LIVRE DEUXIÈME
aime comme une sœur et dont elle aura trop tôt à pleurer la perte. C'est auprès d'elle qu'Idelette va passer quelques jours, en mai 1S45, lorsque Calvin se rend à Zurich pour plaider la cause des Yaudois de Provence, et suspendre, par une solennelle intervention des cantons, l'afEreux massacre de Cabrières et de Mérindol. C'est à Lausanne qu'elle retourne une dernière fois, en juin 1548, préoccupée de ne causer aucun embarras à ses hôtes, et souffrant de ne pouvoir leur rendre quelques bons offices en échange de ceux qu'elle en reçoit.
» Idelette nous apparaît sous un aspect encore plus touchant dans ses afflictions maternelles. La seconde année de son mariage, en juillet lS4â, elle eut un fils ; mais cet enfant lui fut bientôt ravi, et elle fut soutenue dans son épreuve par les témoignages de sympathie que lui prodiguèrent les Églises de Genève et de Lausanne. Une lettre du réformateur à Viret nous initie à sa douleur et à celle de sa compagne, a Salue tous nos frères, dit- il ; salue aussi ta femme, à qui la mienne envoie ses remerctments pour les douces et saintes consolations qu'elle en a reçues. Elle voudrait pouvoir y répondre de sa main ; mais elle n'a pas même la force de dicter quelques mots. En nous retirant notre fils, le Seigneur nous a frappés d'un coup bien douloureux ; mais il est notre père : il sait ce qui convient à ses enfants. » Deux ans après, le cœur d'Idelette fut déchiré par une nouvelle épreuve, la perte d'une fille qui, durant quelques
jours, avait consolé sa solitude. Un troisième enfant, dont M. de Falais devait être le parrain, lui fut aussi enlevé. Idette pleura; le réformateur, frappé tant de fois dans ses affections les plus douces, ne trouvait de consolations que dans le sentiment de paternité spirituelle qui lui inspirait, plus tard, cette éloquente réponse à un de ses adversaires, Baudoin : « Dieu m'avait donné un fils ; Dieu me le reprit. Que mes ennemis voient un opprobre pour moi dans cette épreuve! N'ai-je pas des dix milliers d'enfants dans le monde chrétien?»
Là donc est l'excuse, s'il en faut une, de cette extrême sobriété de détails sur tout ce qui tient aux siens, à ses affections et à lui-même. Il est l'homme de sa tâche, l'homme de rÉglise,l'homme du monde chrétien; le temps qu'il mettrait à parler de sa famille selon la chair, il croirait le dérober à cette autre famille que Dieu lui a donnée, à ces « dix milliers » qui le reconnaissent pour leur père. Il se trompe, assurément. Ce ne serait point du temps perdu, même pour les dix milliers et pour sa tâche au milieu d'eux ; plus homme, plus faible même, comme homme, dans certains moments, il n'en eût été que plus fort, comme Luther, dans beaucoup d'autres. Mais cette erreur est celle de l'abnégation, du devoir, de la conscience, et, mieux encore, comme le prouveraient, au besoin, beaucoup de ses lettres, celle d'une