LIVRE QUATRIÈME
quelques atteintes au principe démocratique que Cahin plaçait à la base, nous ne pouvons guère, d'autre part, ne pas y reconnaître une remarquable entente de la situation et des besoins du protestantisme français. Il fallait, à la fois, que la base fût aussi large, aussi populaire que possible, et que l'autorité, à chaque degré plus concentrée, fût une, forte, capable de se maintenir à côté de l'autorité royale, soit amie, soit ennemie.
Calvin n'eut cependant pas l'idée de chercher cette unité, cette force, dans rien qui rappelât l'épiscopat. Ce n'était pas que l'épiscopat, en soi, lui parût condamné par l'Évangile. On ne peut pas dire, en ejffet, que l'Évangile interdise d'établir, dans chaque Église, un premier pasteur, un surveillant général; Terreur, l'usurpation, c'est quand on ne se contente plus de considérer l'épiscopat comme une charge instituée par l'Église, et qu'on attribue à l'évêque un droit divin, une supériorité mystique, nécessaire, sur les ministres inférieurs. Calvin, dans Yinstitution Chrétienne, s'était exprimé de manière à laisser aux Églises, sur ce point, toute liberté. Dans la lettre au duc de Somerset, il parle de « l'office des évêques et curés ; » dans une lettre au roi de Pologne, Sigismond II, il propose lui-même, pour le cas où la Pologne romprait, comme il l'espère, avec l'Église romaine, l'établissement d'un épiscopat polonais. Pourquoi ne veut-il rien de semblable pour la France? Probablement, d'abord, parce que l'égalité
des pasteurs lui parait plus sûrement évangélique et primitive ; puis, sans doute, parce que l'épiscopat risquerait toujours de ramener une partie au moins des abus romains sur ce point. Il l'accepte en Angleterre, mais parce qu'il y est ; il le conseille en Pologne, mais parce qu'il ne croit pas pouvoir faire autrement. En France, où il peut ne pas l'admettre, il ne l'admettra pas. Outre les raisons ci-dessus, il comprend que le protestantisme français doit et devra longtemps encore être une Église missionnaire, militante et souffrante; ce sont des martyrs qu'il lui faut, plus encore que des chefs, facilement amollis dans la grandeur, facilement gâtés par l'ambition de monter toujours plus haut. L'Église réformée de France sera donc une république réelle, sérieuse, fermée à tout ce qui pourrait l'altérer dans sa forme ou l'énerver dans son esprit.
C'était assurément un malheur que d'avoir à constituer les protestants en un État dans l'État, surtout en une république au sein d'une monarchie, grande cause d'envie lorsqu'ils seraient puissants, grand prétexte à persécutions quand leurs ennemis auraient le dessus. Mais Calvin n'avait pas le choix des moyens. Pour une Église comme pour un État , la question d'être ou de n'être pas est toujours la première qui se pose. Les protestants de France voulaient être ; ils avaient payé assez cher le droit de le vouloir. Puis, ils n'aspiraient point à rester indéfiniment un État