LIVRE PBSMIEB
partout, mais partout à sa place, car elle ne vient jamais qu'à la suite de l'enseignement direct, appelée, justifiée par tout ce qui précède. Calvin ne démolit pas pour démolir; il ne démolit même pas pour bâtir ensuite à la place : il commence par bâtir, traçant ses lignes, creusant ses fondements, élevant, enfin, à chaque fois, tout l'édifice de l'enseignement en question, sans s'inquiéter de ce qu'il dérange et renverse. Ce n'est qu'après Tachèvement qu'il revient sur ses pas, montrant que ce qui est tombé devait tomber, que ce qui n'est pas tombé encore doit tomber également. Il est facile de comprendre quelle autorité cela lui donne. Sa cause est presque toujours gagnée d'avance. Chacune de ses idées, avant d'engager le combat avec les idées contraires, est passée, en quelque sorte, à l'état de fait accompli, accepté, inattaquable. C'est de l'habileté, sans doute, mais c'est aussi beaucoup plus et beaucoup mieux. Calvin n'est presque jamais subtil, grand éloge à un théologien nourri dans toutes les subtilités de la vieille scolastique ; s'il enlace ses adversaires, c'est de cordes puissantes, jamais de ces misérables fils que l'école s'était si longtemps fait gloire de tisser. Son habileté, en un mot, est celle du génie ; sa force, celle de la foi. Armé de la Bible, il n'admet pas* qu'il puisse être vaincu ; aussi, même dans les endroits où il emploie mal l'arme divine, on est obligé de reconnaître que jamais homme ne s'en
servit avec une conviction plus fenne, un respect plus profond.
Il est pourtant une chose qui risque trop souvent de vous gâter tout cela. Cette chose, nous l'avons déjà dite ailleurs : c'est le ton que l'auteur prend avec ceux qu'il croit devoir combattre. Toute l'impatience et toute l'indignation que peut vous causer une idée fausse, Calvin se croit en droit de la déverser sur quiconque aura enseigné ou même accepté cette idée. Quoique ce ne soit pas dans YInstitution Chrétienne qu'il a le plus souvent et le plus complètement mérité ce reproche, c'est là, surtout, qu'on regrette d'avoir à le lui adresser. On voudrait se livrer à lui sans réserve ; on souffre à lui voir quitter tout à coup les pensées les plus pieuses, les formes les plus nobles, pour jeter à son adversaire abattu quelque épithète qui ne sera pas seulement injurieuse, mais triviale, peut-être misérablement plaisante. On se demande comment il a pu ne pas comprendre que, à défaut de charité, l'intérêt même et la dignité de sa cause lui défendaient de la plaider ainsi.
La réponse à cette question est cependant, jusqu'à un certain point, dans la question même, dans l'étonnement pénible qui nous fait aujourd'hui nous l'adresser. L'auteur a écrit pour son siècle, non pour nous. C'est un tort, il est vrai ; un grand écrivain doit écrire pour tous les siècles. Mais, enfin, il écrivait pour le sien, et si le sien l'a absous,
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si le sien^ pour mieux dire, n'a pas même pensé qu'il y eût lieu à l'absoudre, tant cette âpre polémique paraissait alors naturelle, — il faudra bien, ou que nous l'absolvions aussi, ou que nous gardions nos reproches pour ceux qui l'ont absous^ approuvé, encouragé, admiré. Étonnons-nous, si nous voulons, que ces taches n'aient pas nui au succès de Y Institution; mais si l'auteur^ dans tant d'éditions successives, ne les a pas fait disparaître, c'est, évidemment, qu'on ne les lui reprochait pas. Regrettons-les, mais pour nous; faire peser sur Calvin tout le déplaisir qu'elles nous causent, ce serait commettre envers lui une injustice assez analogue à celle que nous lui reprochons, car, nous aussi, nous érigerions en fautes graves ce qui ne l'est qu'à notre point de vue et selon nos impressions.
Et que de beautés, d'ailleurs, dans ce même livre, pour en faire oublier les taches ! Q\xe de pages oîi il n'y a rien à reprendre, et où l'auteur n'est pas seulement pur des grossièretés de son siècle, mais presque en pleine possession de toutes les qualités que la langue allait revêtir après cent ans de nouveaux progrès ! 11 connaît et il observe, en grammaire, des règles qui n'existaient pas encore ; c'est son génie qui les découvre dans le génie de la langue, et quand, après lui, on les fixera, on ne fera que sanctionner son œuvre. Mais ce travail, chez lui, est tout d'instinct ; aucune trace de préoccupations grammaticales, aucune de soins donnés
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au style, à la forme. La pensée marche librement, largement; la phrase et la période s'arrangent sans qu'il ait l'air d'y songer, sans qu'il y songe, car certainement il n'y songe pas, et on aurait le sentiment de lui faire injure, en quelque sorte, si Ton se mettait à étudier chez lui, isolément et en dehors du fond, le style, l'art, le métier. L'écrivain et le réformateur ne sont qu'un. Qu'il tienne la plume ou qu'il travaille autrement à son œuvre, c'est toujours l'homme de son œuvre, toujours Calvin, tout Calvin, et jamais le style ne fut plus véritablement l'homme, tout l'homme.
« Le style de Calvin est simple, correct, élégant, clair, ingénieux, aûimé, varié de formes et de tons... Moins savant, moins travaillé, moins ouvragé que celui de Rabelais, mais plus prompt, plus souple, plus habile à exprimer toutes les nuances de la pensée et du sentiment... Moins naïf, moins agréable et moins riche que celui d'Amyot, mais plus incisif, plus imposant... Moins coloré, moins attachant que celui de Montaigne, mais plus concis, plus grave et plus français ^ » — « L'/nstftution Chrétienne est le premier ouvrage de notre langue qui ofifre un plan suivi, une matière ordonnée, une composition exacte... Calvin ne perfectionna pas seulement, en l'enrichissant, la langue générale ; il créa une langue particulière, dont les formes, très-diversement appliquées, n'ont pas
< Paul Laeroix (Bibliophile Jacob).
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cessé d'être les meilleures, parce qu'elles ont été tout d'abord les plus conformes au génie de notre pays... C'est ce style de la discussion sérieuse, plus habituellement nerveux que coloré... Instrument formidable par lequel la société française allait conquérir un à un tous ses progrès... Calvin traite en grand écrivain toutes les questions de la philosophie chrétienne... Il égale les plus suHimes dans ses grandes pensées sur Dieu, dont l'expression a été soutenue mais non surpassée par Bossuet *. n En voilà assez sur ce livre ; mais nous ne pouvions en parler moins. L'ordre chronologique a été un peu dérangé, car nous n'étions qu'en 1 538, et le livre d'alors n'était guère qu'un canevas de celui dont nous ayons fait l'analyse. Mais, nous l'avons dit, ce canevas était cependant le livre entier ; tout ce que Calvin allait y mettre pendant vingt-quatre ans, Calvin l'avait déjà dans l'esprit, Calvin allait le reproduire dans tous ses enseignements, dans tous ses actes. Il n'y a donc pas eu réellement anachronisme dans ce que nous venons d'en dire. L'imtitutûm définitive de 4589 et Y Institution primitive de 1538, c'est, sous deux formes, un seul et même programme, — celui de la vie que nous avons entrepris de raconter.
* Nisard. Hist. de la littér. française
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La préface du livre fut comme le premier grand acte public de cette vie. Hardiment adressée au triste prince dont nous avons vu les légèretés et les fureurs, c'était comme une éloquente sommation d'écouter au moins avant de frapper.
« Il m'a semblé être expédient, dit l'auteur, de faire servir ce présent livre, tant d'instruction à ceux que j'âvois délibéré d'enseigner, qu'aussi de confession de foi envers vous. Sire, afin que vous connoissiez quelle est la doctrine contre laquelle d'une telle rage sont enflambés ceux qui par feu et . par glaive troublent aujourd'hui votre royaume... Bien sais-je de quels horribles rapports ils ont rempli vos oreilles et votre cœur... assavoir qu'elle ne tend à autre fin sinon que tous règnes et polices soient ruinés, la paix troublée, les lois abolies. Je ne demande donc point sans raison que vous veuilliez prendre la connoissance entière de cette cause... Et ne pensez point que je tâche à traiter ici ma défense particulière,' pour impétrer retour au pays de ma naissance... J'entreprends la cause commune de tous les fidèles, et même celle du Christ, laquelle aujourd'hui est en telle manière déchirée et foulée en votre royaume qu'elle semble être désespérée... car la puissance des adversaires
de Dieu a obtenu que la vérité de Christ soit cachée et ensevelie comme ignominieuse, et que la pauvrette Église soit ou consumée par morts cruelles, ou déchassée par bannissements, ou tellement étonnée par menaces et terreurs qu'elle n'ose sonner mot... Et cependant nul ne s'avance qui s'oppose en défense contre telles furies. Et s'il y en a aucuns qui veulent paroître très-fort favoriser la vérité, ils disent qu'on doit pardonner à l'imprudence et ignorance des simples gens, car ils parlent en cette manière, appelant imprudence et ignorance la trèscertaine vérité de Dieu... »
Yoilàbien ce que nous avons déjà fait observer. Là pauvrette Église écrasée ne demande point la tolérance ; elle ne veut point vivre à la faveur d'une pitié qui demanderait grâce pour l'ignorance ou l'imprudence des simples gens qui la composent. Ces simples gens, par la bouche de Calvin, se réclament de la vérité de Dieu; ils somment le roi de les écouter, non pour leur faire grâce, mais pour se convertir lui-même à cette vérité qui ne peut pas ne pas devenir claire à qui l'écoute. S'il ne l'écoute pas, malheur à lui, car « on s'abuse si on attend longue prospérité en un règne qui n'est point gouverné du sceptre de Dieu, c'est-à-dire sa sainte Parole. » Le roi la repoussera-t-il parce que les gens qui la lui prêchent sont « pauvres gens et de mépris? » Pauvres ils sont, en efifet, misérables, mais devant Dieu, comme tous les hommes, en qualité de pécheurs, et c'est pour cela qu'ils s'atta-
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chent à cette doctrine qui fait leur force, leur richesse, leur joie, — celle du salut par la foi, doc^ trine, ajoute Calvin, qui « n'est pas nôtre, mais du Dieu vivant et de son Christ. »
Suit donc un rapide exposé de la doctrine réformée, seule chrétienne. Elle se résume, dit- il, eu un seul point : Le salut par Jésus, par Jésul seuL Les Réformés n'ont repoussé que ce qui ne pouvait s'accorder avec ce grand dogme, et ce n'est pas leur faute s'il leur a fallu, dans ce triage, écarter tant de choses. Donc, en définitive, le seul crime de ces gens si cruellement traités, c'est d'être sincèrement revenus à l'idée fondamentale du christianisme et de l'Église.
Et ceux qui les accusent, qui sont-ils? Qui sont ceux qui poussent le roi à les exterminer? — Calvin, jusqu'ici, s'est contenu ; mais, en cet endroit, il éclate. Ce clergé si ardent à solliciter des supplices, aucun zèle réel ne l'anime et ne l'excuse ; son intérêt, son autorité, voilà ses dieux. Les plus criants désordres l'émeuvent peu; ce qui l'émeut, c'est la moindre atteinte portée à tous ces « fatras » dont il vit, et qui font aller « sa cuisine. » Les mots sont grossiers ; la chose n'était que trop vraie, et, tout en reconnaissant que Calvin eût mieux fait d'admettre quelques exceptions, il faut convenir que les exceptions étaient rares. Peu, bien peu d'hommes, parmi les principaux ennemis de la Réforme, méritaient ce respect qu'on est obligé d'accorder, quoique ennemi, à une convie-
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tioD forte, à une piété vraie» à des mœurs pures. Calvin, avant d'être leur adversaire, avait été leur collègue, et on comprend qu'i] s'indignât de leur voir déployer, pour persécuter la Réforme, un zèle qu'il leur avait si peu vu pour travailler, selon leur devoir, au bien réel de l'Église. La Réforme n'avait encore produit, dans le clergé catholique, aucune de ces améliorations dont il allait lui être redevable ; elle n'avait fait, au contraire, que lui enlever bon nombre de ses plus savants et de ses plus pieux membres, et c'est avec tous ses vices, toute son ignorance qu'il s'avançait pour l'écraser.
Après avoir montré ce que sont ses adversaires, Calvin passera en revue ce qu'ils disent.
Ils disent que la doctrine est nouvelle. — Oui, pour ceux à qui l'Évangile est nouveau.
Ils disent qu'elle ne repose sur rien. — Oui, si l'Évangile n'est rien.
Ils demandent de quels miracles elle peut s'autoriser. — Eh ! de tous ceux qui ont servi jadis à confirmer la divinité de l'Évangile. Si l'Église romaine tient à pouvoir en citer d'autres, c'est qu'elle en a besoin pour appuyer ses nouveautés. Nous ne l'éprouvons pas, nous, ce besoin-là. Puis, on sait ce que valent les miracles et les « miracleurs » du papisme.
Ils disent que nous méprisons les Pères. — Ils les respectent, eux, mais de singulière façon. Ce que les Pères ont dit de conforme à l'Évangile ,
c< ou ils ne l'aperçoivent' point, ou ils le dissimulent, ou ils le pervertissent; » ce que les Pères ont dit de contraire à l'Évangile, ils «l'adorent, » ces « bons fils, » et ils l'exploitent, s'autorisant de la plus petite erreur pour enseigner carrément les plus grosses. Mais il est faux que nous méprisions les Pères. Les mépriser! Ce sont nos meilleurs amis. Et Calvin énumère tous les points où la Réforme a tout profit à invoquer les Pères. « Celui étoit Père qui a dit que c'étoit abomination de voir une image aux temples des chrétiens... Celui étoit Père qui a nié qu'au sacrement de la Cène sous le pain soit enclos le corps du Christ... Celui étoit Père qui maintient qu'il ne faut dénier au peuple chrétien le sang de son Seigneur, pour la confession duquel il doit épandre son sang. . . Celui étoit Père qui affirme que c'est témérité de déterminer de quelque chose obscure sans clairs et évidents témoignages de l'Écriture... Celui étoit Père qui a soutenu le mariage ne devoir être défendu aux ministres de l'Église... Celui étoit Père, et des plus anciens, qui a écrit qu'on doit écouter un seul Christ, et qu'il ne faut avoir égard à ce qu'auront fait ou dit les autres avant nous, mais seulement à ce qu'aura commandé Christ, qui est le premier de tous... » Et les noms se pressent en note au bas de la page ; et Calvin ne s'arrête qu'en disant que « mois et années se passeroient à réciter ce propos, » s'il voulait a annombrer » combien hardiment l'autorité des Pères est rejetée,
en fait, par leurs soi-disant « obéissants enfants. x> Vient ensuite la grande question de l'Église, qu'il importait le plus de bien expliquer au roi. N'était-ce pas surtout en lui faisant apercevoir, dans toute révolte religieuse, une révolte politique, qu'on l'avait armé contre la Réforme? Calvin pose donc en principe qu'une accusation de ré« volte ne peut venir qu'après une démonstration claire des droits de l'autorité attaquée. On veut, dît-il, nous faire avouer, ou que nous attaquons l'Église, l'Église légitime et vraie, ou que cette Église avait disparu jusqu'à nous, chose contraire aux promesses formelles du Sauveur, a Certes, répond-il, l'flglise de Christ a vécu et vivra tant que Christ régnera à la droite de son Père. » Mais a-t-elle été et sera-t-elle toujours visible, toujours reconnaissable au pombre de ses adhérents et à la puissance de son organisation? « C'est là que gtt notre controverse. » Nos adversaires « ne sont pas contents si l'Église ne se peut toujours montrer au doigt. Mais combien de fois est-il advenu qu'elle a été tellement déformée, entre le peuple judaïque, qu'il n'y restoit nulle apparence?... Combien de fois, depuis l'avènement du Christ, a-t-elle été cachée sans forme? Combien souvent a-t-elle été tellement opprimée par guerres, par séditions, par hérésies, qu'elle ne se montroit en nulle part?» Et il cite, en effet, une foule d'occasions où la véritable Église n'a été, comme nous dirions aujourd'hui, qu'une infime çiinorité. « Vous vous
arrêtez aux murailles, cherchant l'Église de Dieu en la beauté des édifices ; mais les montagnes et bois, et lacs, et prisons, et déserts, et cavernes, me sont plus sûrs et de meilleure fiance. » Alors arrive une nouvelle peinture de ce que sont réellement, sous cette grande pompe de hiérarchie et d'unité, les représentants officiels de l'Église romaine. Le roi connaît leurs mœurs ; persistera-t-il à les croire les représentants de l'Évangile? Persistera-t-il à ne pas vouloir apprendre ce que sont et ce qu'enseignent ceux contre lesquels ils l'excitent?
Ils leur reprochent les troubles dont leur doctrine a été l'occasion ; mais « c'est le propre de la Parole de Dieu que jamais elle ne vient en avant que Satan ne s'éveille et escarmouche. » C'est même une marque certaine pour la distinguer des doctrines fausses, menteuses, « lesquelles sont reçues volontairement de tous et viennent à gré à tout le monde. » Les prophètes, les apôtres, ont été en butte à la même accusation; Jésus a été crucifié comme séditieux. Des séditions véritables sont nées de la Réforme, il est vrai, en quelques pays ; mais la Réforme les a condamnées dès leur naissance, et elle n'en est pas plus responsable que ne l'est le christianisme lui-même de toutes les folies qui ont pu être faites sous son nom. Voyez, même sous les apôtres, que d'erreurs prétendant s'autoriser de TÉvangile ! Ils auraient donc, eux aussi, dû <( renoncer cet Évangile, lequel ils
voyoient être semence de tant de noises, occasion ' de taot de scandales? » Mais, comme dit saint Paul^ ils le savaient « odeur de mort » pour ceux quipérissent, en même temps qu' « odeur de vie » pour ceux qui sont sauvés, et, c< annés de cette fiance, ils passoient hardiment et marchoient par tous les dangers de tumultes et scandales. » Cette « fiance » est celle des Réfonnés. Ils ne seront pas plus ébranlés par les écarts de tels ou tels, des ADabaptistes, par exemple, que par la fureur de leurs ennemis.
« Mais, poursuit Calvin, je retourne à vous, Sire. Vous ne vous devez point émouvoir de ces faux rapports . . Il est bien vraisemblable que nous, desquels jamais n'a été ouïe une seule parole séditieuse quand nous vivions sous vous. Sire, machinions de renverser les royaumes ! Qui plus est, maintenant, étant chassés de nos maisons, nous ne laissons point de prier Dieu pour votre prospérité et celle de votre règne... Et davantage, grâces à Dieu, nous n'avons point si mal proflité de l'Évangile, que notre vie ne puisse être à ces détracteurs exemple de chasteté, libéralité, miséricorde, tempérance, patience, modestie et toutes autres vertus... Et la bouche même des envieux a été contrainte de donner témoignage d'innocence, quant aux hommes, à aucuns de nous, lesquels on faisoit mourir pour ce seul point... » Que le roi donc daigne au moins lire le livre que l'auteur lui présente, et son courroux tombera, a Mais si, au contraire, les dé-
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tractions des malveillants empêchent tellement vos oreDles que les accusés n'aient aucun moyen de se défendre, et si ces impétueuses furies, sans que vous y mettiez ordre, exercent toujours cruautés par prisons, fouets, géhennes, coupures, brûlures, nous, certes, comme brebis dévouées à la b*oucherie, serons jetés en toute extrémité, tellement néanmoins qu'en notre patience nous posséderons nos âmes et attendrons la main forte du Seigneur, laquelle, sans doute, se montrera en sa saison et apparaîtra armée, tant pour délivrer les pauvres de leur affliction , que pour punir les contempteurs qui s'égayent si hardiment à cette heure. Le Seigneur, Roi des Rois, veuille établir votre trône en justice et votre siège en équité ! »
Telle est donc cette préface fameuse, que François I", à ce qu'on croit, ne se donna pas même la peine de lire, mais qui fut lue partout, et qui révéla en Calvin le Luther de la France. On Ta souvent citée comme le premier morceau littérairement éloquent que la langue française ait possédé; mais, pour 1^ Réformés, ce ne fut pas seulement le plus éloquent des plaidoyers écrits jusque-là pour eux : ce fut le modèle et comme le programme de toutes les apologies qu'ils auraient à écrire, et, de fait,
aujourd'hui même, la marche suivie par Calvin est celle à laquelle on revient toujours.
Le nom de l'auteur fut bientôt dans toutes les bouches, et d'unanimes témoignages de reconnaissance, d'admiration, Tallèrent chercher dans sa retraite de Bàle. V Institution eut le succès de tout livre appelé par des aspirations sérieuses, formulant ce qui est dans l'air, disant ce que tout le monde pense ; un pareil livre est l'œuvre de tout le monde, et tout le monde est prêt à le louer comme sien. Beaucoup de gens, pourtant, ne furent pas sans s'effrayer d'avoir pensé tout cela, et de se trouver, dans leur conscience, solidaires d'une révolution si complète, si radicale. Logiquement, ils ne pouvaient rien objecter; c'était bien là ce qui découlait du principe, et nul ne pouvait songer à se débattre contre Tindomptable raisonneur. Mais on pouvait, et c'est ce que firent quelques tièdes, abandonner le principe mêm^; on pouvait se dire éclairé par l'énormité des conséquences, et rentrer, corrigé, dans la vieille ornière catholique. Mais si Ylmlitution eut ce résultat chez quelques-uns, elle fut, pour beaucoup d'autres, le flambeau qui venait briller dans leurs ténèbres, le drapeau sous lequel ils allaient marcher, bénissant Dieu de ce qu'il leur donnait enfin de bien savoir où ils en étaient, où ils allaient.
Parmi les âmes qui s'abandonnèrent avec joie à cette dernière impression, nous trouvons la duchesse de Ferrare, Renée de France.
Fille de Louis XII, qui ne laissa point de fils, Renée, sans la loi salique, eût été reine de France, et si la reine de France eût eu les sentiments de la duchesse de Ferrare, quel changement peut-être dans les destinées du royaume ! Mais laissons ces points d'interrogation qui vont se poser, malgré nous, à côté d'un passé irrévocable. C'est interroger Dieu ; c'est presque lui reprocher de n'avoir pas arrangé toutes choses comme nous l'aurions voulu.
La reine manquée faillit devenir impératrice ; elle n'avait pas trois ans qu'elle fut fiancée à Charles d'Autriche, le futur Charles-Quint. La politique rompit cette alliance. Fiancée ensuite àHenriYIII, puis au marquis de Brandebourg, François P' finit par la donner à un petit prince italien, Hercule d'Esté, duc de Ferrare, fils de Lucrèce Borgia.
Renée avait dix-sept ans. Peu douée quant aux avantages extérieurs, elle l'était admirablement en tout le reste. Elle avait appris le latin, le grec, les mathématiques ; une grâce parfaite effaçait la pédanterie qui eût facilement pu résulter, chez une
femme, d'études de ce genre. C'était, dit Brantôme, une « fort bonne et habile princesse, car elle avoit un des bons esprits et subtils, qui étoit possible. » Enfant de la Renaissance, l'amour des arts occupait aussi une place, et une grande, dans son esprit et dans son cœur.
Ces goûts se trouvèrent ceux de son mari. Il aimait, comme elle, les arts, les lettres ; mais le côté plus sérieux du mouvement moderne lui était totalement étranger. Elle, elle avait vécu avec Marguerite de Valois ; elle arrivait imbue des idées nouvelles, mûries déjà, dans son cœur, sous l'influence d'une vie pure et d'une piété vraie. Le duc put croire d'abord qu'elle ne franchirait pas cette atmosphère tout intellectuelle et poétique dans laquelle s'étaient renfermés, en Italie, les nouveaux besoins religieux de quelques esprits d'élite. Il la laissa correspondre avec eux, les attirer même à sa cour. Il la vit encore sans trop de crainte accueillir Marot, le poète, banni de France à la suite de l'affaire des placards, mais trop léger, du moins en apparence, pour qu'on vît en lui autre chose que le bel-esprit et le rimeur. D'autres français, plus ouvertement protestants, et qui venaient, comme lui, chercher un asile à Ferrare, forcèrent le duc de voir plus clair dans les sentiments de sa femme. Un jour, enfin, arriva Charles d'Espeville, et le duc n'ignora sans doute pas que Charles d'Espeville était Jean Calvin, de Noyon, l'auteur de Y Institution Chrétienne , probablement appelé par la princesse.
Nous possédons malheureusement peu de détails sur cette partie de sa vie, moins importante, il est vrai, puisqu'il ne devait rien en rester, mais certainement intéressante. Quelles furent les impressions de Calvin à la vue de l'Italie, de sa religion, de son culte, de son clergé, de ses moines, et aussi de son ciel et de ses arts? On a regretté, sur ce dernier point, que son séjour n'eût pas été plus long. L'Italie, a-t-on dit, aurait assoupli son âme, vivifié son imagination ; il n'aurait plus été ce génie triste, comme dit Bossuet, dédaignant tout ce qui n'est pas raison, doctrine, austère et âpre vérité. C'est possible; mais aurait-il, dans ce cas, gardé sa force? Calvin, enfant de l'Italie, eût-il encore été Calvin ? Ne nous amusons pas à refaire les grands hommes en modifiant sur le papier les éléments de leur grandeur ; il y a toujours probabilité qu'ils ont été ce qu'ils devaient être, et que, modifiés, ils auraient été beaucoup moindres. Puis, bien que Calvin n'eût encore que vingt-sept ans, son éducation n'était plus à faire. Il ne venait pas en Italie, comme Luther, pour voir, pour s'instruire, pour tâcher de trouver la solution de certains doutes, solution, d'ailleurs, que Luther remporta tout autre qu'il n'était venu la chercher ; Calvin savait déjà tout ce qu'il devait penser et du catholicisme, et de l'Église, et des papes, et de la forme, et du fond. L'Italie ne pouvait ni le renvoyer moins catholique, comme Luther, puisqu'il ne l'était plus du tout, ni, encore moins, le reconquérir au ro-
manisme. Ce n'était pas la papauté qui, vue de plus près, pouvait lui faire regretter de l'avoir condamnée ; ce n'étaient pas les puériles splendeurs du culte italien qui pouvaient lui faire craindre d'avoir été trop loin en proscrivant les images, les cérémonies, les pratiques.
11 est probable, au contraire, que ce spectacle lui parut le meilleur commentaire de son livre, comme il Test encore et le sera aussi longtemps que l'Italie ne sera pas revenue à l'Évangile. Le commentaire aidant, il eut peu de peine à gagner définitivement à la Réforme plusieurs personnes qui n'étaient encore qu'ébranlées, et qui, comme la duchesse, attendaient sa victorieuse impulsion. On cite, en particulier, madame de Soubise, ancienne gouvernante de la duchesse, Jean de Parthenay, seigneur de Soubise, Anne de Parthenay, sa femme, Antoine de Pons et le baron de Mirambeau. Que fit-il de Marot? On ne peut le dire exactement ; mais il paraît que le poëte, tout poète et tout léger qu'il était, fut pris, comme les autres, à cette parole austère, ou, du moins, n'en repoussa pas l'influence. C'est peu après sa rencontre avec Calvin que nous le voyons adressant au roi de France une épître décidément courageuse, dont le ton, en quelques endroits, est tout autre que celui du pur bel-esprit. «L'ignorante Sorbonne, dit-il, me veut du mal...
Eux et leur cour, en absence et en face, Par plusieurs fois m*ont usé de menace,
yo CALVIN.
DoDt la plus dooce étoit en criminel M'exécuter. Que plût à TÉteroel, Pour le grand bien du peuple désolé, Que leur désir de mon sang fût saoulé.
Et tant d'abus dont ils se sont munis Fussent à clair découverts et punis 1 quatre fois et cinq fois bienheureuse La mort, tant soit cruelle et rigoureuse.
Qui feroit seule un million de yies Sous tels abus n'être plus asservies 1 n
Le martyre, c'était beaucoup, et nous pouvons douter que Marot l'eût affronté tout de bon ; mais, enfin, un souffle de vie a passé à travers ces lignes, et, ce soufQe, c'était celui de Calvin. Puis, ne nous hâtons jamais trop d'accueillir des doutes de ce genre. Il y a des temps où les martyrs se recrutent avec une facilité que d'autres temps risquent de trouver fabuleuse ; le poëte eût tenu parole peut-être, tout aussi bien que tel ou tel qui en eût aussi paru incapable, et qui, le moment venu, sut mourir. Il n'est déjà pas vrai que Marot, pour rentrer en France, abjura la Réforme à Lyon ; c'est une invention de ses ennemis, mais qui prouve qu'on le regarda, vers ce temps, comme gagné par le réformateur. Banni de nouveau sept ans plus tard, c'est à Genève qu'il va se réfugier. Calvin Taccueille en ami, et Calvin n'était pas homme à bien accueillir, par politique, un réfugié qu'il n'eût pas su être un frère ; encore moins eût-il pris sous son patronage et recommandé par une préface les cinquante psaumes que Marot réunit alors et publia. Seulement, comme le rafeonte Bèze, « ayant été
toujours nourri en une très-mauvaise école, et ne pouvant assujettir sa vie à la réformalion de TÉvangile, » il quitta Genève peu après. On a bâti, làdessus, tout un roman d'accusations; Marot aurait mené, à Genève, une vie des plus honteuses. Aucune trace de ce qu'on a raconté n'a été trouvée dans les registres du Conseil ou du Consistoire ; il n'y a de vrai qu'un fait : c'est que le poète des Valois ne s'accommodait pas de la discipline calviniste. Le protestant, j)our Calvin , c'était peu : il lui fallait le converti^ dans le sens intime du mot, le chrétien, le régénéré, le nouvel homme. Mais, le nouvel homme, ce n'est pas un homme qui peut le créer en nous ; c'est Dieu.
Où en était donc, à cette époque, celle qui avait accueilli et Marot et Calvin ?
Nous n'avons que des conjectures, mais appuyées de faits assez significatifs. Marot, dans des vers adressés à la reine de Navarre, raconte les ennuis dont Renée de France est accablée.
« Vu la façon comment on la manie,
Diray qu'elle est de la France bannie
Autant que moy... .
Son mari, en effet, voulait la forcer de chasser
tout son entourage, y compris madame de Soubise, qu'elle aimait comme une mère, et, après bien des résistances, elle dut céder. Il est vrai que la politique avait contribué à effrayer Hercule d'Esté. Il venait de se jeter dans les bras de Charles-Quint, et il tremblait que la présence de tant de Français à Fer rare n'indisposât l'ennemi du roi de France, d'autant plus que Renée avait aussi accueilli , des militaires, tristes débris, de l'armée française en Italie. Aux premiers reproches qui lui en furent adressés : <c Que voulez-vous que je fasse ? disaitelle ; ce sont pauvres gens de ma nation, lesquels, si Dieu m'eût donné barbe au menton, seroient maintenant mes sujets ; voire même le seroient-ils sans cette méchante loi salique. » Mais le duc insistait. A la frayeur d'offenser Charles-Quint se joignait celle d'indisposer le pape , qui pouvait lui ôter Ferrare, et dont les yeux ne quittaient pas ce nid de Français et d'hérétiques. Tout dut partir. Marot se retira à Venise; Calvin reprit le chemin de Bâle, et nous le retrouverons, jusqu'à son lit de mort, en correspondance ^avec la princess^e. C'est à elle qu'est adressée la dernière lettre française que nous ayons de lui, en date du 4 avril 1564. « Madame, lui écrit-il, je vous prierai me pai'donner si je vous écris par la main de mon frère, à cause de la foiblesse en laquelle je suis et des douleurs que je souffre... Je vous prierai aussi m'excuser si cette lettre est courte auprès de la votre,.. » Il se défend ensuite d'avoir placé parmi les réprouvés le duc de
Guise, gendre de la princesse ; il a, dit-il , déclaré au contraire que <( ceux qui damnent les gens à leur opinion sont trop hardis, » et tant s'en faut, ajoute-t-il, a que les gens de bien vous aient eue en haine et horreur pour être belle-mère de feu M. de Guise, qu'ils vous en ont tant plus aimée et honorée, voyant que cela ne vous détournoit point de faire droite profession de chrestienté, et nonseulement de bouche, mais par effetè si notables que rien plus... » Il la félicite ensuite de ce que la duchesse de Savoie, sa nièce, est « en assez bon train, jusques à être délibérée de se déclarer franchement. y> Mais la jeune princesse « a toujours été timide, tellement qu'il est à craindre que cette bonne affection ne demeure là comme pendue au croc,.^inon qu'on la sollicite. Or, Madame, j'estime qu'il n'y a créature en ce monde qui ait plus d'autorité envers elle que vous ; pourquoi je vous voudrois bien prier au nom de Dieu de ne point épargner une bonne exhortation et vive , pour lui donner courage à la faire passer plus outre. En quoi je me tiens assuré que vous ferez tout devoir, selon le zèle que vous avez que Dieu soit honoré et servi de plus en plus. » Et il termine en se recommandant au bon souvenir de la princesse, suppliant « le Père céleste vous avoir en sa protection , vous gouverner à toujours par son esprit, et vous maintenir ea bonne prospérité. »
Cette lettre n'est pas seulement intéressante par sa date ; elle nous aide à comprendre les sentiments
et le rôle d'une femme jetée au milieu de tant de complications, et c'est, à ce titre, une page curieuse de l'histoire du protestantisme français, comme de la vie de Calvin. Protestante depuis longtemps, la duchesse de Ferrare est amenée à donner sa fille au duc de Guise, le chef du parti catholique. Guise, après avoir fait tout le mal possible aux protestants, est tué ; mais Guise est le mari de sa fille, et elle ne peut supporter la pensée que Calvin le croie damné. C'est pourtant ce même Guise qui lui a fait signifier par le roi , deux ans auparavant, qu'elle eût à se convertir au plus vite, sous peine d'être enfermée dans un couvent, et c'est encore lui qui, la voyant inébranlable, a envoyé des troupes contre son château deMontargis. Mais elle a déclaré qu'elle se mettrait sur la brèche, pour voir si on oserait tuer la fille de Louis XII, et c'est sur ces entrefaites que le pistolet de Poltrot l'a débarrassée de ce gendre à qui elle espère maintenant que Dieu aura fait miséricorde.
Ainsi s'était passée, ou à peu près, sa vie entière, dont l'unité nous apparaît moins en elle, femme courageuse et forte, mais exposée aux plus redoutables épreuves, que dans celui qui la guidait de loin à travers tant d'écueils et de tempêtes. On s'étonne , parfois, des instructions et des exhortations dont elle a encore besoin. Ainsi, en 1541, cinq ans après le voyage de Calvin à Ferrare, voilà Calvin obligé de lui parler de la messe,' vu qu'un de ses aumôniers, maître François, a réussi à lui per-
siiader qu'elle peut, sans pécher, sans mentir à sa conscience, y assister. La pauvre femme a évidemment été heureuse de pouvoir céder, sur ce point, aux sollicitations de son mari, aux exigences de sa position officielle dans une ville catholique. Mais une de ses demoiselles d'honneur a été plus ferme ; elle a résisté à maître François , et cette résistance a donné à penser à la princesse. Calvin, averti par madame de Pons, fille de madame de Soubise, prend la plume. Il s'excuse d'abord d'écrire sans avoir été consulté ; mais bientôt, oubUant cette précaution oratoire, il déclare que, plus les gens sont haut placés en ce monde, plus un ministre de l'Évangile a droit de les rappeler à leur devoir , « jusques-là, ajoute-t-il, que je me penserois maudit si j'omettoisles occasions de vous servir et profiter. » Puis vient, peu flatté, le portrait de maître François, toujours oscillant entre le catholicisme et la Réforme, toujours cherchant des accommodements, toujours le premier à en user pour son compte. Or, poursuit le réformateur, « je n'ai aujourd'hui si grande guerre à personne qu'à ceux qui, sous ombre de l'Évangile, caphardent envers les princes, les entretenant toujours enveloppés en quelque nuée, sans les mener au droit but. » Lui donc, il veut l'y mener, et, « laissant le personnage, » il aborde les choses. Si la princesse croit véritablement au sacrifice deïésus-Christ, sacrifice unique et parfait, comme dit l'apôtre, comment pourrait-elle douter que la messe ne soit un sacri-
lége, puisqu'on prétend y renouveler ce sacrifice ? Comment se persuaderait-elle qu'en s'agenouillant devant l'hostie on ne soit pas pleinement idolâtre ? Car, dans l'idolâtrie, point de degrés. Mais , dit l'aumônier complaisant , refuser d'entendre la messe, n'est-ce pas scandaliser les « infirmes » qui y tiennent ? Calvin répond par toute une théorie du scandale , brève, mais complète, et surtout vraie. Il montre combien de lâchetés s'abriteraient derrière cette crainte ; il somme la princesse de ne rien faire qui puisse contribuer à prolonger, même d'un jour, le règne de l'erreur, et il la recommande, en terminant, à celui qui peut seul donner la persévérance et le courage.
Elle allait en avoir grandement besoin. Le duc revenait sans cesse à la charge, tantôt suppliant, tantôt menaçant. Menacé lui-même par le pape, il finit par s'adresser au roi de France, Henri II , lui demandant d'exercer sans pitié sur la princesse, quoiqu'elle ne fût plus française, son autorité de roi de France et de chef de la maison royale. Henri confia l'affaire au fameux inquisiteur Oriz, habile à séduire , impitoyable à punir. On a retrouvé l'instruction qui lui fut remise à son départ pour l'Italie. 11 devait employer d'abord les exhortations, les remontrances. Si la princesse se montrait c( opiniâtre et pertinace, » persistant en ses a maudites et damnées erreurs, » le duc serait prié de lui ôter ses enfants et de l'enfermer dans un couvent.
Renée fut « opiniâtre et pertinace, » et la sentence s'exécuta ; seulement, au lieu d'un couvent, ce fut le -vieux château d'Esté qui lui fut donné pour prison. L'éducation de ses enfants avait été sa seule consolation, sa seule joie. Elle ne les vit plus, et, à la douleur de ne les plus voir, se joignait celle de les laisser à des gens qui leur apprendraient à la haïr, elle et la foi qu'elle leur avait enseignée.
Elle résista longtemps; elle céda enfin. Nous ne savons pas jusqu'à quel point et sous quelle forme ; mais, en novembre 1554, Calvin écrit tristement à Farel : «Il n'est que trop certain que la duchesse a succombé, vaincue par les menaces et les outrages* Que dirai-je à cela, si ce n'est que la constance est chose rare chez les grands ! » Mais il écrit, peu après, à la duchesse elle-même. Une charité délicate lui fait voiler des reproches qui n'en seront que plus pénétrants, et des exhortations qui n'en seront que plus puissantes. Il n'a rien su, ditril, mais il n'a pu s'empêcher de deviner. « C'est un mauvais signe, Madame, que ceux qui vous faisoient si âprement la guerre, pour vous détourner du service de Dieu, maintenant vous laissent en paix. Le diable en a tellement fait ses triomphes, que nous avons été contraints de gémir et baisser la tête, sans nous enquérir plus outre. » Mais s'il ne veut pas s'enquérir de ce qui a eu lieu» il ne s'enquiert pas davantage des sentiments actuels de la princesse, car il n'admet pas qu'elle puisse ne pas pleurer d'avoir faibli. Il ne s'arrêtera donc pas
à lui prêcher de se repentir; il ne lui en dira pas même un mot. EUe a péché : donc elle se repent, et il n'y a plus qu'à la consoler. « Comme notre bon Dieu est toujours prêt à nous recevoir à merci, et, quand nous sommes tombés, nous tend la main, je vous prie de reprendre courage... Quand vous penserez bien, Madame, que Dieu, en humiliant les siens, ne les veut pas rendre confus à jamais, cela vous fera espérer en lui, afiu de vous évertuer tant mieux à l'avenir... Invoquez-le donc en vous confiant qu'il est suffisant pour subvenir à nos fragilités... »
Mais autant il a été indulgent pour une défaillance passagère, autant il sera sévère quand la princesse lui paraîtra volontairement engagée dans une voie de relâchement et de faiblesse.
En 1860, devenue veuve, elle se dispose à rentrer en France, où son gendre, le duc de Guise, lui offre une part dans le gouvernement. Calvin devine encore sans peine que ces offres ont dû être accompagnées de certaines conditions. Lesquelles? Il n'en sait rien ; mais la princesse a évidemment consenti à sacrifier plus ou moins tout ce qui pourrait déplaire aux Guises, et rien, cela va sans dire, ne leur est plus déplaisant que ses opinions évangéliques. Calvin va droit au fait. Quelque dure, lui dit-il, qu'ait été sa captivité à Ferrare, être libre pour se lancer dans ces accommodements et ces faiblesses, ce ne serait que tomber d'un abîme dans un autre, bien pire et plus profond. Les Guises
se soucient peu, fort peu, du bien qu'elle pourra faire en les aidant de ses conseils ; ils ne veulent que se couvrir de son nom « pour nourrir le mal qui ne peut plus être enduré. » Ainsi, « se fourrer en telle confusion, c'est tenter Dieu. Si la hautesse et grandeur du monde, poursuit-il, vous empêche d'approcher de Dieu, je vous serois traître vous faisant croire que le noir est blanc. Si vous étiez bien résolue de vous porter franchement et en autre magnanimité que n'avez fait jusques ici, je le prierois de vous avancer bientôt en plus grand maniement qu'on ne vous présente ; mais* si c'est pour dire amen à tout ce qui est condamné de Dieu et des hommes, je ne sais que dire, sinon que vous gardiez bien de tomber de fièvre en chaud mal. » Est-ce à dire qu'elle ne doive pas profiter de la liberté que la mort de son mari lui a rendue? Non ; mais que ce soit « pour servir à Dieu à bon escient, et tendre au droit but... Quoi qu'il en soit, c'est par trop languir. Madame, et, si vous n'avez pitié de vous, il est à craindre que vous ne cherchiez trop tard remède à votre mal. Outre ce que Dieu vous a de longtemps montré par sa Parole, l'âge vous avertit de penser que notre héritage n'est pas ici-bas, et Jésus-Christ vaut bien de vous faire oublier tant France que Ferrare. »
Ces paroles ne furent pas perdues. Elle revint en France, mais tout autre que ne l'attendaient les Guises, et c'est à partir de cette époque qu'elle tendit décidément «au droit but. » En 1561, elle de-
mande à Genève un ministre, et on lui envoie François Morel. JEn 1562, nous l'avons vue assiégée à Montargis, En janvier 1564, trois mois avant cette lettre dernière que nous avons citée, voici, sous l'austère plume de Calvin , quelques lignes presque plaisantes. «J'entrerai, Madame, en autre propos. Il y a déjà longtemps que j'avois bonne dévotion de vous faire présent d'une pièce d'or. Avisez si je suis hardi... Je l'ai baillée au porteur afin de vous en faire montre, et, si ce vous est chose nouvelle , qu'il vous plaise la retenir. Ce sont les plus belles estrennes^ que je vous puisse faire. » Ces estrennes, c'était la médaille d'or que le roi Louis XII, père de la princesse, avait fait frapper à l'époque de ses démêlés avec le pape. Tout catholique et tout bon qu'il était, Rome l'avait forcé de se révolter, comme tant d'autres, contre ses tyranniques exigences, et la médaille ne promettait rien moins que la destruction de ce pouvoir devenu aussi odieux aux bons princes qu'aux mauvais. Perdam Babylofiis nomen ^ , disait l'exergue. Renée accueillit avec joie cette espèce de testament politique et religieux du roi son père. « Quant au présent et estrennes que vous m'avez envoyé, je vous assure que je l'ai vu et reçu volontiers , et n'en avois jamais eu de pareil. Et ai loué Dieu que le feu roi mon père eût pris telle devise. Si Dieu ne lui a accordé la grâce de l'exécuter, peut-être ré-
* f anéantirai le,nom de Bahylone.
serve-t-il quelqu'un de ses descendants pour l'accomplir. »
Elle survécut à Calvin, mais de plus en plus fidèle à ses exhortations. Montargis fut une des citadelles du protestantisme français, un refuge pour tous les persécutés, et Calvin avait déjà pu, en 1863, écrire à la dame du château : «Je sais bien que princesse ne regardant que le monde auroit honte et prendroit quasi à injure qu'on appelât son chasteau un Hôtel-Dieu. Mais je ne vous saurois faire plus grand honneur que de parler ainsi... et souventes fois j'ai pensé, Madame, que Dieu vous avoit réservé telles épreuves sur votre vieillesse pour se payer des arrérages que vous luideviez à cause de votre timidité du temps passé. » Dans un voyage qu'elle fit au midi de la France, nous la voyons visitant les Églises du Dauphiné, du Languedoc , réunissant et encourageant les pasteurs. A la Saint-Barthélémy, elle était à Paris. Elle fut témoin du massacre, et s'en retourna, le cœur brisé, ouvrir encore son château, malgré les menaces de la cour, aux échappés de ce jour néfaste. Elle y mourut trois ans après, et son testament est une des belles pages à citer dans Thistoire de la piété protestante.
408 GÀLVIIf.
Nous voici bien loin de 1536, bien loin des vingtsept ans de Charles d'Espeville arrivant à Ferrare ou s'en retournant à Bâle. Si nous avons suivi Renée de France jusqu'à la fin de ses relations avec lui, c'était beaucoup moins pour n'avoir pas à y revenir plus tard, que pour donner avec quelque ensemble, dès l'entrée , un aperçu du rôle de Calvin dans ses relations avec les grands. Il serait difficile, nous semble-t-il, d'unir plus de fermeté à plus de respect des convenances. Calvin sait ce qu'on doit aux grands, et il sait aussi s'arrêter juste au point où commencerait la complaisance ; il sait avoir égard aux difficultés de leur position, et cependant, en somme, il ne leur pardonne rien. Il ne les malmène pas, mais il les mène^ et n'est-ce pas là le vrai rôle du ministre de l'Évangile, avec les petits comme avec les grands?
Peut-être devrions-nous achever aussi l'histoire, assez différente , de ses relations avec un homme que nous avons vu le suivre à sa sortie de France, le chanoine Du Tillet.
Du TiUet s'était cru converti à l'Évangile ; il l'était, à ce qu'il parait, sauf en un point. Suivre JésusrChrist, volontiers ; porter sa croix, non. Or, quand on en est là, les scrupules viennent vite ; les
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scrupules commodes, s'entend, ceux qui coloreront et abriteront la retraite. Du Tillet ne croit donc pas plus que Calvin aux enseignements du romanisme ; mais il se prend à penser à l'Église, et il se demande si l'Église, quoique dans Terreur et corrompue, n'est pas cependant toujours l'Église, la mère des fidèles, l'épouse du Christ. Lui défend-elle, après tout, d'être pieux ? L'empêchera-t-elle s'il rentre dans la grande unité extérieure, de garder dans son cœur les opinions évangéliques dont il s'est nourri auprès de Calvin ? Calvin — c'était à Genève, dans le courant de 1837, — s'aperçoit peu à peu que Du Tillet n'est plus le même. Il est triste ; il soupire après sa patrie, sans doute, et son presbytère de Claix, si commode, et sa bibliothèque, tant aimée. Calvin, qui n'a rien laissé de semblable, et qui, d'ailleurs, eût-il laissé plus encore, ne permettrait pas à son cœur de s'amollir en y pensant, lui répète, un peu durement peut-être, la sévère parole du Sauveur : « Celui qui met la main à la charrue, et regarde en arrière, n'est point propre pour le royaume des cieux. » Un jour, enfin. Du Tillet disparaît, et, peu après, une lettre de lui apprend à Calvin qu'il est rentré dans le catholicisme.
Calvin répond, mais sans aucune aigreur. Une seule chose le tourmente, ditr-il ; c'est qu'il a peutêtre contribué, par quelque manque d'égards, à la résolution de Du Tillet, et il le conjure, en ce cas, de lui pardonner. Quant aux raisons que Du Tillet
croit pouvoir alléguer, toujours sur ce terrain vague de la notion d'Église, Calvin déclare ne vouloir répondre qu'un mot : c'est que TÉglise romaine l'a en exécration, lui, Calvin, avec qui Du Tillet s'est trouvé et se trouve encore, sur tant de points, en pleine communauté de sentiments. Comment Du Tillet arrange-t-il donc cela dans son esprit, dans son cœur? Ces scrupules venus au bout de trois ans, est-il bien sûr qu'il n'y entre aucun élément humain, aucun calcul, volontaire ou involontaire? Qu'il y prenne bien garde ! «Les sacs mouillés dont nous avons, coutume de nous couvrir devant les hommes, ne pourront pas porter la chaleur du jugement de Dieu. »
Le chanoine , dans sa réponse , n'aborde pas cette question, la seule importante cependant; il ne sort pas du tableau des angoisses qui l'ont poursuivi, dit-il, jusqu'au moment où il en a fait cesser la cause. Calvin répond encore, mais pour dire qu'il s'en tient à sa précédente lettre, et, comme oubliant que Du Tillet n'est plus Tami d'autrefois, il lui raconte ses chagrins de Genève, son exil à Bâle et à Strasbourg, où, dit-il, il attend ce que le Seigneur voudra faire de lui. Du Tillet, avec une maladroite charité, s'empare de ces confidences. Puisque les affaires de Calvin vont si mal, n'y aurait-il pas là quelque châtiment providentiel destiné à le ramener? a Je crois que vous avez à considérer, de votre part, si Notre Seigneur ne vous veut point avertir par là de penser s'il n'y a rien eu à re-