LIVRE QUATRIÈME
Calvin avait aussi consolé dans sa prison; ainsi mourut, Tannée suivante, ce Richard Le Fèvre, de Rouen, depuis longtemps en correspondance avec Calvin, et qui lui écrivait au commencement de mai : « La présente est pour vous faire savoir que j'espère aller faire la Pentecôte au royaume des cieux et aux noces du Fils de Dieu , si plus tôt ne suis appelé du bon Seigneur et Maître. » La Pentecôte le trouva encore ici-bas ; le bûcher ne fut prêt qu'au 7 juillet.
Nous pourrions allonger beaucoup cette liste; en voilà assez, peut-être trop. Mais ce n'est jamais sans peine qu'on se décide à omettre des martyrs. On se reproche de les frustrer de leur gloire, et on ne se console qu'en se rappelant celle dont ils sont couronnés auprès de Dieu.
Les gens qui n'oùt pas vu la guerre se demandent souvent ce que l'on doit épi'ouver dans cette terrible vie où chaque jour, chaque heure, peut voir tomber tant de gens qu'attendaient de longues années. Cette question , comment ne pas se la faire au tableau de cette lugubre époque ? Que devaiton penser, que devait-on éprouver, à Genève, quand on apprenait, coup sur coup, la mort de gens qu'on avait connus, aimés, et de tant d'autres qui n'avaient jamais vu Genève , mais qui étaient morts, on le savait, en pensant à elle et à son chef? Ce chef, surtout, on voudrait analyser tout à fond, d'après ses ouvrages et ses lettres, ce qui se passait dans son cœur. Certaines choses, au preïnier
abord, étoDnent. On voudrait le trouver, avec les martyrs, plus sensible, plus expansif, plus homme, enfin ; on cherche, parmi ces exhortations admirables, les traces de quelques larmes, et on ne les trouve pas. Contentons-nous de ce qui s'y trouve ; c'est encore assez beau et assez grand. Chef d'armée, son caractère et son rôle étaient d'accord. Les martyrs, pour lui, ce sont des soldats qui tombent; leur mort n'est qu'un événement tout ordinaire, une mauvaise chance, à parler humainement, une bonne, à parler chrétiennement. Pourquoi serionsnous plus difficiles qu'ils ne l'ont été eux-mêmes? Ils l'admirèrent, ils l'aimèrent, ce Calvin que nous aimons peu, nous, gens plus sensibles, mais faibles. Us comprirent que c'était l'homme qu'il fallait à l'Église, le général qu'il fallait à la bataille, et de grand cœur ils lui criaient, en marchant à la mort : Morituri te salutant ! « Ceux qui vont mourir te saluent ! »
Mais tandis que la France protestante semblait n'avoir plus guère à demander que des exhortations pour ses martyrs , l'Angleterre s'ouvrait à la Réforme, à la vraie Réforme, proscrite sous Henri VIII, et l'influence de Calvin s'y faisait puissamment sentir.