LIVRE DBUXliME
encore, et qui ne cachaient plus guère leur joie à la vue de tant de maux, songèrent sans doute au moment où ces mêmes cloches recommenceraient à sonner la messe. Farel monte en chaire à S^t- Gervais, et Calvin à Saint-Pierre. Farel aperçoit dans son auditoire les plus fougueux et les plus tarés des Libertins ; on lui faisait Thonneur de le haïr plus que Calvin, sans doute parce qu'il avait rendu, jusque-là,' plus de services, et qu'on lui devait, en grande partie, la liberté dont on usait si mal. Il ne parla, d'abord, que des sentiments à apporter à la table sainte ; on crut peut-être un moment qu'il s'en tiendrait à les rappeler, laissant ensuite à chacun la tâche de s'examiner devant Dieu. Mais si c'est là ce que le ministre a de mieux à faire en temps ordinaire, peut-il et doit-il ne jamais faire autrement? Les Libertins s'étaient assez affichés pour qu'il n'y eût pas usurpation à lire dans leurs consciences. Farel déclare donc qu'il n'entend pas être complice des profanations qu'on médite, et que la Cène n'aura pas lieu. Des cris de colère l'interrompent ; sa voix domine le tumulte, et on est forcé de l'entendre. Il reprend ce qu'il a dit sur les dispositions à apporter, et il met en regard le honteux tableau de celles qu'on a apportées. <jcll faut de la foi pour conmiunier, et vous blasphémez l'Évangile. Il faut de la charité, et vous voilà avec des épées et des bâtons. Il faut de la repentance ; à quoi avez - vous passé la nuit?» On s'agite, on crie; enfin, des épées sont
tirées, et plusieurs furieux se précipitent vers la chaire. Farel se tait, croise les bras, et attend. Mais ses amis, nombreux aussi, l'entourent, le font descendre, et le reconduisent chez lui. Même scène autour de Calvin à Saint-Pierre, quoique un peu moins violente. Elle devait se renouveler quinze ans après, dans ce même temple, contre le même homme. Ses ennemis ne changèrent jamais ; mais il changea, lui, encore moins, et le vaincu de 1538 préparait glorieusement le vainqueur de 1553.
Le Conseil, dès le lendemain, prononça le bannissement des deux ministres, et, le mardi, le Conseil Général ratifia cet arrêt. On aimerait savoir à quelle majorité cette décision fut prise ; le registre ne donne aucun détail, et dit seulement « la plus grande \oix. » Quoi qu'il en soit, on signifia aux deux ministres d'avoir à quitter la ville dans trois jours. «Soit! dit Calvin; il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. » Un historien catholique trouve ce mot bien vieux. Il est vieux, en effet, comme l'Évangile; mais il sera éternellement neuf dans la bouche de quiconque aura acheté, en se sacrifiant à son devoir, le droit de le prononcer.
Bonivard était depuis deux ans hors des cachots de Chillon ; il put voir l'accomplissement de ce qu'il avait prédit à quelques-uns des tristes Réformés dont nous venons de raconter les exploits. « Vous avez haï les prêtres, leur disait-il, pour