LIVRE DEUXIÈME
de voir aussi les pasteurs de Strasbourg, les priant d*agir sur lui dans ce sens.
Le 19 octobre, en Conseil des Deux-Cents, arrêté, a afin que l'honneur et gloire de Dieu soient avancés, » de chercher tous les moyens possibles d'avoir « mattre Caulvin pour prédicant. »
lie 20 octobre, en Conseil-Général, ordonné a d'envoyer quérir à Strasbourg maître Jean Calvinus, lequel est bien savant, pour être ministre évangélique en cette ville. »
Le 21, ordonné que le conseiller Amied Perrin parte avec un héraut de l'État pour aller chercher Calvin. On écrira aux Strasbourgeois, pour qu'ils ne s'opposent pas au départ du réformateur.
Le 22, on rédige la lettre qui lui sera portée, a Monsieur notre bon frère et singulier ami, trèsaffectueusement à vous nous recommandons , pource que sommes entièrement informés que votre désir n'est autre sinon l'accroissement et avancement de la gloire et honneur de Dieu et de sa sainte Parole. De la part de notre Petit, Grand et Général Conseil, lesquels de ceci faire nous font grandement admonester, vous prions très-affectueusement vous vouloir transporter par devers nous, et en votre pristine place et ministère retourner, et espérons en l'aide de Dieu que ce sera un grand bien et fruit à l'augmentation de la sainte Évangile, voyant que notre peuple grandement vous désire, et ferons avec vous de sorte que aurez occasion vous contenter. »
Le 8 novembre, Louis Dufour, porteur de la lettre, écrit de Bâle que Calvin n'est pas à Strasbourg, mais à Worms, où se tient une diète c< pour la réformation chrestienne. »
Revenons donc un peu en arrière, et reprenons le séjour de Calvin à Strasbourg.
Cette diète de Worms, où il se trouvait en novembre 1540, n'était pas la première à laquelle il eût assisté; l'Église de Strasbourg l'avait déjà envoyé, en 1539, à celle de Francfort, et, en cette même année 1540, à celle de Haguenau. Il nous serait trop long de raconter à quels événements se rattachait la convocation coup sur coup de ces trois grandes assemblées. On a de la peine, aujourd'hui, à se figurer ce mélange de questions si diverses, ces querelles sur la Cène s'enchevêtrant aux débats politiques, ces théologiens tenant ]eur diète à qôté de celle de l'Empire, souvent effacée par la leur. Mais, à y regarder de plus pçès, rétonnement cesse. La question religieuse était la première partout, en tout, et nul n'aurait songé à voir là une usurpation. Au fond, n'était-on pas dans le vrai? Et s'il en est autrement aujourd'hui, n'est-ce pas autant et plus encore par indifférence
ireligieuse que par une entente plus juste de la séparation des deux domaines?
Un jour, — c'était le 4*' janvier 1841, àWorms, — Calvin repassait dans son esprit les redoutables chances de cette guerre si compliquée, si longue déjà et si loin de toucher à sa un. Le Christ, il ne peut en douter, vaincra ; mais quand? Nul ne le sait. Mais le Christ n'est-il pas, même vaincu, toujours vainqueur? Ne triomphe-t- il pas tout aussi glorieusement dans l'opprobre et la mort des siens que dans leurs succès parmi les hommes? ^^ Cette idée saisit Calvin. Pour la première fois il appellera la poésie au secours de sa pensée, et c'est ainsi que nous aurons son Hymme au Christ vainqueur.
Un curieux intérêt s'attache à ces quelques vers, les seuls que nous ayons de lui, et les seuls,, probablement, qu'il ait faits. Il ne les publia même pas, et n'en donna que deux on trois copies ; mais, quatre ans après, il les trouva signalés dans un index des inquisiteurs de Toulouse, et c'est alors qu'il les publia.
Amis et ennemis, dans leurs jugements sur ce morceau, ont abusé, ce nous semble, de l'idée que Calvin n'était pas né poëte. Il est vrai que lui-même, en terminant, le reconnaît. « Ce que la nature m'a refusé, dit-il, mon zèle pieux vient de le faire \ » Mais ce zèle pieux avait pourtant à son
^ Quod natura negat, studii pius efficit ardor*
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service une plume fort exercée, et Cicéron n^avût pas tellement fait négliger Virgile que le bon prosateur fût condamné à faire de mauvais vers. Aussi ne le sont-ils nullement, quoi qu'on ait dit. Si Tensemble est un peu trop raisonné, les détails sont vivants, et Tidée première s'y reflète avec toute sa poésie ; si quelques vers sont prosaïques, d'autres sont forts élégants, même fort beaux. Voyez, entre auties, ceux où il peint les menaces dont Rome et le monde poursuivent les amis de la vérité ; voyez, ensuite, ceux oîi il revient à l'idée que le chrétien peut toujours et partout chanter victoire, grâce à son union avec le Christ, toujours vainqueur * ; voyez encore ceux où il peint le Christ s'élançant, le glaive à la main, parmi la mêlée du siècle, et frappant de ce divin glaive, sa Parole, l'ennemi déjà terrassé par son regard. Nous ne saurions donc être fâchés que les loisirs de Worms nous aient valu cet unique essai poétique, et, en le lisant, nous nous sommes dit plus d'une fois que bon nombre de ceux qui en ont parlé ne l'ont point lu.
Calvin, dans ces divers voyages, n'eut pas occasion de voir Luther. On le regrette ; on se demanda avec curiosité ce qu'eût été une discussion entre eux, et ce que chacun d'eux eût été en face de
^ Sed quia mors vita est, et crux Victoria Christi, Nil dirœ impediurU gaudia nostra minas; llle sut similis manet setemumque manehit, Vineere non vinci qui patiendo solet.
là.
l'autre. Qui eût gagné, qui eût perdu à la comparaison ? Peut-être n'auraient-ils gagné ni perdu ni l'un ni l'autre, car ils étaient trop divers pour que la comparaison fût même possible. Il est probable que Calvin eût été peu facilement désarçonné par la verve de Luther. La logique, sa bonne épée, lui servait aussi de bouclier; il n'était pas homme à recevoir impression des formes plus ou moins vives, plus ou moins poétiques ou caustiques, qu'un argument peut revêtir.
Il ne put cependant échapper complètement à l'influence aimable de Mélanchthon,qui,il est vrai, subissait à son tour la sienne avec une facilité bien propre àôter entre eux toute barrière. Calvin, avant de partir pour Francfort, lui avait exposé, dans une lettre, ses idées sur la Cène ; Mélanchthon, la première fois qu'ils se virent, lui déclara qu'il ne pensait pas autrement. Or, la question de la Cène était vivement débattue, en ce moment, dans la Réforme allemande, les uns s'en tenant à l'opinion de Luthei:, assez voisine de l'opinion romaine, et les autres penchant vers l'opinion de Calvin. Luther lui-même était arrivé peu à peu à spiritualisftr assez sa présence réelle pour que Mélanchthon ne crût pas, en se rapprochant de Calvin, se séparer de son vieil ami. Les discussi(?ns ultérieures montrèrent l'accord moins complet que Mélanchthon ne l'avait cru ou n'avait voulu le croire; Calvin eut souvent aussi à se plaindre des concessions qu'un amour exagéré de la paix arrachait au pieux
ÎM CUViN.
allemand. Il ne lui épargnait pas les reproches, mais toujours adoucis par la plus respectueuse amitié. c< Ou je n'entends rien aux choses saintes, lui écrit-il en 1551, ou tu n'aurais pas dû céder ainsi aux papistes... En vérité, c'est nous montrer bien avares de notre encre si nous ne voulons pas écrire, sur le papier, ce que tant de martyrs écrivent tous les jours, de leur sang, sur les échafauds... Je te parle en toute franchise ; mon seul désir est que rien ne comprime la grandeur vraiment divine de ton âme. Si je te parais véhément, tu sais pourquoi : c'est que j'aimerais cent fois mieux mourir avec toi pour la vérité que de te voir survivre à la vérité par toi trahie. Est-ce à dire que je me défie de toi? Non; mais tu ne prendras jamais trop de précautions pour que ta facilité ne fournisse pas aux impies cette occasion, qu'ils cherchent^ de se railler de la vérité de Dieu. »
L'amitié resta donc intacte, et, quand mourut l'ami de Luther, voici ce qu'écrivait encore Calvin dans son livre contre Heshusius : ce PhiKppe Mélanchthon! — car c'est à toi que je m'adresse, toi qiai maintenant vis auprès de Dieu avec Christ, nous attendant là haut jusqu'à ce que nous soyons recueillis avec toi dans le repos bienheureux, — cent fois tu m'as dit, lors(fue, fatigué de travaux et d'en-* nuis, tu reposais ta tête sur mon sein : Plût à Dieu, plût à Dieu que je pusse mourir sur ce sein-là! Pour moi, plus tard, cent fois j'ai souhaité qu'il nous fût (jionné d'être ensemble. Certainement tu aurais été
plus hardi à affronter les luttes, plus courageux à mépriser l'envie et la calomnie. Alors aussi eût été réprimée la méchanceté de beaucoup de gens, chez qui l'audace a crû en proportion de ce qu'ils appelaient ta pusillanimité. » — Il est sûr que Mélanchthon et Calvin, fondus en un, eussent formé un caractère admirable ; et sans aller jusqu'à ces fusions chimériques, il est probable qu'une association avec Calvin eût fait plus que d'aguerrir Mélanchthon : il eût été plus content de lui-même, plus sûr dans sa voie, plus heureux.
On crut un moment, parmi les théologiens suisses, que Calvin, gagné par Mélanchthon, avait fait quelques concessions sur la doctrine de la Cène. Ce fut pour les rassurer, en même temps que pour exposer au complet ses idées sur la matière, qu'il écrivit, à Strasbourg, son traité De la Cène du Seigneur. C'est le plus modéré de ses écrits de controverse; Mélanchthon a passé par là. Mais la modération des formes ne lui fait rien céder sur le fond, et la consubstantiation luthérienne ne lui paraît pas mieux enseignée dans l'Écriture que la transsubstantiation du docteur Eck, le champion du catholicisme à Worms.
Il avait, du reste, toujours poursuivi l'idée d'uif rapprochement avec Luther, et il ne cessa pas de la poursuivre. Si, en 1538, dans une lettre à Bucer, il se plaint de l'obstination du réformateur allemand, c'est avec les témoignages de la plus profonde estime pour sa sincérité, sa piété, son
génie. Calvin ne cédera rien de ce qui lui paratt la vérité ; mais il suivra des yeux avec bonheur, avec reconnaissance, les moindres mouvements que Luther lui paraîtra faire vers lui. En 1539, il enregistre, tout joyeux, dans une lettre à Farel, les paroles bienveillantes que Luther a chargé Bucer de lui transmettre. « Bucer, dit-il, a reçu de Luther une lettre où on lit : Salue de ma part Sturm et Calvin, dont j'ai lu les livres avec un singulier plaisir. » Et Calvin, se rappelant qu'il y avait pourtant, dans ce que Lutheralu, plus d'une chose qui aurait pu lui déplaire, ajoute avec non moins de joie : a Vois donc la candeur de Luther! Pourquoi donc y a-t-il des gens qui se séparent si opiniâtrement de lui? » Puis, Mélanchthon a aussi écrit à Bucer, et Mélanchthon a dit que le théologien français est en grande faveur à Wittemberg. Mais voici qui est encore mieux. <c Mélanchthon, raconte Calvin, a chargé le porteur des lettres de lui narrer ceci. Des gens, pour irriter le docteur Martin, lui avaient indiqué un endroit où, selon eux, je parlais mal de lui et des siens. Il a examiné l'endroit, et a bien vu qu'en effet c'était lui que j'avais en vue. Mais, après réflexion : J'espère, a-t-il dit, que Calvin me rendra un jour mieux justice; en attendant, on peut bien supporter quelque chose de la part d'un si bon esprit. » Calvin n'en demande pas davantage. « Si une telle modération, dit-il, ne nous brise pas, en vérité nous sommes des rocs. Quant à moi, je me con-