. Mais c'était peu encore. Cette communion de Pâques, qu'on profanait d'avance par des violences ridicules, on tenait à la profaner aussi par un redoublement de scandales, comme pour constater définitivement que la liberté conquise était bien celle du désordre et de l'immoralité. On organise une mascarade parodiant des scènes de l'Évangile; danses, chansons, excès de tout genre» rien ne manque à ces déplorables jours, à ces honteuses nuits. Il est probable que nous serions fort injustes si nous considérions tout le parti comme ayant pris part à ces folies. Beaucoup, peut-être, en gémirent ; mais, les blâmer publiquement, c'eût été se donner l'air de renier la cause, et il n'y eut, en somme, d'autre protestation que le douloureux silence du parti moral et chrétien.

Enfin, le jour arrive, et les cloches semblent sonner l'agonie de Genève chrétienne comme de Genève protestante ; les catholiques , nombreux

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