‹ Calvin: sa vie, son œuvre et ses écritsChapitre 35 sur 92 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

part je ne puis pas légèrement quitter la charge en laquelle le Seigneur m'a ici appelé, sans qu'il m'en délivre par bon et légitime moyen. » 11 ajoutait qu'il allait partir pour Worms, qu'il avait communiqué à ses coUègue.s la lettre du Conseil, et que leur avis avait été que le mieux serait, en attendant, d'appeler Viret à Genève. — Nous avons vu que le Conseil en avait déjà eu l'idée.

Le 12 novembre, autre lettre, écrite de Worms. Calvin a reçu celle du 22 octobre, si honorable et si pressante, et il a vu ceux qui l'ont apportée. Il ne s'engage pas encore, mais il en est bien près* ft Quand il n'y auroit que l'honnêteté et gracieuseté dont vous usez envers moi en toutes sortes, je ne me pourrois acquitter de mon devoir qu'en m'efforçant, en tant qu'il est en moi, de satisfaire à votre demande. Toutes fois, il y a encore une raison... C'est le singulier amour que je porte à votre Église... » Dieu la lui a confiée une fois; il se sent donc <( obligé à jamais de procurer son bien et son salut. » Mais il ne peut encore fixer aucune époque. AprèsWorms, il faudra aller à Ratisbonne. Mais, de retour à Strasbourg, il consultera de nouveau ses collègues, et ses collègues sont grandement portés « à l'induire de secourir l'Église de Genève. »

Cependant, trois mois après, au moment de partir pour Ratisbonne, il semble plutôt moins porté à quitter l'Église de Strasbourg. Il a appris que Viret est à Genève, ce dont il a été, dit-il, fort

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joyeux, car « maître Pierre Viret est de telle fidélité et prudence que, en l'ayant, vous n'êtes pas dépourvus. » Il ne paraît pas savoir que Viret a été c( prêté » pour six mois seulement, et, sans dire qu'il se considère comme libéré de sa promesse, il ne parle plus positivement de la remplir. c< Je vous prie d'aviser tous les moyens de bien constituer votre Église, afin qu'elle soit régie selon Tordre de notre Seigneur. »

Ces paroles, qui étaient presque un adieu, ne . furent point acceptées comme telles. La prédication de Viret, en ramenant de mieux en mieux les esprits et les cœurs à l'Évangile, les ramenait aussi de mieux en mieux à celui dont le nom était devenu comme le symbole de l'Évangile et de l'ordre à Genève. L'insinuante - charité du pasteur de Lausanne adoucissait en même temps les haines politiques ; il obti^t le retour des enfants de Jean Philippe, enveloppés, selon les cruelles lois du temps, dans la condamnation de leur père. On le pria d'agir lui-même auprès de Calvin, et Calvin, dans une lettre écrite en même temps que sa troisième au Conseil de Genève, nous donne la clef du vague où il s'était renfermé dans celle-là. « Tu me dis que, si j'abandonne Genève, l'Église est en danger. Je ne puis répondre autre chose que ce que je t'ai dit : c'est qull n'y a aucun lieu qui m'effraie autant que Genève. Non que je garde aucune haine' contre eux ; mais je vois tant de difficultés, que je me sens incapable de m'en tirer*

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Chaque fois que le souyenir des temps passés me revient, mon cœur se glace d'épouvante. » Mais Yiret sait bien que cette frayeur n'ira pas jusqu'à l'empêcher devenir, si une fois le devoir est clair, indubitable. « Maître Pierre Viret, dit le registre à la date du 28 février, a exposé qu'il seroit bien convenable d'écrire encore à maître Caulvin. Ordonné de lui écrire. » On lui faisait écrire, en même temps, par ses amis de Bâle et de Zurich, et on redoublait d'instances auprès du Conseil de Strasbourg, afin que, lui accordant positivement son congé, il lui ôtàt un des motifs de son hésitation. Et si Calvin avait pu craindre que le vœu des magistrats ne fût pas celui du peuple, une lettre du pasteur Bernard l'aurait pleinement rassuré. Bernard lui raconte qu'un jour, en février, étant en chaire, il a vu les fidèles profondément émus à la pensée du dénuement où se trouvait l'Église ; qu'il les a exhortés à s'adresser au pasteurs des pasteurs, Jésus-Christ, le suppliant de mettre un terme à ce triste état de choses ; que tous, alors, ont eu dans l'esprit le nom de Calvin, et que tous, après, l'ont prononcé. — ccPour moi, ajoute-t-il, j'ai béni Dieu de ce que la pierre rejetée devenait la pierre angulaire. Viens donc, vénérable père en Christ. Tu es à nous, car le Seigneur t'a donné à nous. . . Viens ; le Seigneur te redemanderait notre sang, car c'est toi qu'il a établi berger sur la maison d'Israël parmi nous. » Calvin répond à tous comme à Viret. La pers-

pective de se retrouver à Genève TefiFraie, Tépouvante, et, quand il dira enfin oui^ i\\ le dira (lettre à Farel, août 1541) en s'écriant : « Non pas ce que je veux, ô Dieu, mais ce que tu veux! J'ofifre mon cœur en sacrifice au Seigneur. » Longtemps après, racontant ses angoisses de cette époque : « Enfin, dit-il, le regard de mon devoir, que je considérois avec révérence et conscience, me gagna, et fit condescendre à retourner vers le troupeau d'avec lequel j'avois été comme arraché ; ce que je fis avec tristesse, larmes, grande sollicitude et détresse, comme le Seigneur m'en est très-bon témoin. »

Toutes ses lettres de ce temps, en effet, portent l'empreinte d'une sincérité parfaite. Qu'il refuse ou qu'il cède, qu'il prenne courage ou qu'il recule, aucune trace d'un calcul pour se faire presser, ni, encore moins, pour amener ses anciens adversaires à s'humilier devant lui. Ce fut sans aucune demande ni aucune insinuation de sa part qu'on assembla, le l*'^ mai, le Conseil-Général, et qu'on révoqua solennellement l'arrêt d'exil prononcé en avril 1Ç38. Le peuple genevois déclare tenir Farel et Calvin pour « gens de bien et de Dieu. » Il approuve tout ce que le Conseil a fait pour ravoir Calvin, et tout ce qu'il jugera bon de faire encore. — Nous avons déjà raconté les incidents des trois mois qui suivirent.

Calvin avait donc enfin dit oui. Le 19 août, on décide de l'envoyer chercher. Le 22, allocation de

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36 écus a à Eustache Vincent, notre héraut de cheval, pour aller quérir maître Caulvin. » Le 29, arrêté qu'on le logera « dans la maison maintenant occupée par le ministre Bernard, à qui on en donnera une autre. » Le 30, lettre écrite au Conseil de Neuchàtel, pour que Farel soit autorisé à « tenir compagnie )> à son ami jusqu'à Genève. Le 4 sep* tembre, arrêté de loger Calvin dans la maison dite de la Chantrerie, devant la cathédrale. Le 9, nouveau changement. On lui donnera a la maison du seigneur de Freyneville. » Deux conseillers sont chargés de l'y installer, attendu qu' « il doit être ici ce soir. » Le 13, enfin : a Maître Jean Calvin est arrivé de Strasbourg, et a tout au long fait ses excuses de la longue demeurance qu'il a faite. »

Cette c< longue demeurance » était déjà expliquée dans une lettre écrite par lui de Neuchàtel, huit jours auparavant, a Ayant entendu à Soleure, écrivait-il, qu'il y avoit quelque trouble en cette Église de Neuchàtel, j'ai été contraint selon Dieu de me détourner de mon chemin, pour voir si j'y pourrois aucunement remédier. » Ce « trouble » à Neuchàtel ressemblait assez quant à la cause, sinon quant à la violence, à ceux qui avaient agité Genève. Une dame de qualité, dont la conduite était un sujet de scandale, avait été publiquement censurée par Farel. Les parents de la dame accusèrent le ministre, et, soulevant contre lui tout ce qu'il y avait de mécontents, obtinrent de la Bourgeoisie un arrêté de destitution. Calvin alla donc

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défendre son ami, et, avec son ami, ce quHl regardait comme les droits naturels et nécessaires du ministère évangélique. Il ne put s'arrêter assez pour mener l'affaire à bonne fin ; aussi, peu de jours après son arrivée à Genève, nous le voyons écrire au gouvernement de Neuchâtel. Cette lettre, outre rintérêt des détails, a une valeur historique : c'est la première, à notre connaissance, qui ait été écrite au nom des pasteurs de Genève, et oîi le mot de Compagnie ait été employé en parlant d'eux. c( Magnifiques et honorables Seigneurs, disent-ils, ayant entendu que votre Église n'est pas encore délivrée des troubles qui y sont naguère advenus, nous avons pensé que c'étoit de notre devoir envoyer quelques-uns de notre compagnie pour s'offrir à vous, en tant que notre vocation et office porte, à éteindre ce scandale que le diable a suscité entre vous. Nous avons donc avisé de vous envoyer notre bon frère et ancien pasteur de votre Église, Pierre Viret, vous suppliant que votre bon plaisir soit l'écouter en ce qu'il vous dira au nom de notre assemblée, selon le devoir 4e notre ministère qui nous oblige et contraint de nous entremettre en cette cause, vu qu'elle est ecclésiastique ' et ainsi nous attouche, en tant que nous sommes membres d'un même corps. » Calvin ne considère donc pas cette démarche comme exceptionnelle ; il la rattache au grand principe de l'unité de l'Église, lequel,

4 Qu'elle regardé l'Ëglise, toute TÉglise.

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